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Rablay sur Layon : rencontre avec Etienne Davodeau à l'occasion de la sortie de son nouvel album “Le chien qui louche”

© Didier Gonord
© Didier Gonord

Il aurait pu imaginer pour son nouvel album le casse du siècle au Louvre, le vol de la Joconde ou du Radeau de la Méduse, mais Etienne Davodeau n'est pas de ce genre-là. L'auteur ligérien préfère les histoires ancrées dans le réel, le quotidien, même quand il signe une comédie comme aujourd'hui...

Par Eric Guillaud

Etienne Davodeau est l'auteur de ce qu'il est convenu d'appeler quelques classiques de la BD francophone comme "Rural!", "Les Mauvaises gens", "Quelques jours avec un menteur", "Lulu femme nue", dont l'adaptation cinéma sortira en janvier 2014, ou encore "Les Ignorants", initiation croisée entre un auteur de BD et un viticulteur. Un véritable succès de librairie vendu à 150 000 exemplaires en langue française et traduit en allemand, espagnol, italien, brésilien...

Mais Etienne Davodeau n'est pas du genre à s'endormir sur ses lauriers, encore moins sur ses piles de livres. Alors, aussitôt apposé sa signature sur la dernière page d'un album, l'homme rebondit sur un autre projet, en alternant si possible fiction et documentaire.

Son nouvel album, "Le Chien qui louche", entre dans la catégorie fiction même si le récit, comme tous ceux d'Etienne Davodeau, reste profondément ancré dans le réel. C'est sa marque de fabrique : le quotidien, les petites choses qu'on ne voit pas et qui sont pourtant là à portée de main et puis ces gens ordinaires, tous ces "losers magnifiques" pour reprendre une de ses expressions.

Etienne Davodeau en repérage sur les toits du Louvre / © Futuropolis
Etienne Davodeau en repérage sur les toits du Louvre / © Futuropolis

Et dans le rôle des "losers magnifiques" cette fois, la famille Benion. Des spécialistes du fauteuil depuis des générations. Des artistes de l’assise en quelques sortes. Mais question beaux arts, c’est une autre affaire. Ils n’y connaissent rien et quand, à la faveur d’un rangement de printemps, les Benion découvrent une toile dans le grenier, signée d’un de leurs aïeux, ils ne sont pas loin de penser qu’il s’agit d’une oeuvre d’art, d’un trésor oublié. Et ça tombe bien, Fabien, le nouveau petit ami de la seule fille de la famille travaille au Louvre. Il n’est que surveillant mais à force de côtoyer des oeuvres d’arts toute la journée, il doit forcément avoir un avis sur la question, se disent les Benion. Et de là à penser que cette croûte représentant un vulgaire chien qui louche pourrait rejoindre un jour les cimaises du fameux musée...

Rien ne ressemble plus à du Davodeau que du Davodeau. S'il se revendique pleinement auteur de bande dessinée, il confie pourtant que ses influences sont à chercher du côté de la radio, des émissions de Daniel Mermet, et du cinéma social britannique.

Rencontre avec un auteur phare du Neuvième art...

© Futuropolis / Davodeau
© Futuropolis / Davodeau

D'une manière générale, dans quel état d'esprit vous trouvez-vous au lendemain d'une parution d'album ?

Etienne Davodeau. Une sorte de scepticisme navré. Ce livre n'est jamais tout à fait celui que je voulais faire. Alors j'en commence un autre.

On s'amuse beaucoup à lire "Le Chien qui louche". C'est drôle, très drôle, parfois ironique. C'est un nouveau registre pour vous ?

E.D. Oui et non. Oui, parce que j'ai choisi délibérément la comédie pour affronter l'impressionnante machine du Louvre. Non, parce que dans presque tous mes livres, l'humour est un peu présent.

Pouvez-vous revenir en quelque​s mots sur la genèse de l'album ?

E.D. Cette collection Futuropolis/Le Louvre existe depuis 8 ans. Dès la parution du premier livre, celui de Nicolas de Crécy, j'ai fait part à mes éditeurs de mon intérêt pour cette expérience. En fait, quand j'ai su qu'on me donnerait un badge me permettant d'accéder à TOUT le Louvre sans restriction, je l'ai réclamé en affirmant avoir une "super-idée de livre". Quand j'ai eu le badge en question, j'ai cherché la "super-idée".

