Policiers, ils parlent du racisme et de l'omerta au sein de leur institution

L'un a quitté la police, l'autre a été suspendu après avoir dénoncé des faits de racisme et de discrimination au sein de l'institution. En plein débat sur la racisme dans la police, ces deux hommes racontent leur parcours parfois difficile au sein des forces de l'ordre. 

© Christophe SIMON / AFP

Rédouane * a quitté la police il y a treize ans. Après avoir travaillé pendant une dizaine d’années dans plusieurs commissariats parisiens. En tant que policier maghrébin, il a souvent été confronté au racisme, même s’il en parle encore avec pudeur. "C’était pas l’institution qui était raciste. Mais quelques personnes. Oui, il y avait des fachos. Mais ils étaient très minoritaires et très discrets. Ils évitaient les collègues, montaient des petits clans dans les commissariats. A mon époque, on les retrouvait chez les CRS, les CSI." Ce policier reconnaît s’être senti parfois mal à l’aise en leur présence. "Quand je travaillais avec des groupes d’intervention, c’était tout juste si certains disaient bonjour. D’autres refusaient de me serrer la main même devant la hiérarchie, les commissaires. C’était parfois dur. Mais on n’en parlait pas. C’était tabou. Nous sommes quand même dans le pays des droits de l’homme…"

Mais toi, t’es un bon rebeu !

Aujourd’hui enseignant, Rédouane a tourné la page. Quitté les trottoirs et les rues de la capitale qu’il arpentait jours et nuits pour des salles de classe plus feutrées. Quitté la violence surtout qu’il ne supportait plus. "80 % des interpellations qui se passaient mal, c’était lors de contrôle au faciès. J’étais dans un groupe qui ne faisait que ça : virer, évincer, faire partir ceux qu’on appelait les indésirables. Toujours les mêmes. J’ai été blessé plusieurs fois par des individus qui ne voulaient pas se faire contrôler car c’était encore des contrôles au faciès. Je les comprenais." L’ancien brigadier raconte ces contrôles répétés plusieurs dizaines de fois par semaine sur les mêmes individus, principalement noirs ou d’origine maghrébine, pour chercher du shit ou d’autres substances illicites. "Et quand la personne n’avait pas ses papiers, on faisait des vérifications même si on savait très bien qui elle était. Oui c’était du harcèlement. C’est la hiérarchie qui nous demandait de le faire. Mais dès que ça se passait mal, ils ouvraient le parapluie et nous n’étions pas soutenus." 

Des méthodes qu’il a cautionné pour s’intégrer comme les propos tendancieux tenus par les collègues, sous couvert d’humour. Des collègues qui étaient parfois eux-mêmes mariés à des antillaises ou des maghrébines. "J’ai entendu des collègues sortir des phrases racistes et finir par un "mais toi, t’es un bon rebeu !". Je ne le prenais pas mal parce que moi aussi j’ai eu des propos racistes. Il m’est arrivé de dire, lors de discussions privées, jamais devant la personne interpellée "c’est un sale arabe". On le fait par mimétisme. On était parfois recadré par le chef d’équipe. Mais aujourd’hui, avec le recul, je me dis que j’étais con. C’est comme si je m’aimais pas moi-même." 

Après avoir tenté d’évoluer dans la police, sans succès, Rédouane a finalement claqué la porte. Et repris ses études. Il a également continué à travailler pendant plusieurs années comme réserviste dans la gendarmerie et souligne une différence de comportement chez les militaires. "Je n’ai jamais vu ça chez eux. C’était plus carré. La police nationale, on peut dire tout ce qu’on veut aujourd’hui, sortir des sondages sur sa cote de popularité, la réalité c’est que les gens aujourd’hui n’aiment pas beaucoup la police, voire la craigne. Et il y a des vraies questions à se poser." 

Noam Anouar, policier et musulman 

Noam Anouar, lui, n’a pas quitté la police. Mais c’est la police qui, à l’en croire, a essayé de se débarrasser de lui. Pour avoir dénoncé à plusieurs reprises des actes ou des propos racistes, en avoir été victime, le brigadier, a connu de nombreux démêlés avec sa hiérarchie et l’institution. Jusqu’à sa mise à pied en février. "On m’avait prévenu dès le départ. Dès la formation on m’a dit faites attention, y a une tendance au racisme chez certains de vos collègues. C’est quelque chose d’ancien, d’ancré dans l’institution donc fermez-là, faites pas de vagues et tout se passera bien pour vous." Son premier stage, le policier l’effectue dans un commissariat de banlieue. Il a 30 ans, est déjà père de trois enfants. Il n’y restera qu’une année. "A chaque fois qu’on faisait une patrouille avec la Bac, je devais faire remplir un livret d’évaluation. Un jour, alors qu’on avait interpellé une personne asiatique, j’ai dû procéder à son audition en anglais. Mon chef, qui était content, commence à rempli le livret et il y a un type de la Bac qui s’immisce et qui dit "soit pas trop cool avec lui car c’est un arabe et il faut pas qu’il rentre dans la boite". Il ricane en disant ça, sur le ton de la plaisanterie, mais il y a toujours un petit fond de vérité." 

