Perpignan : les immigrés clandestins algériens, des parcours de vies brisées

Ils croyaient trouver l’Eldorado en France mais aujourd’hui beaucoup d'immigrés clandestins se retrouvent à errer dans les rues de Perpignan. La plupart d'entre eux sont maghrébins avec depuis un an une forte progression d’Algériens.

Deux Harragas sur le parvis de la gare de Perpignan - 2021.
Deux Harragas sur le parvis de la gare de Perpignan - 2021. © Alain Sabatier FTV

Dans leur pays, on les appelle les « Harragas ». En arabe cela veut dire « les brûleurs » ou « ceux qui brûlent… les frontières. Une référence à Tariq ibn Ziyad qui débarqua en l’an 711 à Gibraltar à la tête d’une armée d'environ 12 000 hommes venue d’Afrique du Nord. Selon la légende, le chef militaire ordonna à ses soldats de brûler tous leurs navires afin de ne pas faire demi-tour.

Beaucoup de ces migrants ont traversé la Méditerranée souvent au péril de leur vie dans des embarcations de fortune.

La majorité d’entre eux sont des jeunes hommes entre 18 et 40 ans. Tous fuient la pauvreté, le chômage ou bien aspirent à plus de liberté dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Des prénoms... des histoires... des vies

Djilali a 23 ans. Célibataire, a quitté en août dernier Sidi Bel Abbés, sa ville natale à 80 km d’Oran. Et pour lui, cela n’a pas été facile d’arriver en France car impossible de demander un visa au consulat français. Ce dernier n’en délivre plus depuis mars 2020, début de la crise de la Covid. Même si, selon les dires de quelques migrants, il existe des filières parallèles dans lesquelles des fonctionnaires corrompus délivrent des visas à plus de 7.500 euros. Un prix exorbitant pour un jeune Algérien.

Je n’en pouvais plus. J’avais des petits boulots de vendeur pour gagner à peine l’équivalent de 100 euros par mois. Une misère. Puis plus de travail.

"Mes études au lycée, jusqu’en terminale, ne me servaient à rien en Algérie. Et puis au début de l’été, j’ai rencontré une fille du bled qui vit en Allemagne. C’est là que j’ai décidé de partir pour la rejoindre. Ma famille et mes amis m’ont prêté de l’argent. J’avais très peu d’économies" confie Djilali.

Le long périple commence alors. Djilali se rend à Oran et prend des contacts. Il doit attendre près d’une semaine pour qu’un passeur réunisse un groupe d’une quinzaine de candidats pour la traversée vers l’Europe. Une fois le nombre de passagers atteint, chacun doit débourser 300 000 dinars, soit à peu près 1.800 euros. Bien moins cher que pour embarquer sur les « glisseurs ». Ces grands zodiac ultra rapides qui assurent la « croisière » vers la région d’Alméria en 5 heures et demi pour 5.000 euros la place.

Un business très lucratif pour les réseaux mafieux qui gèrent ces passages clandestins avec la complicité de certaines autorités.

Mais Djilali, lui, a affaire avec un « petit passeur ». Avec l’argent des 17 candidats au voyage, ce dernier achète une barque, un moteur, de l’essence et des gilets de sauvetage. Au final, cela lui laisse un très gros bénéfice.

Le 28 août à 4h du matin, c’est le grand départ de la plage de Bouzedjar, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Oran. Cap sur l’Espagne. Dix-sept passagers, tous des hommes entre 20 et 35 ans.

«Nous étions serrés. La barque devait faire à peine cinq mètres de long. Au début, la mer était calme. Nous avons navigué sans problème. Nous n’avons pas vu les gardes-côtes. Tout allait bien, mais en milieu de journée, la mer a commencé à vraiment bouger. Beaucoup de vagues. Je n’étais pas rassuré du tout. Certains avait fumé beaucoup de haschisch. Ils supportaient mieux. Nous avons dû écoper la barque, car on prenait l’eau. Sinon, c’était le naufrage. C’était interminable. Cela a duré jusqu’au soir à la tombée de la nuit. On avait perdu beaucoup de temps. Puis, enfin, à deux heures du matin, on a échoué sur une plage. Nous étions à côté de Alméria, tous sains et saufs»

Au total, 22 heures de traversée. Une durée malgré tout honorable sachant que certaines embarcations de Harragas se perdent et dérivent plus deux jours voire une semaine avant d’atteindre l’Espagne. Mais tous n’ont pas cette chance venant d’Algérie.