Graphiquement, dessiner des tableaux m'a ennuyé, parce que c'est déjà un objet dessiné, un objet en 2 dimensions. Je me suis bien plus amusé avec les statues


Quel a été votre principal souci tout au long de l'écriture et de la réalisation graphique ?

E.D. Je sortais des Ignorants, livre totalement improvisé. Et, en commençant Le chien qui louche, j'ai constaté que j'étais désormais incapable d'écrire mon histoire à l'avance. L'improvisation, avec ses vertiges, est une drogue, mais je l'ai compris trop tard. Je vais devoir composer avec cette addiction, désormais. Graphiquement, dessiner des tableaux m'a ennuyé, parce que c'est déjà un objet dessiné, un objet en 2 dimensions. Je me suis bien plus amusé avec les statues.
© Futuropolis / Davodeau
© Futuropolis / Davodeau

"Le chien qui louche" est une fiction qui vous a cependant demandé un travail conséquent sur le terrain, en l'occurrence au Louvre. Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec le musée et avec les gens qui y travaillent ?

E.D. Y passant pas mal de temps, j'ai sympathisé avec quelques surveillant(e)s. J'ai pu en interroger longuement une quinzaine. Ils sont dans cet endroit fascinant 8 heures par jour, ils voient le monde entier défiler devant eux, et ils sont invisibles. C'est un métier très singulier, qui m'a beaucoup intéressé. Si Fabien, le personnage principal de mon livre, est un surveillant crédible, ce sera grâce à eux.

N'avez-vous pas eu envie d'expérimenter le métier de surveillant de musée comme vous avez expérimenté celui de vigneron pour "Les Ignorants" ?

E.D. J'ai passé quelques journées complètes avec eux. Mais je suis un animal d'extérieur.

"Avoir été" devant la Joconde comme on "sera" sur la Tour Eiffel? C'est une des questions de mon livre


On vous sent assez sarcastique lorsque vous mettez en scène les visiteurs du musée. Ce sont pourtant des gens ordinaires comme vous les aimez et les mettez en scène depuis des années. C'est l'effet masse qui vous agace ?

E.D. 10 millions de personnes passent chaque année au Louvre. Ce qui est amusant, quand on y est immobile, c'est de prendre conscience de ce flot. Les gens s'arrêtent très peu devant chaque œuvre. Ils marchent, en piétinant de façon caractéristique. Ils font des milliers de photos. Toutes les mêmes. Pour qui? Pour quoi? Que viennent-ils chercher ici? "Avoir été" devant la Joconde comme on "sera" sur la Tour Eiffel? C'est une des questions de mon livre.
© Futuropolis / Davodeau
© Futuropolis / Davodeau

Vous êtes presque plus indulgent avec les Benion, qui sont pour le coup totalement incultes en matière d'art et irrespectueux envers le Louvre et les œuvres exposées...

E.D. Les Benion sont des... ignorants, et cette ignorance leur confère une sorte de liberté. Mais ce ne sont pas des pauvres gens. Ils se considèrent comme des vainqueurs, des hommes de conviction et d'énergie, des entrepreneurs optimistes pleins de certitudes. Ils n'ont pas besoin d'indulgence.

Est-ce que votre travail sur "Le Chien qui louche" a fait évoluer la vision que vous aviez du musée et d'une manière générale de l'art ?

E.D. En tout cas, ce livre fut l'occasion d'une immersion dans "le plus grand musée du monde" dont je n'aurais jamais rêvé.

je reste émerveillé par la sensibilité de mes confrères du paléolithique


Quel artiste, quelle école, mouvement ou époque appréciez-vous plus particulièrement ?

E.D. Ces sympathies-là sont fugaces et changeantes. Depuis notre livre Rupestres! (paru aux éditions Futuropolis en 2011, ndlr), qui fut une magnifique balade de copains dessinateurs chez les sapiens dessinateurs des grottes préhistoriques, je reste émerveillé par la sensibilité de mes confrères du paléolithique.
© Futuropolis / Davodeau
© Futuropolis / Davodeau

Vous avez une constante dans vos livres au delà d'un ancrage dans le réel et d'un angle intimiste, c'est la communauté, la bande de potes, la famille. C'est quelque chose d'important pour vous ?

