Réforme des retraites : une gestion du maintien de l'ordre qui inquiète à Paris

Depuis jeudi, plus de 500 interpellations ont eu lieu dans Paris suite à des mobilisations spontanées contre la réforme des retraites. Magistrats, avocats et élus s'inquiètent d'un durcissement dans la gestion du maintien de l'ordre.

Il est ressorti dimanche soir du commissariat du 1er arrondissement de Paris après y avoir passé près de 55h. "J’étais dans une cellule pleine à craquer de manifestants. Il y avait des étudiants, des salariés de la RATP, un retraité. A côté, dans une autre cellule, il y avait des lycéens. C’était le rassemblement de la France qui manifeste."

Léo R., étudiant à Paris 8, a été placé en garde à vue vendredi après avoir été interpellé lors d’une manifestation étudiante, non déclarée, contre la réforme des retraites. Le cortège venait de partir de l’université de Tolbiac pour rejoindre le centre de traitement des déchets d’Ivry-sur-Seine lorsque les forces de l’ordre sont intervenues. "Les policiers voulaient nous empêcher de rejoindre le piquet de grève des éboueurs. Ils nous ont barré la route, on a donc décidé de faire une chaîne. Ils ont ensuite commencé à nous gazer et à nous frapper mais nous avons tenu", raconte l’étudiant. Après avoir été nassé, Léo est finalement embarqué avec quatre autres manifestants. Il lui est reproché d’avoir participé à un attroupement illégal et d’avoir commis des violences sur personne dépositaire de l’autorité publique, ce qui est "absolument faux" selon lui.

Placé sous contrôle judiciaire, Léo R. sera jugé au tribunal en septembre contrairement à ses camarades ressortis libres. Parmi eux, Léo B.C, 20 ans. L’étudiant en histoire à Tolbiac est resté pendant 22 heures en garde à vue sans qu’aucune charge ne soit finalement retenue contre lui. "On m’a moi aussi accusé de violences sur personne dépositaire de l’autorité publique car j’aurais soit disant frappé un policier. Heureusement, la scène a été filmée. On voit bien au contraire que je me fais étrangler deux fois très violemment par un policier. J’envisage à présent de porter plainte."

Plus de 500 interpellations à Paris depuis jeudi

Depuis l’utilisation du 49.3 par le gouvernement pour faire adopter sa réforme des retraites, les rassemblements spontanés se sont multipliés à Paris. Et la répression serait montée d'un cran selon des manifestants qui, vidéos à l'appui, dénoncent la brutalité des forces de l'ordre.

Des faits constatés par des journalistes présents lors des manifestations. Le journal Le Monde rapporte ainsi le cas d'un manifestant jeté à terre et molesté par un policier des brigades de répression de l’action violente motorisée (Brav M) pendant une charge, d’autres matraqués dans un hall d’immeuble aux abords de la place d'Italie le 18 mars.

Ce jour-là, le journaliste indépendant Clément Lanot indique avoir été visé par un coup de matraque. Une partie de son matériel a été cassée. "Les commissariats d’Ile-de-France sont pleins à craquer", nous confie une avocate. En tout, ces rassemblements ont donné lieu à 509 interpellations dans la capitale. Pour la seule soirée de jeudi, 292 personnes ont été placées en garde à vue. Mais 283 sont ressorties libres sans qu’aucune charge ne soit retenue contre elles, les infractions étant insuffisamment caractérisées. "Cela montre qu’il y a un usage abusif de la garde à vue, constate Nelly Bertrand, secrétaire générale du Syndicat de la Magistrature. La garde à vue est actuellement employée pour empêcher les rassemblements et dissuader par la peur les manifestants. Or, la justice n’a pas vocation à être ainsi instrumentalisée pour le maintien de l'ordre." 

Le syndicat des avocats de France (SAF) a de son côté publié un communiqué ce lundi dans lequel il pointe "les dérives inacceptables et dignes d’un pays autoritaire".

"La réaction des forces de l’ordre a été une fois de plus démesurée et particulièrement violente. Les manifestants ont été nassés, chargés et gazés dans plusieurs villes, alors que la technique de la nasse a été jugée illégale par le Conseil d’Etat," écrit le syndicat qui fustige la doctrine de maintien de l’ordre "qui semble avoir pour objectif l’intimidation des manifestants et la cessation du mouvement social, portant atteinte à la liberté d’aller et venir, la liberté d’expression et de communication et le droit d’expression collective des idées et des opinions".

"Une mise en tension délibérée pour décrédibiliser les manifestants"

Dans les textes, le fait de participer à une manifestation non déclarée ne constitue pas une infraction. Elle le devient si après deux sommations, les manifestants restent sur place. C’est ce qui s'appelle l’attroupement, un délit puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 € d'amende. "Tout se joue donc sur le contexte de l’interpellation et il faut que les procès-verbaux soient très circonstanciés pour justifier le placement en garde à vue", explique Nelly Bertrand du Syndicat de la Magistrature. Or, de nombreux manifestants affirment avoir été chargés et interpellés sans sommation préalable. D'autres indiquent avoir été nassés, sans possibilité de partir.

Des faits dont témoigne David Belliard, adjoint EELV à la maire de Paris, en charge de la transformation de l'espace public et des mobilités. "Je croyais que cette gestion désastreuse du maintien de l'ordre était révolue. Le préfet de Paris Nuñez s’était engagé à ne plus employer les mêmes techniques que son prédécesseur. Mais on retrouve les mêmes travers. On ne va quand même pas mettre en garde à vue tous les gens qui manifestent ! Aujourd’hui, il y a une colère, il faut qu’elle s’exprime car elle est légitime. Cette nouvelle tactique de la préfecture de police ressemble à une mise en tension délibérée pour décrédibiliser les manifestants. Ce serait une erreur majeure."

D'autres élus parisiens comme la conseillère de Paris EELV Raphaëlle Rémy-Leleu s'inquiètent d'une éventuelle escalade. "La montée en tension sert un objectif politique. Quant à la répression elle a plusieurs effets néfastes, avec des victimes directes des violences, la hausse des dégradations, et aussi, très logiquement la dégradation du lien police population."

Pas de quoi décourager les manifestants, qui malgré l'adoption de la réforme des retraites, sont de nouveau dans la rue ce lundi soir. Pour Léo R., l'étudiant relâché ce dimanche et qui a désormais interdiction de manifester à Paris : "en nous plaçant en garde à vue, ils ont voulu nous démoraliser mais en discutant avec d'autres, j'ai vu que ça n’avait fait que renforcer la détermination à lutter contre ce gouvernement qui n’hésite pas à passer en force et qui est prêt à mettre des centaines de personnes en cellule."