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Nanterre : menaces sur l'utopie des Tours Nuages

Les Tours d'Emile Aillaud doivent être rénovées. Leur avenir est en question. / © IP3 PRESS/MAXPPP
Les Tours d'Emile Aillaud doivent être rénovées. Leur avenir est en question. / © IP3 PRESS/MAXPPP

L’architecte Emile Aillaud a conçu les Tours Nuages entre 1973 et 1981. Sa profession de foi : construire un univers poétique pour les pauvres. Résultat : 18 tours aux formes arrondies. Mais le projet initial a vieilli. Un programme de rénovation est lancé. Il suscite la polémique.

 

Par Danièle Cossettini / Bruno Lopez

Ennemi de la ligne droite, Emile Aillaud détestait Le Corbusier - qui imaginait des bâtiments aux fenêtres alignées et aux volumes géométriques.
Aillaud a donc conçu ces 18 immeubles aux formes arrondies.
Des fenêtres comme des bulles de bande dessinée ou des hublots de paquebot. De la mosaïque aux couleurs d’un ciel changeant en guise de parement.
Les passionnés d'architecture y trouvent leur compte. Comme le jeune César Vié. Il a publié une série de films courts sur des lieux remarquables, "Short Movies". Un épisode consacré aux tours a pour but de "retranscrire une vision personnelle de l'architecture".

Le rêve d'un architecte

Le rêve d’Aillaud est celui d’une cité à taille humaine et poétique. La poésie : une idée chère à l’architecte. Il veut bâtir pour les enfants et leurs familles. Il faut « que l’enfant sache d’en bas qu’il habite ce morceau de nuage ou dans ce bout de branche ».
Une vision liée à la propre enfance de l’architecte, petit garçon rêveur et solitaire.
Emile Aillaud répond donc à la commande des grands ensembles en brisant l’uniformisation. Il faut éviter l’ennui.

"Les tours d’Emile Aillaud se distinguent en effet des productions sérielles de son époque qui, dans leur volonté d’éradiquer l’insalubrité, réduisaient l’habitat à certains critères purement matériels. Tout en satisfaisant ces besoins fondamentaux, Aillaud confère une véritable poésie aux Tours Nuages, les rendant uniques.", explique Julien Lacaze, vice-président de Sites & Monuments, association qui milite pour la sauvegarde du patrimoine. 

Il faut aussi répondre aux besoins d’une population pauvre et lui apporter autre chose que des barres et des tours rectilignes. L’architecte dispose à cet égard d’un avis bien tranché. Aillaud pense même qu’il existe une façon d’accepter et de vivre la pauvreté.

L’utopie à l’épreuve des faits

Vivre démuni, mais dans quelles conditions ?
Le temps passant, le quartier a connu des problèmes. Trafic de drogue, une école maternelle et une primaire classées en Réseau d’Education Prioritaire, un taux de pauvreté important, un environnement dégradé.
Taux de refus d’attribution de 78 %, selon une étude de la Mairie de Nanterre, un des deux bailleurs sociaux.

Les tours elles-mêmes fatiguent : infiltrations d’eau, mosaïque qui ne tient plus, fenêtres qui se décrochent.

Cinquante ans après, l’utopie d’Aillaud aurait-elle du plomb dans l’aile ? Oui, si on s’en tient à ces faits. Oui, si on confronte ce rêve à d’autres projets de l’architecte, comme la Grande Borne à Grigny ou les Courtillières à Pantin. De grands ensembles souvent désignés comme zones sensibles, avec pour points négatifs les trafics de drogue et la paupérisation des habitants. 

D’un autre côté, il y a des habitants pour croire encore au rêve, des Nanterrois qui tiennent à leurs tours du village dans les nuages.
Ils témoignent volontiers de leur attachement, comme dans cette page Facebook intitulée Tours Aillaud, Monument et lieu historique  ou des vidéos.
Par exemple, la vidéo suivante, publiée par la Mairie de Paris, à propos du Grand Paris. Elle part à la rencontre d'une figure du quartier, Roger des Prés. Il a fondé la Ferme du Bonheur, friche alternative à Nanterre, et il adore vivre dans ces tours.

