Nantes : Rencontre avec Benoît Springer, dessinateur de la bande dessinée “Le Beau Voyage” parue chez Dargaud

© éric guillaud
© éric guillaud

Auteur d'une trentaine de BD et d'une méthode pour apprendre à dessiner, le Nantais Benoît Springer revient en ce début d'année avec un album réaliste et intimiste construit autour d'une terrible histoire de famille. Son titre : "Le Beau voyage". Rencontre...

Par Eric Guillaud

Allo Benoît, est-ce qu'on peut-on se voir pour les photos ? Pas de souci Eric. Il est comme ça Benoît. Pas de souci. Alors même si je traîne ce jour là une cochonnerie de grippe, j'attrape au vol mon appareil photo et rejoins au pas de course le centre ville de Nantes, ce qui aura pour effet bénéfique de faire tomber la fièvre. Bonjour bonjour... Alors on se met où ? Très bonne question. Dans le passage Pommeraye? Ah oui bonne idée. C'est parti... 

Benoît que j'ai la chance de rencontrer ce jour-là est dessinateur de bande dessinée, parfois scénariste, et surtout présentement auteur de l'album "Le Beau voyage" sorti ce mois-ci aux éditions Dargaud avec l'auteur belge Zidrou au scénario.

Le Beau voyage est un récit poignant construit autour d’un de ces secrets de famille qui peuvent flinguer plusieurs générations, un récit choc qui vous prend par le colbac dès la première page pour ne jamais vous lâcher grâce à un savant égrainage de flashbacks et de révélations.  Un album qui nous parle de la vie, la vraie, mais aussi de la mort, en l'occurrence d'un être proche, du suicide, de l'absence, des remords... avec beaucoup de délicatesse et d'intelligence.

 / © éric guillaud
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Fantastique, polar, chronique sociale, SF, drame, heroïc fantasy... Vous avez abordé différents genres depuis vos débuts avant, semble-t-il, de vous orienter vers une bande dessinée plus réaliste, plus intimiste. Auriez-vous finalement trouvé votre voie ?

Benoït Springer. Oui. L'écriture de Séverine Lambour (sa compagne et scénariste BD, ndlr) m'a ouvert à ce genre et j'y ai découvert tout un espace d'expression qui me convient parfaitement. Mais je ne suis pas pour autant figé sur le genre intimiste. N'importe quel genre peut me convenir à partir du moment où l'accent est mis sur ce que vivent les personnages, ce qu'ils ressentent, plus que sur l'intrigue.

Comme vous, Zidrou, le scénariste de cet album a pas mal cheminé avant d'emprunter la voix d'une BD plus réaliste. Comment s'est faite votre rencontre autour de cet album ?

C'est Christel Hoolans de chez Dargaud Benelux qui m'a fait lire "le beau voyage". J'ai été touché par l'histoire, je l'ai rappelée et je lui ai dit que je voulais le faire. Ça a été réglé en 3 jours.
Par contre, la rencontre avec Zidrou n'a pas eu lieue. Au moment où j'écris ces lignes, je ne l'ai toujours pas rencontré. Nous nous sommes parlé plusieurs fois au téléphone mais jamais vus "en vrai". Cela n'a eu aucun impact sur la réalisation de l'album ni sur sa qualité. Le scénario de Zidrou était clair, ses intentions aussi. Je n'ai eu qu'à faire de mon mieux pour les traduire en dessin.

Secret de famille, suicide, séparation, avortement, disparition d'un proche, enfant de substitution... Le Beau voyage n'a rien d'un beau voyage. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Je trouve que Léa fait tout de même un beau voyage. Ce qu'elle a vécu est dur. Mais la mort de son père et le chemin rétrospectif qu'elle parcourt, cette relecture douloureuse de son passé, l'amène au final à être en paix avec tout ça. Elle peut se consacrer à sa vie sereinement à la fin de l'album. On peut donc dire que c'est un beau voyage puisqu'il se termine bien.

