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Recueillir chez soi un enfant, placé dans le cadre de la protection de l’enfance, suppose un engagement fort. C’est aussi un véritable métier, celui d’assistant familial. Comment vit-on lorsqu'on est famille d'accueil ? Que deviennent les enfants à leur majorité ? 

3 histoires, 3 destins. Celui d'Anjoy, 20 ans indépendante et fière, passée par plusieurs familles d'accueil. Celui de Sylvie, assistante familiale à la retraite ayant recueilli une cinquantaine d'enfants, dont entre autres Anjoy. Enfin, celui de Floriane, maman d'enfants placés en famille d'accueil et qui vit le placement de son fils et de sa fille comme une injustice.

Anjoy 20 ans, 4 placements

Placée dans sa première famille d'accueil le 28 octobre 2004, à l'âge de 8 ans, Anjoy 20 ans, étudiante en psychologie à Albi, arbore en permanence un large sourire. Comme pour cacher une fêlure. Elle a les mots faciles et la candeur de son âge. Ne lui dites jamais qu'elle est trop jeune, elle pourrait bien faire son fameux regard, foudroyant, celui qu'elle prend, pour rappeler, son passé, sans l'évoquer. 

Anjoy se rit des idées reçues qui cantonnent souvent l'enfant placé à un statut de "cas social". Elle avance et s'extirpe de sa propre caricature grâce à une personnalité débordante. 

Sur la cuisse droite, la jeune femme s'est fait tatouer récemment une inscription tribale : "Stronger". Elle ne semble pas craindre l’adversité, ni se laisser déstabiliser par les revers de la vie. Elle fait de ce tatouage un memento mori. Il est là pour lui rappeler la brièveté des choses et justifier son ambition.

J'ai pris mon cartable, mon poupon, une dame nous attendait dans un taxi devant la maison. C'est à partir de là que j'ai été ballotée d'une famille à une autre

Anjoy n'a jamais reçu de coups de la part de ses parents. Pourtant, elle et ses frères et soeurs ont subi le joug d'une mère dépressive et tyrannique. Mal-nourrie Anjoy a été retirée à ses parents, placée en foyer puis en famille d'accueil.  

Des familles d'accueil, certes. Mais reste encore à qualifier cet accueil : "Je suis passée par 4 familles, et à chaque fois c'était une surprise. La situation pouvait changer du tout au tout." Selon l'expérience d'Anjoy, de la bienveillance aux insultes, il n'y a qu'un pas.

Témoignage Anjoy, passée par 4 familles d'accueil/ Anissa Harraou et Olivier Denoun

L'adolescence à l'épreuve du placement familial 

En général, l'adolescent en crise trouve les règles de vie imposées par ses parents injustes. C'est presque une règle. Alors comment un ado arrivant dans une famille qui n'est pas la sienne peut-il trouver légitimes les règles strictes qu'on lui impose ?

Pour Anjoy, les moindres velléités de sorties ou activités en dehors du cadre "famille d'accueil" se transformaient en parcours du combattant. Dormir chez une amie, se rendre à un anniversaire, faire les boutiques entre filles... Autant de plaisirs simples auxquels les enfants placés n'ont pas toujours accès de manière évidente.

Les parents des amis chez qui l'on va reçoivent des lettres de la protection de l'enfance. Ils avaient peur d'avoir la responsabilité de cas sociaux comme nous.


Au fil du temps, Anjoy a pris le pli. Elle a arrêté de faire des demandes manuscrites aux services sociaux. Pour ne pas se voir opposer de refus, elle a préféré éviter d'avoir envie de changer d'air. Elle a choisi de se censurer. 

Combien de petites Anjoy sont aujourd'hui oubliées ou en souffrance dans ce monde opaque de la protection de l'enfance ?

Un monde qui n'a rien d'une PME, avec plus de 200 000 professionnels en France qui, en 2015, prenaient en charge 306 700 mineurs : 153 700 chez leurs parents, suivis par un éducateur et 153 000 autres, placés dans des familles d'accueil, mais aussi des foyers et des lieux de vie, la plupart gérés par des associations privées, financées par les conseils généraux depuis la loi du 6 janvier 1986.

