RÉCIT. Le voyage bouleversant à Auschwitz de 137 lycéens d'Occitanie

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Écrit par Christine Ravier
Les lycéens ont pu voir de leurs yeux les rouages de la machine de mort mise en oeuvre par les nazis.
Les lycéens ont pu voir de leurs yeux les rouages de la machine de mort mise en oeuvre par les nazis. © FTV

Des classes de cinq lycées d'Occitanie ont visité le centre de mise à mort d'Auschwitz avec une délégation du rectorat et de la Région. Une journée organisée par le Mémorial de la Shoah qui a touché profondément ces jeunes. Témoignages.

Ils sont 137 lycéens à faire le voyage ce lundi 29 novembre pour Auschwitz. Accompagnés de leurs professeurs d'histoire, de français ou de philo, les élèves de cinq classes de terminale d'Albi, Carcassonne, Cugnaux et Toulouse visitent l'épicentre de la Shoah. Un terme qui signifie "catastrophe" en hébreu.

Dans leur classe, ils ont étudié l'assassinat programmé de la moitié des Juifs d'Europe par les nazis, leur extermination systématique mise en oeuvre dans un processus industriel. Ils ont étudié le destin de certains d'entre eux qui ont vécu là où eux vivent actuellement.

Les terminales de Cugnaux sont partis, eux, d'une plaque commémorative qui se trouve en gare de Portet-sur-Garonne. Elle mentionne 43 noms d'enfants. Chaque élève a suivi un enfant ou une fratrie dont il a essayé de retrouver la trace. Après des recherches sur le site du Mémorial de la Shoah et celui de Yad Vashem, ils ont pu reconstituer l'arbre généalogique de ces enfants. Le nom du projet : "sur les traces de Sylvain, Ruth et les autres...".

Après avoir fui la Belgique ou l'Allemagne avec leurs familles pour la plupart, ces enfants ont été assignés à résidence en Haute-Garonne. Rattrapés par les lois vichystes promulguées par le maréchal Pétain qui a ordonné leur arrestation, dépassant en cela les exigences des nazis, ils ont été raflés le 26 août 1942, déportés à Drancy. Puis ils ont été convoyés dans des wagons à bestiaux durant quatre jours, sans eau ni nourriture, jusqu'à Auschwitz.

Dans le bus qui mène de l'aéroport de Cracovie à Auschwitz, Noah explique cette quête, parle de la fratrie qu'il "porte" avec lui. Derrière l'humour à froid, on perçoit une motivation forte, une détermination à aller jusqu'au bout de l'enquête.

Dès l'arrivée à Auschwitz, devant un wagon à l'extérieur du camp, Olivier Lalieu, historien au Mémorial de la Shoah explique : 80% des déportés étaient assassinés dès leur arrivée. Ils ne pénétraient pas dans le camp. On ne parle plus de "camp" pour cette raison, mais de "centre de mise à mort". "Les enfants que vous avez suivis sont morts ici à leur descente du train". 

"Vichy a livré 10.000 Juifs étrangers sur un territoire où les nazis n'étaient pas présents, il faut le rappeler, poursuit l'historien. Et les enfants qui ont été déportés étaient dans leur immense majorité des citoyens français. Ils ont été assassinés". 

Face au silence, près des maisons d'habitation et alors qu'un cycliste harangue brutalement le groupe pour se faire un passage, Olivier Lalieu resitue le contexte, expose le mensonge. "Ce dont on parle est en réalité inimaginable" pour nous, mais aussi et surtout pour les adultes qui sont déportés, les parents qui accompagnent leurs enfants. "Vichy va mentir à chacun d'eux".

Le tombeau des Juifs de France

"Les degrés de responsabilité sont différents, explique Olivier Lalieu. C'est le IIIème Reich qui a créé les centres de mise à mort, qui a provoqué la déportation, qui va engager les négociations mais Vichy, sans forcément savoir ce qui va arriver, sans chercher à le savoir non plus, va livrer ces Juifs. Comment croire à ce qui est le discours officiel : que ces enfants, parfois ces nouveaux-nés, ces vieillards vont être mis au travail forcé".

