"Jusqu'au bout de mes peines" : une juge d'Alès raconte dans un livre son quotidien de magistrat face à la misère

En France, les peines ne seraient pas exécutées. Pour tordre le cou à cette idée reçue, Bérangère Le Boëdec Maurel nous livre un récit souvent poignant, parfois très drôle et nous éclaire sur une fonction mal connue de juge d’application des peines. Un livre rare.

Au fond d’une artère du palais de justice d’Alès, le cabinet de Bérangère Le Boëdec Maurel est toujours ouvert. La pièce est étroite, exigüe et dépourvue de tout objet de décoration depuis qu’un détenu particulièrement violent a failli retourner le bureau, le lendemain de sa prise de fonction. Ce bureau c’est celui de la JAP. Juge d’application des peines dans le jargon judiciaire. Une fonction mal connue du grand public. C’est un magistrat spécialisé chargé de fixer les modalités de l’exécution de la peine, qu’elle soit restrictive ou privative de liberté et les conditions de son application.  Au delà de la définition administrative, il y a la dimension humaine de ce métier. L'auteur nous en fait part dans un livre "Jusqu'au bout de mes peines, chronique d'un juge de l'application des peines".

Peines exécutées

"Environ 98 % des peines prononcées sont exécutées mais dans l’esprit des gens, - et c’est relayé par certains médias-, en France c’est l’emprisonnement en détention qui est une peine exécutée. Je voulais expliquer qu’il y a différentes façons d’exécuter ses peines. On peut être incarcéré mais on peut aussi exécuter une peine en étant sous bracelet électronique, en faisant un travail d’intérêt général ", précise Bérangère Le Boëdec Maurel.

Galerie de portraits

Dans son cabinet défilent des personnes condamnées dont la magistrate brosse le portrait. L’auteur nous plonge dans la misère, la violence de ces hommes et ces femmes qui franchissent l’entrée du cabinet du juge. Un lieu où la magistrate prendra le temps de savoir qui elle a en face, quel est le parcours de ce condamné. Comment faire en sorte qu’il exécute sa peine mais qu’il puisse aussi dans la mesure du possible s’insérer, trouver une place dans la société, pour ne pas récidiver.

« C’est un effort pour le condamné mais aussi du SPIP (services pénitentiaires d'insertion et de probation) et de moi-même pour aider ces personnes à aller jusqu’au bout de leurs peines sans récidive.

L’objectif pour moi est de faire en sorte qu’ils exécutent leurs peines mais aussi qu’ils sortent de leurs parcours de délinquants. Qu’ils ne commettent plus d’infractions.

Bérangère Le Boëdec Maurel

Dans la galerie de portraits, il y a Léon, le gamin des Cévennes qui « a grandi comme une herbe folle », jeté hors de chez lui à l’adolescence, il s’est réfugié dans un hameau cévenol isolé. Un jeune homme malingre, plusieurs fois condamné pour des infractions à la législation sur les stupéfiants. Il a été jugé en son absence car il n’avait pas trois euros pour prendre un bus pour se rendre au tribunal. Un jeune homme fragile qui redoutait plus que tout de retourner en prison et qui malgré d’énormes difficultés fournira néanmoins des efforts considérables pour effectuer son TIG ( Travail d’intérêt général) et entrer ensuite dans un parcours de soins. Une petite victoire pour la juge, parmi de nombreux échecs.

L'humain avant tout

« Il y a toute une dimension humaine, c’est prégnant dans ce métier. On est à la fois juge, psy et assistante sociale. La personne que l’on a devant soi a déjà été condamnée et nous devons essayer de comprendre pourquoi elle en est arrivée là. Il faut entrer dans son parcours de vie et son intimité sociale et psychologique. C’est là que la dimension humaine est la plus importante. C’est plus facile de se dévoiler dans l’intimité d’un cabinet d’un juge qu’en audience publique », souligne l'auteur.

Misère

Il y a aussi le récit poignant de ce sexagénaire, plusieurs fois condamné pour conduite en état d’ivresse qui, privé de sa voiture s’était rendu à la convocation du juge à pied. Parce que certaines contrées cévenoles ne sont desservies par aucun transport en commun, le vieil homme avait fait 20 heures de marche pour honorer son rendez-vous . Il avait dormi dans un ancien abri de berger, s’était lavé à la fontaine et s’était arrêté à l’Armée du Salut pour se changer, et se présenter propre et car il voulait être digne devant le juge. Le vieil homme alcoolique sera retrouvé plus tard, mort de solitude et de faim dans son mas isolé.

Doute

Dans ce livre la juge expose ses doutes et ses questionnements face aux condamnés.

Pour être un bon juge, il faut toujours douter de tout. De ce que l’on nous dit, de ce que l’on voit dans les documents et douter de sa propre appréhension du dossier. C’est cette question de l’impartialité par rapport à la neutralité.

Bérangère Le Boëdec Maurel

C’est un doute métholologique car on est obligé de trancher mais on doit être en capacité de prendre du recul vis-à-vis du condamné et de soi-même. C’est l’une des plus grandes difficultés dans l’exercice de ce métier".

