La peinture de Patricia Dubois fait cohabiter impossible et possible pour susciter la dérision

Publié le Mis à jour le
Écrit par A. Joannidès et I.Petit-Félix

Dans ses tableaux, l'artiste peintre cherche à représenter ce qui défie la raison en opposant des contraires. Rencontre avec Patricia Dubois et son modèle, à Lasalle dans le Gard, en plein travail de mise en scène pour la création de l'œuvre « Cochonnerie ».

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La sœur de Patricia pose, tête rasée, en body et escarpins rouges avec une bouée en forme de cochon rose sur un lit de boue. 
En équilibre sur un fil tendu, l’artiste peintre fait cohabiter le passé et le présent, l’impossible et le possible. Cet équilibre des forces contraires, elle le trouve dans la clairvoyance et la résilience à son histoire. En pied de nez à la raison, elle oppose des contraires pour susciter de la dérision
 tout en dénonçant le sujet de la femme objet, jugée, violentée et maltraitée.

Comment l’artiste fait elle pour concilier l’inconciliable ? Pour en savoir plus, nous la rencontrons dans l’ancienne filature du Pont de fer à Lasalle. Ce jour-là, Patricia Dubois met en scène son modèle pour le tableau  « Cochonnerie ». 

Mettre en scène certaines choses

Quand l’artiste a une image qui se « cristallise » dans sa tête, elle s’applique à lui donner vie. D’abord, elle doit trouver un cochon gonflable rose ! Puis de la terre rouge en quantité suffisante, des escarpins, une coupe de champagne et un modèle prêt à poser en tenue légère dans la boue !
A partir de tous ces éléments, Patricia réalise une série de photos puis des études avant de passer à l’étape de la peinture sur toile. Nous découvrons une méthode complexe qui a des allures, dans cette première phase, de performance. Pour la peintre, « il y a un grand plaisir à mettre en scène certaines choses ». Elle nous explique pourquoi, à travers son parcours personnel et artistique.

Peintre de la dérision résiliente

Patricia Dubois est une artiste cosmopolite. Sa langue maternelle est l’allemand. Après une école de clown et de théâtre à Mainz, elle travaille de 2001 à 2004 en Espagne à Barcelone comme clown-docteur notamment auprès d’enfants malades. Entre 2005 et 2008, elle se rend ponctuellement au Mexique et continue d’exercer son métier d’actrice et de clown en Catalogne.
En 2007, elle remporte le 1er prix du « Certament intergalactique de interiro » au Festiclown de Saint-Jacques de Compostelle. De cette période de 10 ans au début des années 2000, elle garde le goût de la dérision et de l’absurde.

Le clown m’a libéré et m’a aidé à trouver ma propre réalité et à oser l’exprimer.

Patricia Dubois

Enfance dans un monde radical

Patricia a grandi entre deux mondes très différents. Elle vit avec sa mère en Autriche près de Vienne dans la communauté d’artistes de Friedrichshof jusqu’à l’âge de ses 12 ans. Très tôt, elle est initiée à la peinture. Cette vie en communauté est coupée du monde réel et de la société. Créée en 1972 par Otto Muehl, la communauté impose à tous ses membres de partager tous les aspects de la vie : travail, production artistique, propriété et sexualité. Elle deviendra une secte autoritaire dénoncée pour ces abus de pouvoir et sexuels.

L’autre monde, c’est le retour à la réalité en Suisse à Zürich où s’installent Patricia et sa mère. Ce grand écart entre l’enfance et l’adolescence a créé dit-elle « un décalage en moi ». L’enfance de l’artiste semble en effet intimement liée à la « cristallisation » d’images mentales et picturales.

C’est maintenant que je me dis, finalement, mon art, ma peinture, sont une réponse à ça.

Patricia Dubois

Images picturales mémorielles

Quand Patricia demande à sa sœur Nora de se couper les cheveux très courts pour la séance photo et le tournage, difficile de ne pas faire le rapprochement avec la communauté de Friedrichshof où il était demandé aux « entrants » de se raser la tête, question de nivellement des apparences.
Quand Patricia imagine de la terre rouge pour son tableau, comment ne pas faire à nouveau un lien avec le récit de son histoire : « Le gourou faisait des actions où c’était souvent des femmes nues qui étaient aspergées de sang, de couleur rouge, de boue, de nourriture. Il y avait des scènes très violentes ».  

Le droit de disposer de son corps

Il y a dans cette représentation de l’enfance, symbolisée par les bouées gonflables et de la femme, une impression à la fois de hantise, d’innocence et de danger.
Lorsque Patricia parle de la représentation de la femme dans son tableau « Cochonnerie », elle utilise les mots « schizophrène » et « ambigu ». Ils sont à mettre en parallèle une nouvelle fois avec l’ambiguïté de son éducation.

Il y a une revendication d’un côté de la liberté vestimentaire de la femme et celle de pouvoir faire ce qu’elle veut de son corps.

Patricia Dubois

Sous une apparente dérision, l’artiste dénonce l’objectification et la maltraitance faites aux femmes. Selon Patricia Dubois, la morale judéo-chrétienne hypocrite relègue la femme au rang de « cochonne » (avec l’association de la femme, l’animal et la fange) quand cette dernière met en avant ses charmes et voluptés.
La peinture de Patricia Dubois revendique pour les femmes la liberté vestimentaire et le droit à disposer de leur corps. On ressent alors toute la dimension de distorsion du réel propre à la schizophrénie dans cet acte de bravoure.

La peintre qui vit à Alès dans le Gard raconte dans la vidéo comment elle a travaillé pour la création du tableau "Cochonneries". Elle dévoile des messages personnels révélés sur la toile. Reportage d'A.Joannidès, F.Molinier, T.Rolland et E.Kibireva.

durée de la vidéo : 04min 26
Patricia Dubois peintre à Alès dans le Gard ©A.Joannidès, F.Molinier, T.Rolland et E.Kibireva/ FTV