Déguisés en faux randonneurs, les douaniers traquent les trafiquants qui transportent les cigarettes d'Andorre pour alimenter le marché noir de Toulouse.
Sur les sentiers pyrénéens, à la frontière avec la principauté d'Andorre, de faux randonneurs, douaniers de leur état, traquent de vrais contrebandiers qui à dos d'homme transportent des cartouches de cigarettes destinées à alimenter le marché noir à Toulouse.
Les Pyrénées avant Toulouse
Le cadre de ce jeu du chat et de la souris est idyllique : une vallée herbeuse traversée par un ruisseau d'eau vive et flanquée de sommets encore enneigés à plus de 2.000 mètres. Les myrtilles sauvages y côtoient les robes noires d'un groupe de Mérens, chevaux typiques de l'Ariège.Plusieurs fois par mois, des agents de la brigade des douanes d'Ax-les-Termes (Ariège), hommes et femmes, rangent l'uniforme au vestiaire et prennent l'apparence des nombreux randonneurs qui parcourent ces vallées pour repérer et arrêter les contrebandiers.
Ces derniers achètent des cartouches de cigarettes en Andorre, moitié moins cher qu'en France, et franchissent la frontière à pied, par la montagne, pour les introduire en Midi-Pyrénées, sans payer de taxes.La quasi totalité de la marchandise qui passe ici est dédiée au marché toulousain"
"La quasi totalité de la marchandise qui passe ici est dédiée au marché toulousain, elle est revendue sous le manteau sur les marchés toulousains ou au pied des immeubles", explique Serge Esteban, le numéro deux de la brigade.
"Le prix dépend des marques mais en gros, une cartouche est achetée 20 euros et elle est revendue 35 ou 40 euros, donc le bénéfice minimum par cartouche est de 15 euros", ajoute-t-il, protégé de l'orage par un large poncho imperméable.
Des sacs remplis de cigarettes
Dans les locaux flambant neufs de la brigade, les dernières prises, qui attendent une décision judiciaire pour être détruites, témoignent de la réalité de ce trafic de fourmis. De nombreux sacs à dos remplis de cartouches s'y entassent. Les plus motivés des passeurs transportent jusqu'à 20 kilos de marchandise dans des sacs de voyage rudimentaires dont ils ont renforcé les anses pour les porter comme sur le dos. Ces sacs peuvent contenir 100 cartouches, soit potentiellement un gain de 1.500 euros de bénéfices à la revente pour une traversée.
Les stocks de cigarettes de contrebande dans les locaux des douanes
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© Raymond Roig / AFP
Risque d'hypothermie pour les contrebandiers
Patrick Granat, chef de la brigade, désigne le piton rocheux en face de lui: on y aperçoit un sentier qui "passe sur l'épaule de la montagne puis derrière les sapins". "Il leur faut avant passer par le Malpas, qui porte bien son nom car l'endroit est difficile à franchir", explique le contrôleur principal, dont le visage halé témoigne de ses nombreuses sorties en montagne.De fait, l'activité des trafiquants n'est pas sans danger et il n'est pas rare que le Peloton de gendarmerie de Haute-Montagne de Savignac (Ariège) intervienne pour secourir des passeurs.
"Il s'agit souvent d'hypothermie. Ils se laissent surprendre par les changements de temps. Le passage est à 2.200 mètres et la température peut baisser très soudainement", explique M. Granat.
Une goutte d'eau dans le trafic
La quantité de cigarettes interceptée sur ces sentiers ne représente qu'une portion infime du nombre de cigarettes saisies par la brigade, qui intervient également sur la route et dans le train reliant Andorre à Toulouse, soit un peu plus d'une tonne, l'équivalent de 50.000 paquets, en 2012.La plupart des saisies se soldent par une lourde amende pour les trafiquants, qui peut atteindre plusieurs milliers d'euros, mais, explique-t-on au parquet de Foix, si la personne est connue pour d'autres faits, "on en fait un exemple et on la défère au tribunal".
Reste les petits trafiquants du dimanche, les "locaux" comme les appellent les douaniers, qui vont s'approvisionner à bon compte en empruntant les mêmes sentiers.
"Les locaux connaissent le terrain et ça se transmet de génération en génération. Le trafic a toujours existé", résume M. Esteban.
Car ces chemins, utilisés de nos jours pour les cigarettes, "ont aussi été des chemins de la liberté", rappelle M. Granat.
"Il y a eu les réfugiés espagnols qui sont rentrés chez nous et puis après il y a eu des Juifs qui sont sortis de France à pied, par ces mêmes sentiers".