"Croire sans jamais désespérer"

« Croire sans jamais désespérer, Bérangère Le Boëdec Maurel, se répète et répète cette phase chaque jour. Même lorsque l'on voit revenir les condamnés en comparution immédiate on se répète cette phrase. Et c’est un peu notre credo. Il faut toujours croire en ce que l’on fait et en l’être humain. Si on désespère de l’être humain, on ne fait plus ce métier. Mais je m’accroche véritablement aux personnes qui ont réalisé un énorme parcours, en me disant que si l’on arrive à faire sortir ne serait-ce qu’’une personne sur dix du parcours de délinquance, ce serait déjà quelque chose de gagné. Le SPIP et moi-même ne pouvons pas tout faire, il faut également une réelle volonté de la personne… je suis une optimiste, pragmatique…"

Victoire

Dans le chapitre « Sauvé par les livres » Bérangère Le Boëdec Maurel retrace le parcours d’un homme d’origine gitane ayant réussi à s’extraire de la criminalité. Après avoir avoué ne pas savoir lire, ni écrire, l’homme s’est engagé dans un parcours d’apprentissage. Il est sorti de la délinquance. Un parcours qui a marqué  le magistrat.

« A force de discuter avec ces personnes, je me suis aperçue du poids du déterminisme familial qui peut peser sur ces personnes. j’ai eu l’occasion d’en discuter avec un membre de cette famille. Une des personnes suivies a pris du recul. Mais ils ont été tellement habitués à vivre dans un environnement où l’on ne respecte pas la loi que la délinquance est chez eux institutionnalisée. Il est très difficile d’en sortir et pour ceux qui essaient, leur famille se chargera de leur renvoyer leur ancienne image. Je ne l’avais pas compris avant et j’essaie de les faire sortir de cette spirale en les faisant parler de leur famille et en les incitant à s’en éloigner afin de couper le cordon et rompre ce lien également avec l’illégalité.

Le service pénitentiaire d'insertion et de probation

Dans son livre l’auteur rend hommage aux agents du SPIP, le Service pénitentiaire d’insertion et de probation, chargé du suivi des personnes condamnées . Un service méconnu. "Je suis en capacité de bien analyser les situations grâce à leur travail.

Un juge d’application des peines ne pourrait pas travailler sans greffier, ni service pénitentiaire d’insertion et de probation.

Je suis en contact chaque jour avec eux. Ils ont une relation privilégiée avec les personnes que l’on suit. Ils les rencontrent régulièrement et sont indispensables à la réinsertion ou pour trouver la bonne orientation pour se soigner". Ce service rencontre les mêmes difficultés que les magistrats : ils ne sont pas assez nombreux même s’ils se sont vraiment spécialisés.

Parcours de soins, le parcours du combattant

L’auteur pointe dans son ouvrage, la difficulté de mise en œuvre des parcours de soins à Alès. Pas assez de professionnels, et psychiatres insuffisants pour les condamnés qui ont une obligation de suivre des soins psychiatriques notamment en addictologie. "Il y a une vraie difficulté à obtenir des rendez-vous, quand ils y arrivent c’est au bout de plusieurs mois. Ensuite le suivi pose problème car il n’y a pas assez de personnels dans les CMP (centre médico-psychologique) ou de médecins libéraux. Sachant que les personnes que je suis n’ont pas les moyens d’aller dans le libéral. J’ai essayé d’initier une dynamique avec l’ARS agence régionale de santé, mais ils n’ont pas réussi à améliorer la situation".

Autre difficulté, celle d’honorer l’obligation de soins thérapeutiques.

Le juge devra s’appuyer sur un médecin relais pour valider le protocole de soins choisi. Il n’y en a plus dans le Gard.

Donc je ne peux pas mettre en œuvre ces obligations de soins thérapeutiques alors même que l’obligation de soins a été prononcée par un jugement. Malheureusement je n’ai pas les moyens pour la mettre en œuvre. C’est très frustrant. On a un arsenal législatif très complet au niveau des peines mais pas les moyens de les appliquer.

Une peine hors de la prison

"J’ai vraiment essayé de mettre en lumière la dimension humaine de mon métier en essayant de faire comprendre qu’en France, on peut exécuter une peine en dehors de la prison.

Les personnes condamnées sont des citoyens comme les autres. Cela peut être le voisin, un frère, la caissière du supermarché qui peut un jour commettre une infraction et se retrouver devant un juge. On doit estimer ces personnes qui font partie de notre société. Si on les exclut c’est l’échec assuré.

Il faut toujours laisser la possibilité à la personne de montrer qu’elle est en capacité de changer et de vivre avec ses semblables dans notre société. Certains n’y arriveront pas car ils ne le veulent pas et ils passeront beaucoup de temps en détention. D’autres ont vraiment cette volonté de respecter la loi et ont toute leur place dans cette société",conclut l'auteur.

Bérangère Le Boëdec Maurel n’a pas ménagé sa peine pour nous éclairer sur son métier. En refermant son livre, c’est une certitude : on comprend mieux la justice et ceux qui la servent.

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