E.D. L'homme est un animal social. Et puis, en tant que scénariste, j'aime les récits dont l'énergie est fournie par la cohabitation d'un groupe d'individus différents. Je ne me lasse pas de dessiner ça.

en tant que scénariste, j'aime les récits dont l'énergie est fournie par la cohabitation d'un groupe d'individus différents


La première fois que je vous ai interviewé, en 2011, vous veniez de pub​lier Les Ignorants et ne vous doutiez pas encore du succès qu'allait connaître l'album... Comment l'expliquez-vous ?

E.D. Un succès ne s'explique pas, heureusement. Mais nous avons pu constater qu'un étonnant phénomène de bouche à oreille s'est enclenché dès la publication du livre. Sans doute véhicule-t-il des valeurs dont nos contemporains ont soif en ces temps troublés. Mais je suis évidemment le plus mal placé pour en parler, même si je suis très honoré d'avoir connu ça au moins une fois dans ma vie.

Est-ce qu'il y a un avant et un après Les Ignorants ? En clair, l'album a-t-il changé votre vie ?

E.D. Chacun de mes livres change un peu ma vie, je crois.
© Futuropolis / Davodeau
© Futuropolis / Davodeau

Le monde ouvrier, celui des paysans, des syndicalistes, des viticulteurs et maintenant des surveillants du Louvre... Est-il essentiel pour vous de découvrir à chaque album un nouveau monde, un nouvel univers ?

E.D. La bande dessinée est une activité un peu monacale, et ça ne me dérange pas de dessiner seul dans mon atelier pendant des mois. Le dessin est une activité très complète dont, souvent, les non-dessinateurs ne soupçonnent pas l'intensité. Mais faire de la bande dessinée documentaire présente en plus l'avantage de nous sortir de nos ateliers, d'aller à la rencontre du monde comme il va et de le raconter. On me propose maintenant très souvent des idées de reportages. Mais j'ai besoin que ça vienne de moi.

Le film Lulu femme nue sort en janvier. Il est actuellement présenté en avant première dans quelques salles de France. Une adaptation est toujours délicate. Comment jugez-vous celle-ci ? Avez-vous été d'une manière ou d'une autre impliqué dans sa réalisation ?

E.D. J'ai pu lire et commenter le scénario de Sólveig Anspach et de Jean-Luc Gaget, qui ont pris en compte la plus part de mes remarques. Je suis allé plusieurs fois sur le tournage, et j'ai même fait un peu de figuration. Je suis heureux de participer un peu aussi à sa promotion.

 / © Davodeau
/ © Davodeau

A-t-il été compliqué, étrange, pour vous de voir vos personnages prendre vie au cinéma, de leur découvrir u​n autre visage que celui que vous aviez imaginé et surtout une voix, une manière d'être, de bouger ?

E.D. Compliqué, non, c'est le film de Sólveig. Étrange, oui, bien sûr. Je crois que je me souviendrai toute ma vie de ce moment où, dans une salle parisienne, le noir s'est fait et Karin Viard est apparue sur l'écran. C'est un beau cadeau que Sólveig et elle m'ont fait là. J'aime l'idée que "ma" Lulu et la leur soient assez différentes, mais que sur le fond, elles s'entendent bien. Des amies, en quelques sortes.

Sur quoi travaillez-vous aujourd'hui ?

E.D. Je commence une enquête sur la violence politique en France dans les années 70, avec Benoît Collombat, journaliste à France Inter qui a publié un impressionnant livre sur le "suicide" (!) de Robert Boulin. "Cher pays de notre enfance" sera publié par Futuropolis fin 2015. Certains de ses chapitres figureront au sommaire de l'excellente et nouvelle Revue Dessinée dès 2014.

Merci Etienne et à bientôt...


Propos recueillis par Eric Guillaud le 4 novembre 2013
Retrouvez la chronique de l'album sur notre blog dédié BD

Le film Lulu femme nue sera présenté en avant première le 18 novembre au 400 coups à Angers à l'occasion de la manifestation BD & Cinéma.

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