Vendée Globe#2 : A bord de LinkedOut, le skipper Thomas Ruyant s’engage pour l’inclusion

Le skipper Thomas Ruyant prendra le départ du Vendée Globe dimanche prochain à la barre de son voilier LinkedOut, le nom d’un programme d’inclusion professionnelle porté par l’association Entourage. Quand le monde de la voile s'engage pour la solidarité.

LinkedOut, le voilier de Thomas Ruyant porte le nom d'un projet solidaire, la plateforme LinkedOut
LinkedOut, le voilier de Thomas Ruyant porte le nom d'un projet solidaire, la plateforme LinkedOut © Pierre Bourras/TR Racing
Thomas Ruyant s’apprête à affronter les océans. Dans quelques jours, dimanche 8 novembre, il s’alignera sur la ligne de départ du Vendée Globe, le tour du monde à la voile en solitaire sans escale et sans assistance. Abdennasser, Cornelia ou Abdenour ont dû affronter les aléas de la vie et se battent aujourd’hui pour retrouver un emploi après des parcours de vie parfois chaotiques qui les a exclus de l’emploi. Deux mondes à priori aux antipodes. Et pourtant.

Six heures du matin, gare Montparnasse. Embarquement pour Lorient. Sur le quai, Abdennasser, Cornelia ou Abdenour. Ils font partie des 80 candidats du programme LinkedOut porté par l’association Entourage. Pour le skipper, c'est la dernière compétition en mer avant le Vendée Globe, la plus prestigieuse des courses au large. Ils partent pour une journée en mer rencontrer Thomas Ruyant qui porte les couleurs de ce projet d’inclusion professionnelle. Pour les bénéficiaires, c’est une journée pas comme les autres. Une bouffée d’oxygène, loin d’un quotidien, pas toujours facile.

Des candidats au parcours de vie chaotique

Toutes ces portes qui se ferment sur nous…

Jordan, candidat programme LinkedOut et chercheur d'emploi

Jordan a 31 ans. Il vit chez sa mère à Epinay-sur-Seine en Seine-Saint-Denis. Il a suivi des études dans une école spécialisée en raison d’un handicap auditif puis trouvé un emploi de serveur qu’il a gardé pendant deux années. "J’ai été inscrit à Pôle emploi. J’ai postulé dans la restauration mais on m’a proposé du travail dans les espaces verts. Pour la restauration on me disait que je ne parlais pas l’anglais ou que je n’avais pas assez d’expérience", explique-t-il. Jordan perd peu à peu confiance en lui. "Je n’avais plus de courage. Je n’y arrivais plus. On essaie de trouver un endroit où l’on se sent bien, pour évoluer dans la branche qui nous intéresse et les portes se ferment. Si les patrons ne nous donnent pas une chance, on ne peut pas s’en sortir. Aujourd’hui pour les jeunes, c’est dur", témoigne-t-il.
 

Petit à petit, avec les aléas de la vie, les gros problèmes se sont installés.

Abdennasser, candidat LinkedOut et chercheur d'emploi

D’origine marocaine, Abdennasser est en France depuis 30 ans. Il a été marié puis s’est séparé. Ce père de famille de 59 ans l’affirme il a eu des moments heureux. "J’ai eu des périodes heureuses, de stabilité financière et affective. J’ai eu des moments plus durs. Puis avec les aléas de la vie, j’ai connu des problèmes familiaux et professionnels. J’ai fait ce que je pouvais, j’étais très isolé, j’ai caché ma situation à ma famille, à mes amis, j’avais honte. J’ai coupé avec mes amis d’enfance, ma fille" avoue-t-il. "Plus de travail, plus de logement et la boisson pour anesthésier tout cela, pour fuir, pour vaincre ma timidité, mes peurs. C’est efficace mais ça détruit. J’ai connu la rue. Quand j’ai pris conscience de cela, je me suis réveillé à 59 ans. Et je sais qu’être pauvre n’est pas une honte", souffle-t-il.