© CIPIMED

Des naufrages et des disparitions

En 2020, l’ONG espagnole CIPIMD qui oeuvre pour l’identification des migrants disparus, a recensé en 2020, 291 morts ou portés disparus en mer dans 27 embarcations. Une situation pire qu’en 2019.
"Nous remarquons une forte migration des Algériens depuis un an, presqu’autant que celle des Marocains. Et déjà en janvier 2021, nous avons comptabilisé 75 disparus pour 6 embarcations venus d’Algérie alors que l’administration espagnole fait état de 779 personnes arrivées dans 69 embarcations (Péninsule et Baléares). C’est beaucoup. La plupart du temps ce sont des hommes entre 18 et 30 ans. Mais il y a de plus en plus de mineurs et de femmes avec des enfants" constate Angeles Colsa Herrera.

C'est un drame pour les familles en Algérie qui n’ont plus de nouvelles et qui cherchent désespérément leurs fils via les réseaux sociaux et les associations.

Carte des routes maritimes des passeurs et de l'exode.
Carte des routes maritimes des passeurs et de l'exode. © CIPIMD

Pour Djilali, son arrivée sur le sol européen n’est qu’une étape. Reste à rejoindre la France. Pour cela, il doit passer inaperçu au maximum et éviter les contrôles de la Guardia Civil. Car beaucoup de migrants fraîchement débarqués se font arrêter. Plus de 11 000 en 2020 sont passés par les centres de rétention. Mais les autorités espagnoles lâchent du lest. Les Algériens sont même encouragés à "filer vers la France", selon le témoignage de certains Harragas.

Mais Djilali a de la chance. Avec deux autres clandestins, il rejoint Barcelone en bus low cost. Heureusement qu’il avait pris soin de se procurer des euros avant de partir. Puis, après une nuit passée dans les rues de la capitale catalane, ils attendent un autre bus pour Perpignan. Mais lors d’un contrôle aléatoire de la police, ses deux compagnons de voyage sans papiers se font arrêter. Lui passe au travers. Il est passé inaperçu. Au passage de la frontière au Perthus, aucun contrôle non plus. En août dernier, la PAF, police aux frontières, ne contrôle pas systématiquement. Enfin ça passe et le 31 août, il arrive à Perpignan. Et là déjà la première déception.

De l'espoir à la désillusion !

«J’ai appelé mon amie en Allemagne et elle n’a plus voulu de moi. J’ai décidé de rester à Perpignan. Je n’avais plus d’argent. Aujourd’hui encore, je me retrouve sans rien, à devoir mendier. Heureusement qu’il y a des gens ici qui nous donnent à manger».

La Croix Rouge est débordée par les migrants sans papier. Elle en loge au 115 ou en  accueille certains à l’abri de nuit pour rester au chaud. D’autres préfèrent vivre dans des squats. Des associations leur procurent nourriture et vêtement. Des dons souvent collectés via les réseaux sociaux.

Les associations servent des repas dans la rue aux SDF et aux Sans Papiers près de la gare de Perpignan
Les associations servent des repas dans la rue aux SDF et aux Sans Papiers près de la gare de Perpignan © Alain Sabatier FTV

« Nous avons heureusement de la solidarité. Les gens sont généreux. Nous nous occupons des SDF, mais là depuis l’an dernier, c’est un déferlement de Harragas. Ils croient qu’ici la vie est simple et que l’on peut gagner de l’argent facilement." remarque Fatouma de l’association « Au coeur de l’Humanité 66 » et de continuer: "C’est peut-être un peu notre faute à nous les Franco-Algériens. Quand nous allons au bled en vacances, nous avons des euros plein les mains. Il y en a certains même qui friment avec cet argent. Alors, tout le monde en Algérie croit qu’on réussit facilement en France. Mais c’est loin d’être le cas. Heureusement que la plupart passant par Perpignan repart vers Paris ou d’autres grandes villes» .