Non au projet de réhabilitation

Pour répondre aux interrogations et aux dégradations, les bailleurs – l'Office HLM de Nanterre et l’Office HLM des Hauts-de-Seine - ont lancé un programme de rénovation à partir de 2020.
Les tours vont revêtir une nouvelle peau en inox qui servira d’isolation thermique. Et qui changera l’aspect esthétique, comme en témoignent les documents de l'agence RVA, responsable du lifting.

Un choix qui ne satisfait pas tout le monde.
Ses opposants redoutent que ce patrimoine architectural, labellisé Architecture contemporaine remarquable, ne soit dénaturé.
Julien Lacaze, vice-président de Sites & Monuments : "Aujourd’hui, par le biais des normes, notamment thermiques, certains bâtiments sont malheureusement sommés de rentrer dans le rang de la standardisation. On veut à nouveau ramener l’habitat à des chiffres en niant le besoin d’architecture, de gratuité."
 

Les partisans de la réhabilitation

Le projet de rénovation concerne l’utilisation même de ces tours, jusqu’ici à usage exclusif de logement. Cinq ou six tours devraient abriter des bureaux, des espaces de coworking, de l’hôtellerie. Cela reviendrait à déplacer le tiers ou la moitié des 4500 personnes qui vivent dans ces tours. Elles seront relogées dans un nouveau quartier. 

"Le projet va permettre de pouvoir modifier les fonctionnalités de certaines tours, comme en transformant des logements en commerces, en hôtel ou en bureau. Cela permettra ainsi de pouvoir ouvrir les tours vers l'extérieur et amener un souffle nouveau sur la dalle dite du serpent.  "  -  Alexandre Guillemaud, Président de l'UNLI Nanterre - Association représentative d'une partie des locataires pour les deux bailleurs (OPHLM de Nanterre et Hauts-de-Seine Habitat)

Quel avenir pour les nuages au pied de La Défense ?

Pour Julien Lacaze, de l'association pour le patrimoine Sites & Monuments, ce n’est pas en détruisant le bâti patrimonial que l’on résout des problèmes sociaux. "Cette tentation de faire fuir la misère en créant des tsunamis urbains est également à l’œuvre à Perpignan. Soigner le patrimoine peut, en revanche, être l’occasion de rétablir une certaine mixité par un apport de populations plus favorisées, ce que les habitants souhaitent dans une certaine mesure.".

La transformation de logements sociaux en logements privés, le renouvellement du paysage urbain et social sont prévus à deux pas de La Défense. Les tours sont situées à dix minutes à pied des rois du CAC 40. La zone est également proche d'un futur quartier haut de gamme de Puteaux, prévu pour 2023.
Alexandre Guillemaud (UNLI Nanterre) voit dans cette rénovation une solution d'avenir. "Ces tours vont surtout passer du 20ème siècle au 21ème siècle tout en conservant leur qualité de vie avec un emplacement idéal : 2 minutes à pied du centre européen d'affaires et vue sur Paris pour de très nombreux logements. Cela se verra notamment face aux tours de bureaux de la Défense. Ce projet va aussi permettre d'appuyer les traits de l'utopie de son créateur en respectant sa création comme les formes des murs extérieurs qui rendent ces logements uniques." 

Un ensemble de facteurs qui risque de faire grimper les prix dans le quartier.
Plus on s'approche de La Défense, plus les prix augmentent. Par exemple, à Nanterre - ville où différents types de revenus se côtoient -, le prix moyen du m2 pour un appartement est de 5000 euros, selon Meilleurs Agents. Si on se rapproche, on trouve Courbevoie. Prix moyen du m2 : 6600 euros. Et encore plus près, Puteaux : 7300 euros. A titre de comparaison, le prix du m2 à Paris s'élève à 9400 euros.

Voilà qui fait de la zone des Tours Nuages un endroit convoité. Les nouvelles façades nickel chrome devraient rassurer les cols blancs de La Défense. Mais rien ne garantit le maintien sur place d'une classe défavorisée, chère à Aillaud.
 

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