Auschwitz est "le tombeau des Juifs de France" : 63.000 des 76.000 déportés l'ont été ici. Progressivement l'impensable prend corps, lorsque le groupe franchit le porche emblématique du camp, quand il arrive devant les premiers baraquements en ruine utilisés comme chambres à gaz, l'émotion est tangible.

"J'ai vu des choses tragiques, témoigne Hejer, élève du lycée Jules Fil de Carcassonne. Quand ils nous ont expliqué ce qu'ils ont vécu, j'ai imaginé les scènes. Je me suis mis aussi à la place des enfants. Ils étaient abandonnés, ils ne savaient pas à quoi s'attendre. Je n'oublierai jamais et j'aimerais que mes enfants ne vivent pas ça. Nous non plus. Je ferai tout pour ne pas que ça arrive, c'est inhumain" déclare-t-elle avant de préférer s'arrêter pour ne pas fondre en larmes.

Le groupe s’arrête devant une prairie. Seule la flamme de deux photophores vacille. Derrière un panneau, des soubassements en pierre. C’est ici que les enfants de Portet ont été gazés. Noah prononce leurs noms dans un silence grave : Myriam et Gertrude Torn accompagnées de leur aînée Riwka et de leur mère Tauba.

"Les gamins que j’ai étudiés avaient l’âge de ma petite sœur et mon âge. Je ne sais pas ce que ça fait, je ne peux pas imaginer à quel point ça a été douloureux. C’est pas facile parce que j’ai rien pu faire parce que je n’étais pas né, confie-t-il après la cérémonie. J’aurais bien aimé que ça ne se passe pas comme ça (…). Le mieux que je puisse faire, c’est juste de transmettre leur mémoire et de faire qu’ils ne meurent pas tout de suite. Je trouve que c’est dommage qu’on connaisse le nom des nazis et pas celui de leurs victimes".  

Comment a pu exister une telle idée ?

"On se demande comment ça a pu exister une telle idée, confie Lucas du lycée Bellevue d'Albi.  Et c'est vrai que c'est très émouvant, très pesant. Ce qui me choque le plus, c'est l'organisation, d'être vicieux, malhonnête, de dire que tout va bien se passer et derrière c'est l'hécatombe. Je me demande comment on peut avoir cet esprit-là". 

Pour sa professeure de philosophie, Carole Boutet, l'enjeu est "une réflexion sur la banalité du mal, la réflexion politique sur le totalitarisme et sur la manière dont un tel système peut être mis en place et se maintenir avec une question spécifique sur la déshumanisation. Et ici, pas de meilleur lieu pour expliquer les rouages de cette horreur", conclut-elle.

Dès août 1942, les gouvernements anglais et américain savaient, le Vatican savait. Des preuves en attestent. Rien n'a été tenté.  Aucun bombardement des centres de mises à mort que l’on connaissait à l’époque n’a été ne serait-ce qu’envisagé pour faire cesser ce massacre d’enfants, de femmes, d’hommes, de vieillards. Comment accepter que cela aussi ait été possible ?

Face à l'amoncellement de valises sur lesquelles parfois figurent les noms de famille, des cheveux, des chaussures, l'amas de lunettes, de prothèses, les portraits innombrables en famille, les photos des jours heureux... des millions d'êtres se manifestent. Leur histoire jaillit. "De voir, les traces, les preuves m'a fait réaliser et m'a sensibilisée encore plus", dit simplement Dilara du lycée Henri Matisse de Cugnaux.