Le phénomène des Harragas s’est amplifié dès le début de la crise de la covid en mars 2020. Ce qui a marqué la fin du Hirak. Ce mouvement de contestation populaire contre le gouvernement algérien avait démarré dans tout le pays le 22 février 2019 avec des manifestations chaque vendredi. «Le Hirak a été porteur de beaucoup d’espoir. Les gens croyaient à un avenir meilleur. Ils pensaient pouvoir changer la politique du pays» constate Ghanima Ammour une poétesse algérienne qui vit à Drancy près de Paris depuis 2003.
Elle poursuit «D’ailleurs en 2019, très peu de migrants sont venus en France. Mais, en mars 2020, à cause la Covid-19, le mouvement a dû s'arrêter. Dès lors, beaucoup de jeunes hommes surtout ont quitté l'Algérie en espérant un avenir meilleur. Mais là, depuis son deuxième anniversaire en février, le Hirak a repris. Il y a encore de la répression et des arrestations ont toujours lieu. Le 8 avril, on a recensé 61 détenus d’opinion. Quatre cents manifestants sont passés par la case prison depuis deux ans. Il n’y a pas de démocratie. L'Algérie se meurt économiquement. C’est triste de voir se vider un pays qui pourrait être riche».

Les associations et l'aide

Lorsqu’ils arrivent à Perpignan certains se rapprochent de la CIMADE, le comité inter-mouvements auprès des évacués. «Des Algériens sans papier viennent nous voir pour faire une demande de droit d’asile politique. Mais l'obtenir est pratiquement impossible, tant il faut respecter des critères. On les considère comme des réfugiés économiques et non politiques. Même dans le pays des Droits de l’Homme, il est difficile d’y trouver officiellement refuge» souligne Jacques Ollion, président de la Cimade 66.

Le 5 novembre 2019 au Perthus, le président Emmanuel Macron annonce le renforcement des contrôles au frontières dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et l’immigration clandestine. Depuis, chaque jour dans les Pyrénées-Orientales, entre 30 et 40 clandestins sont reconduits à la frontière direction l’Espagne d’où ils sont entrés en Europe. Une moyenne de 1.000 par mois sachant qu’au moins 60% viennent du Maghreb.

Fatouma, franco-algérienne de l'association "Au coeur de l'Humanité 66"
Fatouma, franco-algérienne de l'association "Au coeur de l'Humanité 66" © Alain Sabatier FTV

À la gare de Perpignan, la Police Aux Frontières (PAF) effectuent des contrôles dans tous les trains de voyageurs en provenance de Barcelone. Les sans-papiers interpellés sont rapatriés à Port-Bou.

C’est malheureux. Même si les migrants ont un billet pour Paris ou ailleurs, la police les fait descendre et les emmène à la frontière entre Port-Bou et Cerbère en pleine cambrousse. Puis ils reviennent malgré tout car Perpignan est un passage obligé pour aller dans les autres villes. Et nous les « humanitaires » on les récupère. Ils sont assoiffés et fatigués. On se retrouve encore plus submergés par une forte demande d’aide. Leur calvaire continue après tous les risques qu’ils ont pris en traversant la Méditerranée... On essaie de les aider pour qu’ils quittent Perpignan car tout ça profite aux passeurs qui les dépouillent du peu d’argent qu’ils ont. C’est inhumain et amoral.

Fatouma, association "Au coeur de l'Humanité 66"

Et de mois en mois, les tarifs augmentent. 400 voire 500 euros par personne pour passer clandestinement de Figueres à Béziers afin de monter dans un TGV. Là, il n’y a pas de contrôle.
Les seuls migrants sans papier pris officiellement en charge sont les mineurs en vertu de la charte des droits de l’Enfant. La PAF ou la gendarmerie confie les MNA, les mineurs non accompagnés, à l’aide sociale à l’Enfance des Pyrénées- Orientales. Et depuis les contrôles renforcés, l’accueil a augmenté. Près d’une vingtaine en moyenne sont répartis chaque semaine dans les différentes structures de l’IDEA (l’institut départemental de l’enfance et de l’adolescence). Ce sont des adolescents souvent en souffrance qui « appartiennent » à des réseaux de trafic de drogue entre la France et l’Espagne et qui reprennent leur liberté dès qu’ils le peuvent. D’une manière générale, beaucoup de ces mineurs, majoritairement des garçons et très peu de filles, ont quitté leur pays sans l’accord de leurs parents. Un drame pour les familles.