LinkedOut, le réseau professionnel de "ceux qui n'en ont pas"

Comme 80 autres personnes, Jordan ou Abdennasser font partie aujourd’hui du tout nouveau programme LinkedOut, portée par l’association Entourage, fondée il y a 6 ans par Jean-Marc Potdevin, ancien vice-président de Yahoo. Linkedout, (pendant du réseau social LinkedIn qui a accepté l’utilisation de son nom) souhaite donner de la visibilité professionnelle à des personnes précaires en recherche d’emplois en partageant leur CV sur sa plateforme numérique. "On permet à ses personnes qui n’ont pas de réseau, professionnel, amical, familial, d’accéder à un réseau social et avoir de la visibilité, En phase d’expérimentation de ce projet nous avions 15 candidats, on a eu 300 propositions d’emplois. 11 ont retrouvé du travail." explique Guillaume Roussel, responsable accompagnement au sein de l’association Entourage.

LinkedOut ne se contente pas de mettre des CV en ligne et demander à tout à chacun de les partager sur ses propres réseaux. Le programme, en lien avec d’autres associations comme La Cravate solidaire ou Emmaüs Connect, accompagne les demandeurs d’emplois. Des coach, bénévoles et en activité, les sensibilisent aux codes de l’entreprise et les aident dans leurs démarches pour valoriser leurs CV et attirer l’attention des recruteurs.

"Chaque personne a été rencontrée par des travailleurs sociaux pour intégrer le dispositif. Un entretien nous permet de vérifier le projet individuel de la personne, qu’elle est bien dans un parcours d’insertion professionnelle. On ne veut pas la mettre en difficulté dans ses démarches. On sait malheureusement que pour les personnes qui ont été à la rue, même si elles veulent travailler, ça peut être compliqué. On ne veut pas recréer un nouvel échec sur un parcours de vie déjà bien accidenté", ajoute Guillaume Roussel.

Abdennasser qui a rejoint LinkedOut l’été dernier est enthousiaste : "LinkedOut, ce n’est pas du caritatif, la personne garde sa dignité. Je suis acteur de ce qui va m’arriver. J’ai un coach qui travaille dans la pub. J’ai eu un premier entretien. Nous allons attaquer les démarches et la rédaction de mon CV", explique-il.

Insertion, entreprise et course au large

L’association Entourage et son projet LinkedOut aurait pu en rester là. Mais c’était sans compter sur une rencontre. Avec Alexandre Fayeulle, le fondateur et PDG d’Advens, une société de cyber-sécurité, armateur et sponsor principal du skipper Thomas Ruyant.
 

 L’entreprise doit prendre sa part dans la résolution des urgences sociales et environnementales et s’engager pour le bien commun 

Alexandre Fayeulle, PDG d’Advens.

"La rencontre avec Advens s’est faite lors d’ateliers de sensibilisations que nous animons dans les entreprises autour de la grande précarité" raconte Lucie De Clerck, Directrice générale d’Entourage. "D’un côté, il y a un entrepreneur en quête de sens. De l’autre, une association qui a besoin de visibilité", poursuit-elle.

"En tant que chef d’entreprise, je souhaite devenir un leader européen de la cyber-sécurité mais je veux que mon entreprise ait également un impact sociétal", confie le patron de cette entreprise de 300 salariés. "J’ai rencontré l’association Entourage. J’ai eu un coup de cœur pour LinkedOut, l’équipe, le concept qui allie la technologie numérique et la solidarité. J’avais une notion très floue de ce qu’était l’inclusion. J’ignorais complètement l’ampleur de l’exclusion en France. Je ne voyais pas comment moi, dans la « Tech » qui recherche des profils hyper diplômés, je pouvais agir et aider ses personnes" avoue-t-il. "Parallèlement avec Thomas Ruyant, on réfléchissait à donner cette dimension sociétale à notre partenariat. On voulait offrir de la visibilité à une association, une cause. Et avoir de l’impact", poursuit-il.

Charral, Bureau Vallée… La plupart des bateaux de course portent le nom de leur principal sponsor. Alexandre Fayeulle opte pour "le naming" et décide d’offrir le nom du voilier à l’association Entourage et le baptise du nom de LinkedOut.

