#MeTooInceste: "On se sent sale, on se dégoûte soi-même. On se dit que l’on est indigne de tout"

Avec plus de 80 000 témoignages d'inceste, c’est un raz-de-marée qui a déferlé sur twitter en quelques jours avec le #MeTooInceste. Certains ont décidé de rompre le silence et de parler publiquement alors que les associations dénoncent l’inaction des pouvoirs publics.

Manifestation en juillet 2020
Manifestation en juillet 2020 © PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

"J’avais 9 ans Je n’oublierai jamais ce sentiment de honte, de culpabilité, de vulnérabilité. Il s’appelle K. C’était mon père. Il m’a violé jusqu’à mes 17 ans", révèle dans un tweet sidérant et glaçant, une élue de la région Île-de-France et militante féministe.

En quelques jours, plus de 80 000 témoignages, anonymes ou non, ont été postés sur Twitter. C'est le collectif féministe Nous Toutes qui est à l'initiative de ce mouvement dans le sillage de la publication du livre de Camille Kouchner, La Familia Grande aux éditions du Seuil. Le 14 janvier, Marie Chenevance, membre du collectif poste sous ce pseudonyme le tout premier tweet.

Beaucoup d'autres vont suivre.

"Il y aura un avant et un après. On ne reviendra pas en arrière, c'est un mouvement historique. Je ne dis pas que cela déclenchera des politiques publiques, mais au moins, on ne pourra plus faire comme si l'inceste n'existait pas. Cela va devenir un sujet politique", déclare Madeline Da Silva, membre du collectif féministe Nous toutes et maire adjointe des Lilas en Seine-Saint-Denis.

Sortir du silence

Pour Patrick Loiseleur, vice-président de l’association Face à l’Inceste, cette vague "est positive. Nous avions sorti un sondage le 20 novembre dernier qui montre que 10 % des Français sont des survivants de l’inceste. Mais cela restait abstrait. Aujourd’hui tous ces témoignages, ce sont des noms, des visages des histoires et on se rend compte à quel point cela est proche de nous", souligne-t-il.

Geneviève Garrigos, conseillère municipale à Paris et présidente d’Amnesty International France a elle aussi décidé de témoigner publiquement même si elle reste prudente au risque de voir cette vague se briser brutalement.

"Très sincèrement, ce n’est pas la première fois que l’on parle d’inceste. Il y a eu des livres, des films, des téléfilms, des témoignages et on a souvent vu la porte se refermer après. Aujourd’hui, ces témoignages suscitent de l’espoir et peut-être que le moment est venu de faire bouger les choses. C’est pour cela que j’ai décidé de parler publiquement. Je l’avais déjà fait dans un colloque au Sénat", explique-t-elle.

Formuler ce qu’il lui est arrivé dans son enfance reste encore difficile et sortir du silence a été très long pour Geneviève Garrigos, victime d’amnésie traumatique. "Pendant plus de 40 ans, j’ai été dans l’amnésie totale jusqu’au jour où j’ai compris, j’ai su pourquoi j’avais certains comportements très destructeurs. J'ai compris l’origine de mes peurs et de mes souffrances. Le premier sentiment c’est l’effroi. On n’y croit pas. Ensuite il y a une sorte de soulagement et on se dit : toutes ces peurs, toutes ces souffrances, il y avait une raison, elles ne viennent pas de moi. Ce n’est pas moi qui suis folle", livre-t-elle.

Aujourd’hui les enfants sont sacrifiés pour entretenir un mythe, celui d’une famille idéalisée.

Geneviève Garrigos

Les victimes d'inceste parlent de honte, de déni, de tabou. "On se sent sale, on se dégoûte soi-même. On se dit que l’on est indigne de tout. Ce n’est pas pour rien qu’il y a autant d’enfants qui se détruisent qui ont des addictions ou se suicident. Je pense qu’on ne mesure pas assez la peur qu'a l’enfant de parler. C’est une peur de chaque instant", témoigne Geneviève Garrigos. Et de poursuivre : "Le regard de la société sur la famille doit changer. Il faut arrêter de l'idéaliser car, si elle devrait protéger et permettre de s'épanouir, elle peut être également le lieu de tous les dangers pour les enfants. En tant qu'enfant, si vous dites 'ma famille me détruit', vous êtes regardé comme un monstre et cela condamne à la culpabilité et au silence."

Le déni sur cette question n’est pas seulement dans les familles c’est aussi un déni institutionnel.

 Patrick Loiseleur, vice-président de Face à l'inceste

L'association Face à l'Inceste, qui a rédigé 33 propositions pour lutter contre ce crime, déplore l'inaction du gouvernement. "Il n’y a pas de politique publique pour combattre l’inceste", dénonce Patrick Loiseleur qui demande la mise en place d'un Plan inceste "comme il y a un Plan cancers avec toute une série de mesures concernant les professionnels de la santé, la justice, l’éducation"

Pour Geneviève Garrigos, la question de l'âge du consentement est primordiale. "Comme le législateur n’a pas une réponse précise sur ce point, il y a toujours un doute sur l’âge du consentement. Un doute qui bénéficie à l’accusé et pénalise la victime", déclare-t-elle demandant une réponse claire au niveau de la législation.

"Dans les albums de famille, c’était flagrant, j’étais une petite fille qui riait tout le temps et à partir d’un moment sur les photos, je suis tout le temps une petite fille triste", témoigne Geneviève Garrigos qui souligne le manque d'infirmières ou de psychologues scolaires pour identifier et signaler les enfants en souffrance avant qu'il ne soit trop tard.

Aujourd'hui, en témoignant publiquement, elle souhaite livrer un message d'espoir. "Il est légitime de se poser des questions, de se dire 'si je n'avais pas été dans une telle famille, si on ne m'avait pas fait cela...' À un moment donné, il ne faut plus se dire que l’on nous a volé notre vie, qu’on nous a volé ce que l’on était, mais je pense qu’il faut se dire : 'moi je veux vivre, je veux rire, et il ne me volera pas toute ma vie'."

 

Sur Europe1, le Mardi 19 janvier, Adrien Taquet, le secrétaire d'Etat à l'Enfance a affirmé : "Nous devons trouver les moyens juridiques pour criminaliser les relations sexuelles entre un adulte et un enfant de moins de 15 ans.

Jeudi 21 janvier, Patrick Loiseleur, vice-président de l’association Face à l’Inceste est l'invité de la rédaction de France 3 Paris-Île-de-France à 18 heures 53. Il répondra aux questions de William Van Qui.

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