Sylvie et Jacques Delcorn : la famille pour passion

Ancienne comptable, Sylvie ne sait pas combien d'enfants elle a reçu chez elle. Quand on aime on ne compte pas. Pourtant, en 30 ans, elle en a vu passer des mômes !

Elle pose les mots tranquillement dans sa jolie maison de Saint-Géry (Lot) où elle nous a donné rendez-vous. L’endroit est calme, beau, apaisant. C’est important pour elle, la beauté. 

Jacques et Sylvie, retraités, s'épanouissent au gré des saisons. Elle s'occupe de ses fleurs. Lui, du potager et de temps à autre, se lève aux aurores pour aider le boulanger du village. Juste pour le plaisir de rendre service. Car ils sont comme ça les Delcorn, rendre service, c'est leur passion. 



Aussi, les jeunes grands-parents recoivent leur progéniture, mais pas que. Des "enfants de coeur", leur rendent visite pour partager un repas ou des souvenirs. 

Pour reçevoir il faut savoir donner. Lorsqu'on donne de l'amour, l'enfant nous le rend. Difficile ou pas, c'est l'enfant qui nous forme. 



La retraitée à la voix fluette a accepté de revenir sur ces années de vie de famille. Une vie de famille particulière, composée et recomposée d'enfants placés et déplacés. 

Elle a eu sous sa responsabilité des enfants fragiles : boulimiques, hyperactifs, turbulents... Que certains auraient appelés des "cas difficiles" mais qu'elle appelle seulement "ses bambins". 

Elle a dû faire face à la grossesse précoce d'une adolescente de 15 ans, à des fugues intempestives et à des escapades, sans retour, de jeunes en crise.

Etre famille d'accueil, c'est aussi un va-et-vient incessant entre relations exaltées et attachement sécurisant. Sylvie montre qu'être assistante familiale ce n'est pas qu'un métier. C'est un engagement qui peut se poursuivre au terme du contrat.

Avec Anjoy, qu'ils ont accueillie pendant 8 ans, Sylvie et Jacques entretiennent encore une relation chaleureuse et affectueuse. Entre eux, "ça a fait tilt".

Rendre des comptes, encore et toujours


Le couple a pris le métier avec tout son lot de difficultés, mais si l'on demande à Sylvie ce qui reste son plus mauvais souvenir, elle ne répondra pas que c'est le gamin qui prend le burin pour casser le crépi, ni la gosse effrontée qui lui somme de nettoyer sa chambre, car elle est "payée pour ça."

Non. Pour elle le plus difficile, aura été de rendre des comptes, attendre l'autorisation des assistantes sociales pour rétribuer ou sanctionner un enfant comme elle l'aurait fait avec les siens. 

Avec les enfants, il faut pouvoir réagir vite. Action / réaction. "Tout le contraire de ce que nous permet l'administration de la protection de l'enfance." 

 

Tayron et Julia, mes enfants, ma bataille

Floriane a 25 ans et habite à Toulouse. À cause d'un mari violent et alcoolique, ses deux enfants Tayron et Julia lui ont été retirés. Chétive, Floriane n'arrive plus à vivre. C'est comme si on l'avait amputée de ses deux jambes. Aujourd'hui, Floriane se déplace en rampant, mais avance toujours. Un seul combat : ramener ses enfants à la maison, comme un trophée.

 

Elle en est sûre et les services sociaux ont été clairs : si ses enfants ont été placés, ce n'est pas de sa faute. Pourtant, le film de sa vie de famille tourne en boucle dans sa tête. Et lorsque la jeune femme raconte son histoire, elle se heurte à l'incompréhension.

Lorsque je me lève le matin et que je vois le lit vide de mes enfants, c'est une douleur inexplicable. J'en veux à la terre entière et je ne souhaite ça à aucune mère.


Car oui, Floriane a clairement l'impression d'être une bête de foire : "Pour 'les autres', c'est simple, si je n'ai plus mes enfants, c'est parce que je les maltraitais ou parce que je m'en occupais mal.  Je ne mérite pas d'avoir des enfants. J'ai failli en venir aux mains plusieurs fois." 

