Les écoles d’architecture parisiennes en lutte pour leur avenir

Depuis un mois, les écoles d'architecture publiques ont décidé d'interrompre leurs enseignements pour se faire entendre auprès du ministère de la Culture, alors que les difficultés s'accumulent. Le manque de dotations publiques et la précarité des étudiants et des professeurs sont notamment pointés du doigt.

C'est une scène originale qui s'est déroulée le 20 mars dernier devant le centre Pompidou. Plusieurs étudiants de l'école d'architecture Paris-Est, située à Champs-sur-Marne, ont organisé un "sit-in", une manifestation non violente consistant à investir l'espace public en s'asseyant. Installés en tailleur, les yeux recouverts d'un bandeau noir, ces étudiants sont venus dénoncer l'aveuglement du ministère de la Culture sur leur situation.

Car depuis le début du mois de mars, l'ensemble des écoles nationales supérieures d'architecture (ENSA) entendent bien faire trembler les murs d'un système éducatif jugé défaillant.

Le mouvement débute en février dernier lorsque l'ENSA de Normandie ne peut assurer sa rentrée, par manque de personnel administratif. Une situation qui provoque alors un vent de colère au sein de l'école et qui se propage en moins de deux semaines à l'ensemble des 20 écoles nationales supérieures.

La particularité de cette mobilisation ? Son caractère hétérogène puisqu'elle est partagée par "les conseils d’administration des vingt écoles, dans leur diversité incluant aussi bien des enseignants-chercheurs, du personnel administratif [et] des étudiants", comme l'explique la lettre ouverte des ENSA datée du 21 mars dernier.

Un manque de financements publics

En région parisienne, les premières écoles à rejoindre le mouvement sont celles de Paris-La Villette et Paris-Belleville, situées dans le XIXe arrondissement. Très vite, elles dénoncent le manque de dotations allouées aux écoles d'architecture, qui dépendent directement du ministère de la Culture.

"Nous constatons que nos professeurs se retrouvent de plus en plus avec des contrats précaires, ils ne sont pas titularisés, ils sont sous-payés et sont souvent rémunérés au Smic horaire", indique Félix Hournau, étudiant en deuxième année de licence à Paris-Belleville. À cela s'ajoute une disproportion du ratio professeurs/élèves, avec des étudiants trop nombreux pour le nombre d'enseignants.

Une meilleure prise en charge des locaux est également demandée, les conditions matérielles de certaines écoles n'étant pas suffisantes, comme c'est le cas à l'ENSA de Paris-La Villette. "Là-bas, les murs sont amiantés, l'armature des poutres en béton est rouillée, il y a des fuites au niveau des toitures, des problèmes d'isolation thermique et une promesse de relocalisation depuis près de 40 ans", poursuit le jeune homme de 22 ans, alors en visite dans les locaux.

Être à la hauteur de la transition écologique

Le manque de financements publics pose également des difficultés en matière de recherche. Avec dix thèses attribuées chaque année par l'Etat pour l'ensemble des vingt ENSA, soit 0.5 chercheur par école, il devient difficile d'être en avance sur la transition écologique, alors que la réhabilitation des bâtiments français est un enjeu d'avenir. 

"Nous avons un rôle majeur à jouer sur la transition écologique. Ce n'est pas en continuant à nous apprendre à faire des immeubles en béton qu'on va réussir à 'sauver le monde', comme le dit la ministre de la Culture", explique Solène Le Rai, étudiante à l'ENSA de Paris-La Villette et présidente du mouvement "ENSA en lutte" de son école. "Nous voulons être formés à la transition écologique et numérique de façon pleine et entière pour que l'architecture retrouve sa place dans la société. Non pas uniquement dans les cabinets, mais aussi dans les collectivités", argue-t-elle.

Pour Félix Hournau, ce manque de financements publics pose également un véritable problème de société qui se prolongera dans les années à venir : "Si on laisse Cogedim, Eiffage ou Saint-Gobain gérer toute la réhabilitation des bâtiments en France nous courrons à la catastrophe car ils n'ont pas la formation nécessaire pour le faire".

Une précarité financière et psychologique des étudiants

La précarité des étudiants en école d'architecture est également pointée du doigt par le collectif "ENSA en lutte", qui coordonne la mobilisation inter-écoles. L'acquisition d'ordinateurs puissants à renouveler régulièrement, l'achat de maquettes ou de licences informatiques sont autant de coûts qui viennent s'ajouter aux dépenses de la vie courante. Au total, les étudiants en architecture dépenseraient près de 1000 euros par an en matériel.

Mais cette précarité est aussi invisible, comme l'explique Désiré Dasmien-Bour, étudiant à l'ENSA Paris-Est situé à Champs-sur-Marne : "Il y a la problématique de la culture de la charrette. Ce sont des périodes de 48 heures pendant lesquelles on travaille sur un projet. Or, nous avons tellement de travail que nous ne dormons et ne mangeons presque plus…" Pour cet étudiant en master 1, ces charges de travail excessives causent de nombreux burn-out et des étudiants qui s'écroulent par épuisement.

Si toutes les écoles partagent les mêmes revendications, elles ont fait le choix d'organiser leur mobilisation de manière indépendante. À l'ENSA de Paris-Belleville dans le XIXe arrondissement, un "semestre blanc" a par exemple été mis en place afin de permettre à tous les étudiants de valider leur semestre, tout en leur permettant de se consacrer à la mobilisation.

Une nouvelle réunion est organisée ce jeudi 30 mars dans l'espoir de réunir prochainement tous les acteurs autour de la table, à savoir le ministère de la Culture, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, ainsi que celui de Transition écologique. Contacté, le ministère de la Culture n'a pas donné suite à nos sollicitations.

Pour continuer à sensibiliser les pouvoirs publics à leur situation, un nouveau sit-in est organisé vendredi 31 mars place du Trocadéro à 10 heures.