"Alexandre Fayeulle a voulu mettre la puissance médiatique d’un bateau du Vendée Globe au service d’une cause. Il nous a fait un énorme cadeau. Pour nous association, impossible de nous payer une telle visibilité. Nous n’aurions jamais pu décrocher un tel budget. Des études montrent que la retombée médiatique d’une course comme le Vendée Globe, si le bateau gagne,  est l’équivalent de 55 millions d’euros d’investissements en communication", détaille Lucie De Clerck.

"J’ai compris que je pouvais utiliser la performance économique de l’entreprise pour un engagement sociétal. Je suis intimement convaincu que les 2 choses peuvent être liées. Si toutes les entreprises le font, se mobilisent, cela peut changer la donne", ajoute Alexandre Fayeulle qui se dit passionné par les grands défis et les aventures. "Le sport est ultra médiatisé, surtout le Vendée globe. L’association aura donc une visibilité énorme", conclut-il.
 

Porter ce projet sociétal est un plus, une responsabilité. Ce n’est pas juste la mise en avant d’une enseigne ou d’une marque

Thomas Ruyant, navigateur


Un point de vue pleinement partagé par Thomas Ruyant. A la barre de son monocoque dernière génération, il portera les couleurs de LinkedOut. Pour le skipper, il s’agit de mettre ses compétences de marin au service de l’inclusion. "LinkedOut, je l’ai en grand sur ma voile, je sais ce qu’il y a derrière, l’énergie de toute l’association et des chercheurs d'emplois. J’ai rencontré les candidats. Ils ont tous eu des parcours compliqués. Ce projet va les aider à s’en sortir. Je suis skipper d’un bateau qui porte le nom de LinkedOut et plus le projet sera médiatique, plus les CV seront partagés et plus le retour à l’emploi sera rapide. La finalité, c’est que les candidats retrouvent le chemin de l’emploi". Et de poursuivre : "La course au large commence à être précurseur sur ces mises en avant. On porte des valeurs, quelque chose que ne font pas d’autres sports : la science, l’environnement, l’inclusion. Le Vendée Globe est un événement médiatique. Il va y avoir un énorme coup de projecteur dont a besoin LinkedOut pour fonctionner". Et ne lui dites pas qu’il se donne bonne conscience ! "Non ce n’est pas du social bashing. Je suis très à l’aise avec ce projet et je sais la motivation de l’entreprise qui finance tout cela", conclut-il convaincu.

Abdennasser tout comme Jordan sont fiers qu’un bateau porte leur message : "Thomas est là pour nous", s’exclame Jordan. "Faire le tour du monde en solitaire avec pour logo LinkedOut, la cause des gens pauvres comme moi, je trouve cela très noble. Il y a de l’espoir. J’ai l’impression qu’il le fait pour moi", murmure Abdennasser.
 
Rencontre à Lorient entre des bénéficiaires et des partenaires du programme LinkedOut et le navigateur Thomas Ruyant.
Rencontre à Lorient entre des bénéficiaires et des partenaires du programme LinkedOut et le navigateur Thomas Ruyant. © Jean-François Monnier/ AFP

Trois mondes pas destinés à se rencontrer s’allient pour une double course. Celle d’un marin, seul, en mer pendant plus de 70 jours. Celle de chercheurs d’emplois partis pour décrocher un travail.

Abdennasser recherche un emploi dans le social ou la restauration collective. Cornelia recherche du travail dans la gestion ou l'administration. Jordan aimerait travailler dans la vente ou l'accueil, Abdenour, dans les espaces verts ou le jardinage. Depuis le lancement du programme, aucun des candidats n’a encore trouvé d’emplois mais LinkedOut a déjà reçu 35 propositions d’emplois. Les CV des candidats ont été partagés plus de 121 000 fois. 

Retrouvez les CV de tous les candidats sur la plateforme LinkedOut

Demain, notre série sur le Vendée Globe continue avec Virtual Regatta, un jeu de simulation de course au large en ligne. La concurrence face à être rude pour les 33 skippers engagés sur la course.
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