Interdiction de baignade : pourquoi les cyanobactéries prolifèrent-elles ?

Plusieurs points d'eau sont actuellement fermés à cause de proliférations trop importantes de ces "algues bleues" qui produisent parfois des toxines dangereuses pour les humains. Trois questions pour en savoir plus sur ces cyanobactéries.

Les interdictions de baignade se sont succédé ces dernières semaines. L'espace baignade dans la Vienne à Bonneuil-Matours, les plans d'eau de Tarnac, de Coiroux ou encore de Saint-Cyr… tous sont concernés par des proliférations du même type : celles de cyanobactéries. Lorsqu’ils sont présents en trop grande quantité, ces micro-organismes peuvent être toxiques pour l'homme et les animaux. 

Qu'est-ce qu'une cyanobactérie ?

C'est un micro-organisme procaryote (c'est-à-dire à cellules sans noyau) qui a la particularité de produire des pigments photosynthétiques bleuâtres — comme son nom, cyan, l'indique. C'est pourquoi on les appelle communément les "algues bleues" bien qu'elles ne soient pas réellement des algues qui, elles, possèdent un noyau (famille des eucaryotes).

Les cyanobactéries font partie des plus anciens organismes sur Terre : on date leur origine entre 2,7 et 3,5 milliards d'années. "La vie sur Terre serait très différente si les cyanobactéries n'étaient pas là", raconte Benjamin Marie, chercheur au CNRS. Le spécialiste de ces bactéries déplore une méconnaissance du public sur ces organismes. "On en parle lorsqu'elles nous empêchent de nous baigner, mais elles n'ont pas que des aspects néfastes."

On doit aux cyanobactéries d'avoir de l'oxygène dans l'air. En effet, elles réalisent la photosynthèse oxygénique : en fixant le dioxyde de carbone (CO2) présent dans l'air et en libérant du dioxygène (O2), elles transforment l'énergie solaire en énergie chimique (sucres).

Pourquoi y a-t-il une augmentation des cyanobactéries dans nos plans d'eau ?

Si les cyanobactéries prolifèrent, c'est qu'elles le peuvent. Dès qu'elles ont la lumière et la nourriture nécessaire, ces micro-organismes se multiplient. Or, de nombreuses activités humaines, liés à nos modes de vie, leur procure en grande quantité tous les nutriments dont elles raffolent. C'est ce qu'on appelle l'eutrophisation.

Parmi les activités génératrices de ces nutriments, on compte l'agriculture qui rejette énormément de phosphate et d'azote (via les engrais), mais aussi le traitement des eaux usées. D'autant plus en période touristique, où le nombre de personnes sur un territoire donné augmente. Il n'est pas rare que les stations d'épuration ne soient pas dimensionnées pour ces afflux supplémentaires. Ce qui augmente les risques de rejets intempestifs et les quantités des nutriments ruisselant vers les cours d'eau. 

L'artificialisation des sols, autrement dit la bétonisation excessive, empêche que les nutriments ne soient bien répartis dans les sols. "La végétation ne peut pas jouer son rôle de filtre, et les nutriments ne vont pas être retenus, explicite Benjamin Marie. Tous les nutriments vont se retrouver au même endroit — la rivière, le plan d’eau — et en surquantité."

"D'une façon générale, le mode de production de nos sociétés est à blâmer. Nous produisons trop de rejets. Il faudrait repenser notre utilisation des bassins versants dans leur ensemble."

Benjamin Marie, microbiologiste au CNRS-MNHN

Par-dessus le marché, le réchauffement climatique n'arrange pas les choses. En effet, une température plus élevée favorise le développement des cyanobactéries qui sont plus actives dans ces périodes de fortes chaleurs. Pas de bol pour nous, les petits lacs et points d'eau dans lesquels nous aimons nous baigner sont généralement peu profonds et se réchauffent ainsi plus vite. On peut dire que ce sont les cyanobactéries qui "gagnent" habituellement la compétition avec les autres organismes photosynthétiques pouvant s’y développer.

Est-ce que les cyanobactéries sont dangereuses ?

Encore une fois, les cyanobactéries ne sont pas mauvaises en soi. Ce qui pose un problème, c'est leur présence en quantité trop importante. Lorsque leurs quantités dépassent une certaine limite, ce qu'elles produisent peut être dangereux.

Certaines espèces de cyanobactéries sont toxinogènes, c'est-à-dire qu'elles produisent des toxines. Si les mesures de ces types spécifiques de cyanobactéries ou des toxines produites sont trop élevées, les agences régionales de santé prennent des mesures. Ça a notamment été le cas dans le parc de loisirs de Bonneuil-Matours (Vienne), ce mercredi 19 juillet. Philippe Vansygel, responsable du service santé et environnement à l’ARS de la Vienne s'explique : "Nous avons trouvé la présence d'anatoxines qui sont des neurotoxiques et qui peuvent donc s'attaquer un peu au système nerveux. C'est pourquoi nous préférons interdire la baignade."

Irritations de la peau, du nez, de la gorge… les symptômes peuvent être légers, mais si la concentration en toxines est trop forte, les atteintes peuvent être plus graves : diarrhées, vomissements, fièvre ou tremblements. Certaines doses de toxines peuvent même être mortelles, également pour nos animaux de compagnie. D'où les interdictions.

Mais il ne faudrait pas oublier les atteintes aux animaux et la perte de biodiversité que ces proliférations "d'algues bleues" induisent. Premier effet : lorsqu'il y a trop de cyanobactéries et que celles-ci se dégradent, l'eau n'est plus assez oxygénée — on dit qu'il y a une anoxie. "Même si la photosynthèse produit de l’oxygène, la biomasse de cyanobactéries produite lors des proliférations est rapidement dégradée par des bactéries qui vont consommer cet oxygène", précise Benjamin Marie. Ce manque d'oxygène peut conduire à l'asphyxie des poissons et des autres organismes présents dans les cours d'eau et les étangs.

Comment stopper cette prolifération ?

La seule solution serait de couper les vivres à ces proliférations de cyanobactéries. Pour l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES), il n'y a qu'une conclusion possible. "La réduction des apports de phosphore et d’azote dans les eaux de surface reste aujourd’hui la seule façon durable de protéger et/ou de restaurer ces écosystèmes vis-à-vis des proliférations de cyanobactéries planctoniques".