La débrouille... pour gagner de quoi manger

Certains ont la bénédiction des parents. Tamir aujourd’hui à 16 ans. Il est arrivé à Perpignan en 2018. Il est l’ainé d’une fratrie de 6 enfants. Afin de lui offrir un bel avenir, son père, un petit pêcheur à Mostaganem l’a confié à un passeur pour la traversée en bateau jusqu’à Murcia. De là, il est parti en bus à Alicante où un cousin est venu le chercher pour le ramener à Perpignan. Tamir a suivi des cours à l’école pendant deux ans. Aujourd’hui, il vit de petits boulots. Très tôt le matin, il décharge des camionnettes de légumes au marché Cassanyes pendant trois heures pour un billet de 10 euros.
Son souhait : trouver une place d’apprenti. Mais Tamir a plus de chance que d’autres qui, pour survivre, font office de « chouffeurs ». Ceux qui surveillent si la police arrive lors d’un deal de drogue. Ils gagnent cinq euros de l’heure et souvent se droguent aussi. Certains dealent aussi et même se prostitueraient.

Un dealer attend un client au bas de la rue commerçante du quartier Saint-Jacques à Perpignan
Un dealer attend un client au bas de la rue commerçante du quartier Saint-Jacques à Perpignan © Alain Sabatier FTV


Car trouver un quelconque travail pour ces migrants sans papier, c’est une galère. Les adultes trouvent parfois du travail au noir. Certains tôt le matin, attendent sur le trottoir de l’avenue Grande-Bretagne qu’un artisan veuille bien les embaucher pour 30 à 40 euros la journée. Grégoire Gea, le président de Promesses de solidarité 66, fournit lui aussi de la nourriture aux plus démunis et il connait le problème. «C'est vraiment dommage car ces gars-là ont envie de travailler. Il manque même de la main-d’oeuvre ici et ce n’est pas possible. Je connais des arboriculteurs qui les embaucheraient pour la récolte des fruits. Et là, ils se font exploiter par des patrons sans scrupules».

Beaucoup d’entre eux veulent s’intégrer. Ils rejoignent l’Asti, l’association de solidarité avec tous les immigrés. Elle leur dispense deux fois par semaine des cours de français.

C’est indispensable. Car s’ils savent lire et écrire le français ils pourront mieux communiquer et se débrouiller dans les démarches administratives si compliquées. Il faut savoir que tous les sans-papiers peuvent bénéficier de soins médicaux grâce à l’AME, l’aide médicale de l’Etat, spécialement créée pour les personnes en situation irrégulière.

Josy Boucher, présidente de l’ASTI 66

L'indignité du retour au pays

Malgré cette entraide, certains jettent l'éponge. Ils veulent retourner en Algérie et retrouver leur famille au prix d’y perdre leur fierté auprès des leurs. Djilali ne veut plus mendier. Il confie qu’il a perdu sa dignité. Mais aussi, il a peur de la « darwete chaar » la malédiction que sa mère lui fera porter s’il ne rentre pas au pays. Alors depuis un mois, il se démène pour trouver un vol mais les frontières de l’Algérie sont toujours fermées pour cause de pandémie. Aucun vol commercial n’est pour l’instant possible. Il attend de s’inscrire sur la liste des rapatriements au consulat d’Algérie à Montpellier.

Même s'il y en a de plus en plus, les candidats au retour sont loin d'être nombreux. Le phénomène migratoire continue. Une situation de plus en plus difficile à gérer à Perpignan, lieu de passage d’une grande partie des exilés.

Peut-être faudrait-il, pour enrayer cette crise humanitaire, redessiner une nouvelle Union pour la Méditerranée. Nicolas Sarkozy avait initiée ce projet en 2008 dans le but de favoriser la solidarité et la coopération entre l’Europe et les 15 pays autour de la Méditerranée.

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