 / © Dargaud - Springer & Zidrou
/ © Dargaud - Springer & Zidrou

Sur la planche 4 (ci-dessus), Léa apprend la mort de son père. Un passage très fort. Pouvez-nous expliquer vos choix graphique et narratif sur cette planche ?

Zidrou avait déjà une vision assez précise de la scène. Il fallait rester sur elle à ce moment là. Ce plan de face, fixe, qui la scrute, l'expose à notre vue, la met à nue et nous oblige en tant que lecteur à faire face à sa détresse, sans possibilité de regarder ailleurs. Le personnage comme le lecteur doivent affronter l'événement. L'émotion la gagne un peu plus à chaque case, jusqu'à ce qu'elle soit trop forte. A ce moment là, Léa plonge la tête dans ses mains. Le lecteur la laisse à sa douleur.

Quel a été votre premier coup de cœur BD et quelle influence a-t-il eu sur votre travail ?

Les influences sont toujours multiples et évoluent avec le travail du dessinateur. J'ai coutume de dire que mes deux principales influences sont André Franquin et John Byrne (X-Men,etc...). Le premier pour l'expressivité de ses personnages, le deuxième pour la modernité de son graphisme et le travail de dessin réaliste. Dans ses entretiens avec Numa Sadoul, Franquin disait qu'il pouvait passer des heures sur la position d'une jambe, jusqu'à ce qu'il trouve la bonne. C'est le genre de petite phrase que j'ai gardé en tête et qui m'a construit en tant que jeune dessinateur. Quant à Byrne, il a été mon premier professeur d'anatomie. Le travail de Fabrice Neaud m'a également fait prendre conscience, plus tard, de la puissance narrative de la bande dessinée.

 / © Dargaud - Springer & Zidrou
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L'exploration des genres littéraires impose-t-elle chez vous une exploration des styles graphiques ? Plus généralement, remettez-vous votre graphisme en question à chaque nouveau projet ?

Oui. Même si avec le temps je me suis "arrêté" sur quelques styles, j'adapte systématiquement mon travail graphique et narratif à l'histoire que je raconte. Cécile par exemple, est une histoire très centrée sur les personnages où le décor ne joue strictement aucun rôle. J'utilise donc un traitement graphique très épuré, des cadrages proches des personnages et je ne mets quasiment pas de détails. Sur le beau voyage, au contraire, les pages sont plus détaillées car Zidrou joue avec les différents lieux où évolue Léa.

Comment avez-vous appris à dessiner ?

J'ai toujours dessiné. Tout le monde dessine. On sait tous dessiner avant même de savoir écrire. Malheureusement, l'utilisation du dessin se limite à l'apprentissage du graphisme pour amener les enfants à l'écriture. Le dessin est ensuite abandonné dans l'enseignement. C'est pourtant un moyen d'expression évident. Pour ma part, je n'ai jamais arrêté. J'ai appris en regardant le travail des auteurs que j'aimais, en reproduisant leurs dessins, en prenant des cours au collège, au lycée et même en dehors après les cours, j'ai fait du modèle vivant. Par la suite, j'ai appris à faire de la bande dessinée avec mes amis de l'école d'Angoulême, avec Claire Wendling, Damien Jacob (qui m'a appris plein de trucs sur la narration) et d'autres encore que j'oublie. Le dessin est un apprentissage permanent. Si on s'arrête et qu'on se met à tourner sur ce qu'on sait faire, on meurt lentement artistiquement. C'est pour cette raison que j'ai toujours exploré différents univers, différents styles, pour rester en éveil et ne pas voir mon dessin s'étioler. Et je continue.

 / © Springer
/ © Springer

Vous avez imaginé deux applications pour iphone et ipad destinées à apprendre à dessiner. Comment vous est venue l'idée, à qui s'adressent-elles, qu'apportent-elles de plus qu'une méthode classique sur papier ? Et quels sont les retours à ce jour ?

