Sculptures monumentales et statues volées : l'univers parallèle de l’art d’autoroute

Implanté le long des voies ou sur les aires de repos, l’art d’autoroute est souvent méconnu ou réduit à des sculptures démesurées à l’esthétique douteuse. Le graphiste et photographe Julien Lelièvre, lui, a passé 10 ans à les recenser et les immortaliser.

Au volant, on les ignore la plupart du temps. Les œuvres autoroutières, qui datent souvent des années 1980 et 90, sont pourtant présentes aux quatre coins du réseau autoroutier. Leur histoire est liée à l'obligation légale dite du "1% artistique" qui impose d’affecter 1% du coût total de la construction d'un bâtiment public à une œuvre d’art. "Les commandes viennent soit des sociétés d'autoroute, soit des départements. L’idée est de proposer un aménagement, une 'décoration' qui brise la monotonie du voyage, en apportant parfois des réflexions liées à la culture locale des territoires", raconte Julien Lelièvre.

"Pour les autoroutes, la règle du 1% a été ramenée à 1‰, étant donné l’importance des budgets en jeu. Depuis quelques années il y a un léger regain pour l’art d’autoroute, mais il y a eu une grosse baisse après les années 1990 : on construit beaucoup moins d’autoroutes", explique-t-il.

En Île-de-France, on peut citer Les Flèches des cathédrales, une immense sculpture métallique créée par Georges Saulterre. Cette œuvre de 21 mètres de haut, installée en 1989 sur l'A10 à Forges-les-Bains (Essonne), pèse 30 tonnes. Georges Saulterre est aussi le créateur de Sur la trace des Vikings, une autre œuvre d’autoroute monumentale, située sur l'A13 à Sotteville-sous-le-Val, en Normandie.

En région parisienne, on trouve également Fresque d’Alain Girard (d’après un tableau de Djoka Ivackovic) sur l’A6, à la sortie du péage de Fleury-en-Bière (Seine-et-Marne) ; Mignonne allons voir de France et Hugues Siptrott sur l'aire de Villiers-sous-Grez (Seine-et-Marne) à proximité de l'A6 ; ou encore Flamme de François Stahly, sur l’A6b en sortant de Paris vers Arcueil (Val-de-Marne), qui date de 1960. "La création de François Stahly est l’une des plus vieilles œuvres d’art d’autoroute, si ce n’est la plus vieille", indique Julien Lelièvre.

71 œuvres recensées

A noter aussi, l’histoire malheureuse de La Francilienne : des sculptures en bronze d’Alex Garcia installées dans les années 1990 en bordure de la RN 104, qui représentent une femme en train de marcher avec un chapeau sur la tête et un sac à la main. En 2015 et en 2011, deux de ces œuvres situées à proximité de Lésigny (Seine-et-Marne) et Cergy-Pontoise (Val-d'Oise) ont été sciées et volées par des trafiquants de métaux. "Une première mondiale dans le genre", ironise Julien Lelièvre.

Au total, ce graphiste qui travaille à Paris a recensé 71 œuvres d’art d’autoroute en France métropolitaine, dans le cadre d’un rapport de recherche pour le Centre national des Arts plastiques (CNAP). "Le chiffre date de 2015, il y en a eu des nouvelles depuis, note-t-il. Mon recensement est presque déjà obsolète, mais l’idée était de faire une photographie de l’état de ces œuvres et de leurs emplacements."

Tout commence en 2009 lorsque Julien Lelièvre s’intéresse à l’art d’autoroute, alors mal référencé : "J’ai longtemps cherché un rapport du ministère des Transports, sans jamais avoir de réponse. J’ai obtenu un début de liste grâce à des contributeurs de WikiSara, l’équivalent de Wikipédia pour les routes. Ça m’a permis de commencer une carte, pour établir des itinéraires. Il y a eu beaucoup de moments de latence, en attente d’infos… La préparation a été bien plus longue que la phase de prises de vue."

Un road trip de 15 000 km

Le road trip pour photographier les œuvres s’est étalé sur deux ans. "Au total, j’ai roulé sur pas loin de 15 000 km, raconte Julien Lelièvre. Je me suis organisé en faisant plusieurs boucles de 500 km minimum, parfois de 2000 km. A chaque fois, ça me prenait deux jours, parfois une semaine. Le tout en s’ajustant à la météo et faisant beaucoup d’allers-retours avec des détours et des sorties pour voir les œuvres avec différents points de vue. Et j’ai dû refaire les premières images, parce que j’avais changé d’appareil photo entre-temps, et je voulais garder une cohérence pour l’ensemble. Au fil du voyage je me suis rendu compte que certaines œuvres listées n’étaient plus là, et j’en ai aussi découvert d'autres."

"Quand je n’avais pas le choix, je devais m’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence, mettre un gilet jaune et sauter de l’autre côté de la barrière. J’aurais pu éviter ça en collaborant avec les sociétés d’autoroute mais j’ai préféré prendre quelques risques pour conserver mon autonomie. L’autoroute n’est pas faite pour l’être humain, tout est très normé pour aller d’un point A à un point B le plus rapidement possible. Ça n’est pas conçu pour y rester longtemps. C’est un univers parallèle", poursuit-il.

"Je ne voulais pas demander d’autorisations parce que l’objectif était de donner la réalité des œuvres, qui sont globalement bien entretenues mais parfois presque laissées à l’abandon, précise Julien Lelièvre. Mais les sculptures monumentales, en béton ou en métal, sont conçues pour traverser le temps. Elles restent intactes en grande partie."

"Qu’on le veuille ou non, ça fait partie de notre patrimoine"

Tout au long de sa recherche, le photographe s’est d’ailleurs montré toujours "extrêmement bienveillant" vis-à-vis des œuvres, "alors que les critiques d’art sont toujours virulents sur le sujet". "Qu’on le veuille ou non, ça fait partie de notre patrimoine. Mon objectif était de représenter ces productions comme une grande famille, en rendant compte de leur implantation et de leur intégration dans le paysage. Donc je devais rester le plus objectif possible, avec une vision descriptive", souligne-t-il.

"L’aspect 'j’aime', 'j’aime pas', 'c’est beau', 'c’est moche'... C’est propre à l’image de l’art dans l’espace public, poursuit-il. Si vous demandez à des passants ce qu’ils pensent des tulipes de Jeff Koons à Paris, vous aurez le même genre de réponses. Une œuvre conçue pour plaire à tout le monde, c’est presque impossible. A l'époque de la construction de la tour Eiffel, beaucoup de gens étaient contre. Sans comparer, on se rend compte que ça provoque forcément des réactions très diverses."

En 2019, Julien Lelièvre a fini par sortir un livre autour de ses photographies : Art d’autoroute, chez l’éditeur Building Books. "C’est bien plus qu’un inventaire. Il y a des textes de plusieurs contributeurs, avec notamment une philosophe, une commissaire d’expo, un autre photographe… Ça dépasse mes images", précise-t-il. De quoi boucler la boucle, après une décennie de recherche sur le sujet.