Un arabe a sa place dans la police mais faut pas être trop gourmand

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Noam Anouar

Noam Anouar intègre ensuite la Direction des Renseignements de la Préfecture de police de Paris (DRPP, ex-RG) en Seine-Saint-Denis où, pendant 8 ans, il va être chargé de surveiller les filières jihadistes. D’origine algérienne, il parle arabe. Un avantage qui va bientôt se retourner contre lui. Soupçonné de radicalisation, le policier est placé sur écoute. "Les ennuis ont commencé à se profiler après les attentats de Charlie." Noam Anouar prend connaissance de son dossier disciplinaire. Plusieurs de ses collègues ont établi des signalements sur sa pratique religieuse présumée, son régime alimentaire. On lui reproche notamment ses relations avec les associations musulmanes et les imams. "C'était mon travail et j’avais aussi de bonnes relations avec la communauté juive." Malgré les rapports favorables de ses chefs, il est finalement écarté des services de renseignements pour être muté au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot qui accueille des étrangers en situation irrégulière sur le territoire. "J’avais une carrière ascendante. Comme je ne commettais pas de faute professionnelle à proprement parler, il a fallu en inventer. Très clairement, l’institution judiciaire m’a fixé des limites. Faut pas aller trop loin, faut pas aller trop vite. Un arabe a sa place dans la police mais faut pas être trop gourmand. Y a un moule qui lui est prédestiné." 

Il est pas dans le moule, il faut s’en débarrasser

Désormais délégué syndical à Vigi, les ennuis du brigadier ne vont pas s’arrêter là. Après avoir découvert un message à caractère raciste reçu sur la boite mail des gradés, il s’en émeut.  "Il y était inscrit l’Islam est le cancer de l’Europe et les musulmans en sont ses métastases. Quand je l’ai signalé, ils ont démarché une de mes collègues en lui disant "ce type là nous dérange. Ça commence à faire beaucoup. Il est pas dans le moule, il faut s’en débarrasser". Ils lui ont demandé de témoigner contre moi pour harcèlement sexuel en échange d’une mutation. Mais elle n'a pas voulu se joindre à la chasse aux sorcières." Noam Anouar est aussi accusé de défendre sa "communauté". Une procédure est enclenchée à son encontre. Douze de ses collègues vont être mutés en province ou vont connaître des avancements de carrière selon lui. "Moi, j’estimais simplement que ce type de message n’avait absolument rien à faire dans une messagerie professionnelle de la police aux frontières. Et on m’a bien fait comprendre que c’était moi le problème, pas le mail. Et ce n’est pas le mail qu’on a éliminé."

Après plusieurs commissions disciplinaires, le brigadier, très présent sur les plateaux télés où il défend les gilets jaunes, les victimes de violence policière et dénonce l’omerta qui règne sur l’institution, a été mis à pied en février pour 24 mois dont 18 mois avec sursis. Il s’est mis en disponibilité. Et pourtant, il se dit encore victime de messages d’insultes sur les réseaux sociaux. "C’est une minorité de collègues dont la tendance se dessine clairement vers l’extrême droite. Globalement, ça mérite pas le prix Nobel de littérature, ça reste du vomi. On me traite de traître. Un discours dont j’ai l’habitude car étant d’origine maghrébine, je suis également un sale traitre dans les cités parce que j’ai rejoint les rangs de la police. Je suis plus à ça près." 

Capture d'écran des messages reçus par Noam Anouar.
Capture d'écran des messages reçus par Noam Anouar. © DR

Comme Rédouane, l’ancien brigadier devenu enseignant, Noam Anouar envisage aujourd’hui de changer de carrière, pour travailler au sein d’une police municipale. Sans regret. Et sans haine contre l’institution où il aura passé quatorze années. "Je pourrais vous dire que la police est raciste, c’est très facile, mais c’est un discours démagogique. Si je dis la police est raciste, j’accuse tout le monde et j’accuse personne. Moi mon histoire c’est celle-ci. Les personnes qui sont les auteurs des mails que j’ai relevé n’ont pas été inquiétés. C’est moi qu’on a inquiété. Je n’y crois plus." L'homme de 44 ans ne croit pas plus à une évolution de l'institution policière, malgré les discours du ministre de l'Intérieur qui a prôné lundi 8 juin une "tolérance zéro" sur les questions de racisme. "Il n’y aura pas de changement, il ne va rien se passer. L’Etat a besoin de la police. C’est elle qui tient aujourd’hui la politique gouvernementale. L’urgence sanitaire, les manifestations, les réformes, les gilets jaunes. Y a que la police en fait. La police tient tout." 

*Prénom d’emprunt

 

 

 

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