Les animaux profitent-ils vraiment du confinement pour “reprendre possession” des villes ?

Des renardeaux, similaires à ceux observés au Père Lachaise pendant le confinement (illustration). / © MAXPPP
Des renardeaux, similaires à ceux observés au Père Lachaise pendant le confinement (illustration). / © MAXPPP

Depuis le début du confinement, les images d’animaux sauvages en ville se multiplient, avec l’idée qu’ils "reprendraient leurs droits". La réalité est bien plus compliquée, d’après les associations de protection de la nature.

Par Pierre de Baudouin

Alors que plusieurs milliards d’humains ont été appelés à rester confinés chez eux, la faune est-elle vraiment en train de "reprendre possession" des villes ? Depuis le début de la crise sanitaire, les images d’animaux sauvages s’aventurant en milieu urbain se multiplient, et sont largement relayées sur les réseaux sociaux et par les médias. Dernier exemple en date, en région parisienne : une portée de renardeaux a été récemment observée au Père Lachaise.
Les photos des canidés postés entre les tombes, prises par le conservateur du cimetière parisien, ont été partagées samedi sur Twitter par Pénélope Komitès, l’adjointe à la maire de Paris chargée des espaces verts, de la nature, de la biodiversité et des affaires funéraires. A noter tout de même que l’arrivée de renards au Père Lachaise date d’avant le confinement, selon un autre tweet de Pénélope Komitès, publié le 25 février dernier. Ces animaux étaient par ailleurs déjà présents dans la capitale et en proche banlieue.
Daims aperçus en plein jour dans les rues de Boissy-Saint-Léger (Val-de-Marne), portée de canetons en train de marcher sur le bas-côté du périphérique… A Versailles (Yvelines), le jardinier en chef du château affirme par ailleurs qu’entre les renards, les oies et les lapins, "les animaux ont repris possession des lieux".
Les vidéos montrant des animaux en train de profiter de nos rues vides ne se limitent bien entendu pas à Paris et l’Île-de-France. Franceinfo cite ainsi un sanglier dans Barcelone en Espagne, un puma à Santiago au Chili ou encore une civette aperçue sur des passages piétons en Inde. Au Japon, des cerfs sika autour de Nara – qui représentent d’habitude une attraction touristique – viennent désormais en ville à la recherche de nourriture. Et à Lopburi, en Thaïlande, les singes du temple Phra Prang Sam Yot, également privés de touristes, se sont retrouvés seuls, la situation provoquant des affrontements entre les primates. 

"La nature est continuellement confinée et, là, elle se libère"

Malgré les nombreux exemples relayés, la nature est-elle vraiment pour autant en train de "reprendre ses droits" ? "La nature est continuellement confinée et, là, elle se libère, juge au contraire Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO). Dès que l’homme laisse un espace accueillant, elle s’adapte et explore ce potentiel. Elle observe ici et là, à la recherche de nourriture ou d’un lieu stratégique de nidification."

Rémi Luglia, président de la Société nationale de la protection de la nature (SNPN) note le même phénomène : "Evidemment, on circule moins et on produit moins de bruit, donc ça laisse de la place pour la faune et la flore sauvage. Ça permet à des animaux d’occuper des espaces largement inconnus jusqu’ici, voire de décaler leur mode de vie entre la nuit et le jour. Avant, ils étaient chassés et fuyaient la présence des hommes."
Mais le confinement n’a généré qu’un "petit changement" d’après lui. "Avec un espace-temps aussi court, il faut rester prudent, nuance le président de la SNPN. En deux mois, ça me parait difficile d’imaginer des changements profonds sur l’écosystème et les habitudes des animaux… Certaines espèces changent de lieu, mais ça me semble un peu superficiel, même si cela ne veut pas forcément dire qu’il n’y a pas de transformations. D’autant que nos naturalistes sont confinés chez eux, et ne peuvent donc pas aller observer ces changements."

Ça se joue parfois sur plusieurs dizaines d’années, petit à petit

D’après cet historien de formation, les comportements évoluent en général sur un temps bien plus long : "Il y a l’exemple historique du castor d’Europe, persécuté jusqu’au début du XXe siècle, et presque disparu. L’espèce a été progressivement protégée de la chasse et de la destruction, et on s’est rendu compte que les castors se remettaient à construire des huttes et des barrages, qu’ils vivaient plus le jour et moins la nuit… Ça se joue parfois sur plusieurs dizaines d’années, petit à petit."

