Des femmes enceintes dans la rue, l'ordinaire de nombreuses exilées

Des centaines de migrantes sont à la rue. Parmi elles, des femmes enceintes qui vivent leur maternité dans des conditions extrêmement précaires notamment à Paris. Mi-février, cinq grandes villes ont annoncé poursuivre l'Etat pour dénoncer ses "carences" en matière d'hébergement d'urgence.

Devant l'Hôtel de Ville de Paris, une cinquantaine de femmes attendent un toit pour la nuit, qui sans doute ne viendra pas. Malgré les efforts déployés sur le terrain, vivre sa maternité dans la rue devient l'ordinaire de nombre d'exilées.

"On est montés jusqu'à 200 personnes. En France, il y a la volonté politique d'un accueil par le trottoir", dénonce Yann Manzi, cofondateur de l'association Utopia 56, qui tient chaque soir une permanence place de l'Hôtel de Ville pour aider les femmes enceintes ou avec bébé à trouver un hébergement.

La journée, les femmes viennent se réchauffer, se laver et se restaurer dans des accueils de jour, comme aux "Amarres", sur les quais de Seine. C'est le cas d'Aya (nom d'emprunt), ballottée avec un nourrisson de quatre mois entre la rue et, si la chance lui sourit, un hôtel à Grigny en Essonne."Après m'avoir excisée, comme mon père n'était plus là, mon oncle (...) a décidé de me marier parce qu'on ne pouvait plus payer mes études", raconte l'Ivoirienne de 30 ans, qui a fui son pays avec sa sœur, décédée en route et qu'elle a due elle-même enterrer.

Mariam, mère d'un petit garçon de deux mois, a aussi fui un mariage forcé en Côte-d'Ivoire. "Je suis passée en Libye mais (...) c'était très difficile. (...) Si t'as pas l'argent pour payer on te viole, on te frappe, on ne te donne pas à manger, même de l'eau pour boire", confie-t-elle larmes aux yeux.

Pour les inscrire en maternité en allant parfois les chercher jusque sous les ponts, une sage-femme "volante" de la Protection maternelle et infantile (PMI), Véronique Boulinguez, a été recrutée par la Ville en 2016. "Avant, il arrivait qu'on voie des femmes enceintes à la rue, on était affolés mais on finissait toujours par trouver une solution", rappelle-t-elle. "Maintenant on en est à supplier pour que les femmes soient mises à l'abri au dernier trimestre de grossesse. Est-ce normal pour un bébé de trois mois d'être dehors ?", interroge-t-elle.

"Parcours de catastrophes"

Pour dormir au chaud, des familles s'abritent "dans des cages d'escalier ou des locaux à poubelles", constate aussi la sage-femme. Alors quand un atelier sur l'allaitement rassemble une dizaine de ces exilées pour parler nombre de tétées par 24 heures, ou reproduire la taille de l'estomac du bébé avec de la pâte à modeler, les visages se décrispent enfin. "Pendant longtemps, la place des femmes sans-papiers en très grande précarité est restée cachée parce qu'elles étaient hébergées chez des tiers", observe la Ville de Paris.

Au début des années 2010, les grandes vagues migratoires se sont féminisées, s'accompagnant de psychotraumatismes sévères liés aux arrivées par voie terrestre et maritime. Pour tenter de faire face, la mairie a ouvert en 2019 un centre de protection maternelle situé dans l'Hôtel-Dieu, qui a offert un accompagnement à plus de 2 300 femmes.

Pour chaque nouvelle arrivante, l'assistante socio-éducative Laura Denoune dresse un bilan complet afin de "sécuriser au maximum les parcours": statut, domiciliation, date d'accouchement, alimentation...

"Avec notre prisme d'Occidentaux, bien sûr que [leur grossesse] vient alerter. Tu fais un enfant, t'as pas de logement, t'as pas de papiers, mais ça c'est du jugement. Moi je prends la personne telle qu'elle est (...) et aujourd'hui, Madame, elle est enceinte", plaide-t-elle.

Cécile-Laure Lecuit tente, elle, de faire de l'échographie prénatale "un moment joyeux de rencontre avec le bébé". Mais certaines patientes ne regardent pas l'écran. "Quand je suis arrivée en PMI j'ai eu l'impression que la grossesse était vécue comme une catastrophe de plus dans un parcours de catastrophes", se souvient la sage-femme.

Très peu de grossesses sont selon elle souhaitées. "Soit les femmes ont été violées, soit elles ont été hébergées moyennant des faveurs sexuelles, soit elles n'ont pas de contraception", tandis que certaines "pensent obtenir plus facilement un logement avec un enfant", analyse-t-elle.