Entre être mère et être une femme, il faut choisir. Lorsqu'elle a voulu travailler et montrer qu'elle était capable de subvenir aux besoins de ses enfants, Floriane s'est vu refuser par les services sociaux un aménagement des horaires de visites de ses enfants.

"Je dois donc choisir entre avoir un travail et voir mes enfants. Evidemment, je choisis de pouvoir voir mes enfants, mais sans travail, je ne peux pas assurer un retour convenable pour eux. C'est le serpent qui se mord la queue."

Pour récupérer ses enfants, Floriane doit prouver aux services sociaux qu'elle remonte la pente. Mais pour elle, c'est d'une hypocrisie sans nom. Prouver quoi ? Elle s'est séparée de son conjoint violent il y a un an : 

"Il est parti et aujourd'hui, c'est à moi de prouver, encore. Et on juge de ma capacité à être mère seulement en fonction des relations que j'entretiens avec les assistantes sociales. Ce n'est pas normal." 


Visites sous haute surveillance ? 

Pour faire le lien entre la famille d'accueil où sont placés les enfants et les parents, une assistante sociale assiste à chaque visite. Et c'est là que réside toute la complexité du retour de l'enfant dans sa famille d'origine. Dans le cas de Floriane, et c'est le cas de nombreux autres parents privés de leurs enfants, les relations avec l'assistante sociale sont plus que tendues.

Comment, lorsqu'on est mère, accepter les recommandations ou les discours moralisateurs d'une autre personne concernant un enfant qui est le nôtre ? Qui veut plus l'intérêt de l'enfant que ses propres parents ? 

"Une fois, après un retard d'1h30 l'assistante sociale m'a rétorqué que mes enfants n'étaient plus les miens." 

Pourtant, entretenir de "bonnes relations" avec l'assistante sociale chargée du dossier de son/ses enfant(s) placé(s) semble indispensable. A en croire les différentes mères rencontrées au cours de la réalisation de ce reportage, l'assistante sociale a le dernier mot quant au retour éventuel de l'enfant dans sa famille.

Les moindres mots ou regards de travers, sont notés dans notre dossier. Tout ce que l'on peut dire ou faire est retenu contre nous le jour de l'audience.


À chaque fois, deux camps s'affrontent : les parents d'un côté, les services sociaux de l'autre. Pourtant, les deux parties revendiquent à chaque fois avoir le même cri de ralliement : l'intérêt de l'enfant. 

Dans quelques semaines, Floriane, passera devant la juge des affaires familiales. Elle espère obtenir une augmentation du nombre de jours de visites. Trois ans après que ses enfants lui ont été retirés, le chemin est encore long.

En France, seuls 20% des enfants placés retrouvent définitivement leurs parents et en moyenne, les enfants qui entrent en famille d'accueil y restent 5 ans minimum. 


624 enfants placés en Haute-Garonne

Quand les parents sont instables, sujets à des dépendances ou violents, le juge des enfants décide, en dernier recours, du placement de l'enfant en famille ou en foyer d'accueil. Un placement pour quelques semaines, quelques mois, voire, parfois, pour plusieurs années.


Le Département de Haute Garonne, comme les autres, doit faire face à ces besoins de placements et ses structures sont proches de la saturation. Il vient de passer la barre des 500 enfants placés en 2016. 

Le Centre Départemental Enfance Famille : répondre dans l'urgence et avec justesse

Il arrive qu'un enfant soit dans une situation de danger dans sa famille ou que des mères se retrouvent dans une configuration telle qu'il faut agir vite pour leur donner une chance de s'en sortir. Le Centre Départemental Enfance Famille (CDEF) à Toulouse agit dans ce sens. Ouvert à toute heure du jour et de la nuit, le centre peut accueillir jusqu'à 150 personnes en attente d'une solution pérenne. Pour certains enfants ou adolescents, il peut s'agir d'un placement en famille d'accueil, en Maison de la solidarité (MECS) ou d'un retour apaisé au sein de sa famille.