Moins de collisions routières, moins de pollution sonore... Des "bons côtés" à nuancer

A court terme, Rémi Luglia pointe tout de même du "positif", en période de reproduction. "Il y a moins de gens dans la nature, pour les oiseaux par exemple les haies sont moins taillées… Il y a aussi moins de collisions routières, explique-t-il. C’est bénéfique aux batraciens par exemple, qui auront moins de risques d’être écrasés en passant d’une zone humide à l’autre." Un "soulagement" partagé par Allain Bougrain-Dubourg : "On estime qu’un million de hérissons meurent écrasés chaque année. Les chouettes sont très durement touchées aussi, sur certaines routes."

"Il ne s’agit évidemment ni de se réjouir alors que des hommes souffrent et meurent depuis le début de la pandémie, ni d’appeler à un confinement généralisé des humains, au contraire, souligne Rémi Luglia. Mais la situation montre qu’il est tout à fait possible de faire diminuer notre présence."

Toutes les activités humaines ne sont pas confinées

Ces "bons côtés" sont toutefois à nuancer, selon le président de la SNPN : "Des règles environnementales ont été assouplies pour faciliter la reprise de l’économie, notamment pour les agriculteurs et les distances de sécurité des épandages de pesticides. On autorise aussi la destruction des renards, des corbeaux, on tire sur les loups… Quelle urgence à maintenir des chasses en plein confinement ? Toutes les activités humaines ne sont pas confinées."

Rémi Luglia rappelle surtout que les causes profondes derrière le déclin de la biodiversité et les crises écologiques en cours ne "disparaissent pas fondamentalement", en citant entre autres "l’artificialisation des sols, les pollutions de toutes sortes, l’usage immodéré de pesticides, ou encore la destruction directe d’espèces".

Une biodiversité davantage observée avec le confinement

D’après Rémi Luglia, le confinement révèle avant tout notre perception de la nature, avec une forme de "réconfort psychologique". "La plupart des animaux que les gens croient découvrir étaient déjà là, mais plus discrètement, analyse-t-il. Là, on prend le temps de les regarder. C’est une période un peu compliquée, avec des nouvelles peu réjouissantes, donc on ouvre les fenêtres et on trouve ça sympathique avec le printemps qui revient. La vie continue."

On observe davantage les mammifères, parce qu’on peut se projeter plus facilement

Le président de la SNPN pointe par ailleurs un "biais typique" : "Les humains vont plus vite s’intéresser aux espèces proches d’eux, et qui leur plaisent. Donc on observe davantage les mammifères, parce qu’on peut se projeter plus facilement et créer un lien affectif. Il est plus facile de ressentir des sentiments pour un lapin ou un dauphin, plutôt qu’une araignée ou une sauterelle."
Du côté de la LPO, Allain Bougrain-Dubourg espère que le "regard de bienveillance, d’attention et de respect posé sur le vivant" continuera à se développer. L’association avait d'ailleurs lancé un défi en mars, "Confinés mais aux aguets !", pour appeler les volontaires à prendre 10 minutes par jour pour compter les oiseaux depuis leur fenêtre. "Jusqu’ici, près de 900 000 données ont été enregistrées, c’est considérable, raconte le président. Cette curiosité et cette science participative donnent des bases pour la recherche. Le "birdwatching" est plus répandu chez les Anglo-Saxons, mais ça commence aussi chez nous à s’inscrire dans les activités familiales."
Rémi Luglia, lui, s’interroge par ailleurs sur la notion d’une "nature sauvage qui reprendrait ses droits" : "Aujourd’hui, cette nature existe justement très peu au regard du droit. Elle est perçue comme une ressource à capter pour nos bénéfices, plutôt qu’un bien commun, comme l’eau ou le climat. Cette idée qui revient beaucoup autour des "droits de la nature" en ce moment est plutôt positif selon moi, c’est susceptible d’ouvrir notre réflexion et de faire bouger les lignes à l’avenir."

A l’approche du déconfinement, Allain Bougrain Dubourg s’inquiète ceci dit de certains "effets secondaires". "En pleine période de reproduction, des jeunes nés cette année ne seront pas habitués à voir l’humain partout, alerte le président de la LPO. Certains animaux risquent d’être dérangés et vont devoir abandonner leur nid. Ça risque de générer des dégâts."



 

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