"Voir les bâtiments en ruine, c'est comme si je pouvais m'imaginer ce qui s'est passé pour ces personnes totalement innocentes qui n'avaient absolument rien demandé et ne savaient pas à quoi s'attendre. Ça m'a choqué de voir ça, de me dire qu'il y a des personnes, des humains qui ont eu ce pouvoir sur d'autres humains alors que nous sommes tous pareils. C'est horrible à penser. C'est inimaginable. On ne sait plus quoi penser tellement c'est triste et tragique". 

"Je me mets à leur place, ça me fait de la peine, souffle Hamza du lycée Galliéni de Toulouse. "ça me choque, ça me glace le sang, confie à son tour Ali devant les livres gigantesques qui recensent les noms des millions de morts. Je ne m'attendais pas du tout à toutes ces victimes. J'avais un nombre en tête mais je ne m'attendais pas à ça. ça me fait peur, les gens comme ils peuvent être dans leur tête, la cruauté, ça peut finir comme ça. Ces gens, on ne retrouve pas leur corps. Ils ont eu une mort lente et difficile. C'est dur". 

Prise de conscience

 "La première chose qu'ils m'ont dite, c'est merci de nous avoir emmenés là-bas, explique Rachel Brèque, professeur d'histoire au lycée Henri Matisse de Cugnaux. C'est beaucoup beaucoup d'émotion. Ils sont très marqués par cette expérience. Ils ont pris conscience que derrière ce chiffre de 6 millions, c'est un plus un... ça prend une toute autre dimension. C'est une vraie prise de conscience".

"Comment on en est arrivé là ? C'est un questionnement qui me suit dans ma pratique professionnelle, développe-t-elle, pour que mes élèves soient sensibles à toute forme d'exclusion, d'ostracisme, d'intolérance, de violence... en ayant sous les yeux la responsabilité de chacun : celui qui voit et ne dit rien, celui qui participe pour tout un tas de raisons... Je vois dans l'étude du passé, une manière de réagir au présent. En ce moment, cette question me taraude car certains de mes élèves vont être des électeurs au printemps prochain".

La région Occitanie a été l'une des pionnières à co-financer ces voyages voici plus de 10 ans. "C'est primordial qu'il y ait une transmission de cette histoire récente aux jeunes générations, d'autant plus dans ce contexte particulier", explique Kamel Chibli, vice-président de la Région en charge de l'Éducation.

"A l'heure où certains choisissent d'opposer les origines, les cultures, les religions, il faut montrer de façon concrète ce qui peut être une tragédie quand on est dans cette position de repli sur soi. Des millions de femmes et d'hommes sont morts parce qu'ils étaient différents. Ces propos reviennent... on exclut l'autre parce qu'il est différent. C'est notre responsabilité d'engager ce travail de mémoire de la Shoah".

"A travers ces élèves, on va toucher beaucoup de jeunes car ils parlent entre eux et en famille, enchaîne Mostafa Fourar, le recteur de l'académie également sur place. Ce voyage est d'autant plus important dans cette période de doute. Cette entreprise d'extermination des Juifs et des Tziganes fait partie de l'histoire récente. Ici ils en prennent pleinement conscience. Ce voyage permet de bannir la banalisation. J'espère qu'ils diront à leurs camarades : "ce que j'ai vu ne m'autorise pas à rigoler avec toi là-dessus".

"Ce n’est plus un livre d’images, conclut Oriana du lycée Jules Fil de Carcassonne avant de reprendre l'avion à l'aéroport de Cracovie. On a marché là où ils ont marché, vu la dernière chose qu’ils ont vue avant de mourir, c’est ça qui m’a le plus touchée. Voir le mur de la mort dans cette cour où les prisonniers étaient fusillés par représailles ou juste parce qu’ils étaient qui ils étaient, à cause de leur identité, ressentir ça... c'était très fort. Je pense que je garderai cette sensation toute ma vie, je n'oublierai pas".

Les témoignages en attestent, même quelques jours plus tard, ce voyage est fondamental. Il accompagne désormais chacun intimement dans sa vie, au quotidien.     

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