Dans tous les cas, le CDEF n'est qu'un lieu de transition pour des mères et leur enfants ou pour des enfants seuls, leur permettant de se reconstruire et de retrouver leur indépendance.

Diaporama sonore : une journée au Centre Départemental Enfance Familles

 

Making Off : comment déconstruire les préjugés sur l'aide sociale à l'enfance ?

De la maltraitance, des histoires personnelles tragiques sur fond d'alcool ou de violence... Et plus tard, un enfant qui vit sans, ou loin de ses parents et une mère à qui l'on a retiré le fruit de ses entrailles.

Comment raconter l'histoire d'enfants placés et de familles d'accueil sans tomber dans le cliché ou dans le schéma Cosette vs Thénardier ?

Sans jamais avoir un discours victimaire, chacune des personnes rencontrées lors de l'élaboration de ce reportage se sont, tour à tour, démarquées par leur pugnacité. Dans le cas d'Anjoy, passée par 4 familles d'accueil et qui n'a plus de contact avec ses frères et soeurs ni avec ses parents, le raccourci fataliste et dramatique aurait pu être aisé.

Loin s'en faut. Les premiers contacts avec la jeune fille ont été d'une simplicité saisissante. Anjoy transpire le bonheur et son rire communicatif en témoignage. Le choix de mettre en avant sa légèreté et son apparente insouciance s'est naturellement imposé. L'idée était de mettre sur le même plan une histoire personnelle poignante et une vie de jeune adulte épanouie pour coller un maximum à la réalité et à la personnalité de la jeune femme. 

Témoignages : l'anonymat, une contrainte devenue atout 

Pénétrer dans un milieu dit "sensible" et approcher des personnes déjà meurtries par la vie a été un parcours du combattant. Les mères rencontrées et à qui on a retiré un ou plusieurs enfants se mettent naturellement dans un posture d'auto-défense. Témoigner, plusieurs en meurent d'envie, mais sans confiance impossible de se livrer. Dans leur esprit, il y a des risques que ce qu'elles disent, soit un jour retenu contre elles dans leur combat pour récupérer leur enfant. Ces craintes sont légitimes, impossible de faire sans. 

C'est là que s'engage un long travail d'approche en douceur et de mise en confiance. Il faut montrer patte blanche. Les réseaux sociaux ont été des alliés de taille pour entretenir une relation sur le long terme avec Anjoy et Floriane. Et il aura fallu des dizaines de prises de contact avec d'autres personnes pour qu'une seule aboutisse.

En effet, si une relation de confiance finit par s'installer, les chances de découragements sont d'autant plus fréquentes. Ne pas montrer le visage de Floriane a donc été un moyen de la rassurer. 

Famille d'accueil : un milieu inconnu, mais surtout cloisonné 

La profession d'assistant familiale est peu connue du grand public et lorsqu'il s'agit de recueillir un témoignage d'une assistante familiale en exercice la situation se complique davantage. Les liens hiérarchiques avec le Conseil Départemental de Haute-Garonne sont très forts. La profession est souvent la principale source de revenus de la famille (environs 2000 euros/mois pour 2 enfants à charge), mais l'agrément détenu pour exercer le métier, lui, n'est pas définitif. Les craintes d'un retrait de l'agrément suffisent à empêcher les témoignages. 

Les parents des enfants présents en famille d'accueil détiennent toujours, la plupart du temps, l'autorité parentale. Il est donc difficile, voire impossible, de s'immiscer dans un contexte familiale, alambiqué et très réglementé, pour obtenir le droit de discuter avec l'un de ces enfants. Les refus sont quasi systématiques pour ne pas perturber un équilibre familial déjà fragile. 

Volontairement, nous avons choisi de nous intéresser seulement aux acteurs de premières lignes, ceux qui vivent le placement en famille d'accueil au quotidien, 24h/24, à tel point qu'il fait partie de ce qu'ils sont. 

L'objectif de ce reportage n'est pas d'être exhaustif, mais de permettre, par le témoignage, de déconstruire les images que l'on peut avoir du milieu et de soulever le questionnement. 

Anissa Harraou