J'en ai imaginée deux (croquis et graphisme) et il y en a deux autres en préparation : une sur l'anatomie et une sur la perspective. Il y a 10 ans, Michel Dufranne (rédacteur en chef de Pavillon rouge, ndlr) m'a proposé de participer à la rubrique de cours de dessin du magazine "Pavillon rouge". J'ai fait 8 numéros. Comme 10 ans après, les gens me parlaient encore de ces fameux cours, Séverine Lambour m'a proposé de faire des cours de dessins en numérique, sous forme d'applications. Les cours s'adressent aux débutants (et au pros qui veulent réviser leurs classiques;)). Le dessin n'est pas un don, il repose sur une éducation du regard et l'application de méthodes. C'est pour ça que tout le monde peut apprendre à dessiner, véritablement. J'explique les choses clairement, pas à pas, en prenant bien le temps de décomposer les choses pour une meilleure compréhension. Le numérique a deux avantages principaux : il permet à l'auteur de diffuser son travail et de monter des projets sans avoir besoin du soutien ou de l'accord d'un éditeur. Pour l'utilisateur, l'application permet une interaction pendant le cours et lui permet de tester directement certaines théories au sein même du cours. Quant aux retours, ils sont excellents. Ce qui me remplit de joie et me motive énormément pour les cours suivants.

 / © Dargaud - Springer & Zidrou
/ © Dargaud - Springer & Zidrou

Ces applications ont été lancées grâce à un système de financement communautaire et participatif (crowdfunding), en l'occurrence par l'intermédiaire du site Ulule. Pourquoi ce choix ?

Séverine Lambour et moi avons voulu tester cette formule. Si le numérique offre une grande liberté aux auteurs, la question du financement reste entière. Il faut trouver d'autres moyens de gagner de l'argent pour pouvoir vivre pendant que nous développons nos projets. Le crowdfunding en est un. Et Ulule a bonne réputation donc, nous nous sommes lancés. Nous sommes ravis du résultat et envisageons de faire à nouveau appel à des souscripteurs pour les prochaines applications.

Quel regard portez-vous sur la BD numérique ?

Elle balbutie mais elle est bien là et elle le sera de plus en plus. Cela donne une forme de BD qui emprunte de plus en plus à l'animation mais pourquoi pas. Du moment que c'est la narration qui dirige les choix artistiques des auteurs et non pas l'aspect séduisant des effets disponibles, tout ira bien. Je pense surtout que c'est une formidable opportunité pour les auteurs de ne plus dépendre que des éditeurs, autant sur leurs choix artistiques que sur leurs revenus.

Extrait de la couverture / © Dargaud - Springer & Zidrou
Extrait de la couverture / © Dargaud - Springer & Zidrou

Pour vous une bonne BD, c'est : A, de l'émotion. B, de l'action. C, de la réflexion. D, de l'évasion ?

Une bonne BD, c'est une intention et de la narration pour amener de la réflexion et de l'émotion.

Si vous deviez partir trois mois en Patagonie centrale avec pour seul équipement une tablette, quels livres, disques et/ou films téléchargeriez-vous ?

Je prendrai mon disque du moment "Chateau Crone" d'Agent Ribbons, "le nom de la rose" de Jean-Jacques Annaud, le dernier Amélie Nothomb parce que j'ai envie de le lire et surtout, l'application Sketchbook Mobile pour pouvoir dessiner.

 / © éric guillaud
/ © éric guillaud

Avez-vous été marqué très récemment par un fait d'actualité ? Lequel et pourquoi ?

Même si ce n'est pas encore gagné, le vote du mariage pour les homosexuels et le discours enflammé de Christiane Taubira à l'Assemblée nationale. Parce qu'il n'y a aucune raison valable à mes yeux pour qu'on refuse aux homosexuels ce que l'on accorde aux hétérosexuels.


Quels sont vos projets ?

Cécile 2 est en route avec une vingtaine de pages réalisées, un nouvel album avec Zidrou, deux applications de cours de dessin, des applications pour enfants, des illustrations personnelles à la pelle et plein d'autres choses que je ne n'imagine même pas encore...

Merci beaucoup Benoît et bonne route...


Interview réalisée en février 2013
Retrouvez la chronique de l'album sur notre blog dédié BD


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