Coronavirus et environnement - la forêt du Gâvre nous dit : ''restez confinés, on s'occupe de tout, sans vous !''

La forêt du Gâvre, en Loire-Atlantique. / © Christophe François
La forêt du Gâvre, en Loire-Atlantique. / © Christophe François

Malgré le confinement généralisé, le printemps s’est invité partout dans les villes et les campagnes. Nous vivons, hélas, ce renouveau par procuration. La forêt, elle, s’en accommode très bien. Elle connaîtrait même un printemps exceptionnel après un hiver les pieds dans l'eau.

 

Par Christophe François

Mickaël Ricordel est chef de projet environnement à l'ONF, l'Office National des Forêts. Il dirige et accompagne plusieurs projets combinant gestion forestière et biodiversité. 

A distance, il nous a décrit et expliqué ce qui se passe en ce moment en forêt du Gâvre, la seule forêt domaniale en Loire-Atlantique, un site qu'il connaît bien.
Mickaël Ricordel travaille à l'Office National des Forêts, il est aussi naturaliste, spécialiste des amphibiens / © France Televisions C.François
Mickaël Ricordel travaille à l'Office National des Forêts, il est aussi naturaliste, spécialiste des amphibiens / © France Televisions C.François

Une forêt sans voiture au printemps

Le confinement général bloque la population à domicile et limite le trafic des voitures à un trajet de proximité par jour. Il en va ainsi dans les villes mais aussi dans les forêts. Autant dire que les animaux bénéficient actuellement d'un plan de tranquillité qu'aucun amoureux de la nature n'aurait osé espérer ou imaginer !

Quel silence, mon dieu, quel silence ! Déjà en ville, les urbains se mettent à entendre les oiseaux, imaginez le concert chaque matin en forêt ! Mais la fête ne se limite pas au chant des oiseaux ou des grenouilles qui préparent leurs parades amoureuses et leur nid douillet. La nature célèbre actuellement la Vie et la nette diminution de la mortalité.


Pas de voiture, ou presque, pas de collision !


En ce moment, les insectes ne finissent plus collés au pare-brise des voitures, ni entre les dents des motards. Les oiseaux qui courent après les mêmes insectes ou s'empressent de rallier leur nid en ligne droite ne finissent plus en galette à plumes sur les routes forestières.

Enfin, le chevreuil ou la biche ne connaissent plus de fin tragique au moment de rejoindre les congénères de l'autre côté de la route.
Pas de voiture, pas de collision, ni pour les insectes, ni pour les oiseaux, ni pour les chevreuils et autres biches / © C.François France Televisions
Pas de voiture, pas de collision, ni pour les insectes, ni pour les oiseaux, ni pour les chevreuils et autres biches / © C.François France Televisions

Toute cette biodiversité connaît actuellement une situation sans précédent, ou alors il faut remonter au temps des carrioles à cheval. Du coup, il est permis de s'autoriser ce qu'on s'interdisait avant ! On a bien vu une colonne de canards colvert dans les rues de Paris, on peut bien imaginer un bal des oiseaux en forêt !

D'ailleurs, précise notre guide du jour,  ''l'Office National des Forêts s'attend à des changements comportementaux intéressants voire spectaculaires''. Et pas uniquement pour l'anecdote. Dans ses rangs, ce service de l'Etat compte des dizaines de sentinelles qui ont pour passion et pour mission d'observer la biodiversité.

Et comme en forêt, celle-ci est très riche, ces observateurs sont répartis en spécialités. Comportement, natalité, mortalité... ces paramètres font actuellement l'objet d'attentions particulières sur le terrain et les données saisies sont attendues pour analyse.
 

Que font les animaux au printemps ?


Le printemps est bien là, au milieu des arbres et des ruisseaux. Si certaines espèces d'amphibiens ont entamé leur saison de reproduction cet hiver, comme la salamandre tachetée et la grenouille rousse, c'est vraiment en ce moment que le bal commence. Et c'est la fête à la grenouille !  

La grenouille agile, notamment, est déjà en plein baby-boom, tout comme le crapaud épineux (anciennement crapaud commun, mais c'est toujours le précieux crapaud de nos jardins).

Vont lui emboîter le pas très vite, les tritons (triton palmé, triton alpestre, triton marbré, triton crêté), , le crapaud alyte (c'est le mâle qui accouche la femelle avec...son orteil !) et la reinette verte qui enchante les mares et leurs environs, en ce moment. La grenouille verte s'y mettra bientôt. La description est riche, c'est normal, Mickaël Ricordel fait partie des forestiers naturalistes et compte parmi ses spécialités les amphibiens!
Le printemps est la période de reproductions de nombreux animaux, parmi lesquels le crapaud épineux. / © ONF M.Ricordel
Le printemps est la période de reproductions de nombreux animaux, parmi lesquels le crapaud épineux. / © ONF M.Ricordel
 

Insectes pollinisateurs ou ravageurs ?


Les deux ! Chaque espèce a sa fonction et donc sa place. Tandis que le charançon s'affaire sur les jeunes bourgeons en plein débourrement et donc ravage par son activité les futures feuilles, il est amené à servir de repas à d'autres coléoptères comme le cardinal.

Sur son chemin, il croisera certainement des pucerons qui partagent le même goût pour les jeunes pousses tendres, mais qui attirent aussi les cécidomyies prédatrices, des mouches mangeuses de pucerons.

La chenille, elle, ne fait que passer, bientôt elle sera papillon et ira polliniser les arbres, les arbustes et les plantes. Les bouleaux, les saules, les pruneliers sont autant d'hôtels et de restaurants pour ces insectes. 

 

L'aurore (Anthocharis Cardamines), posé sur la feuille d'un arbre de l'Arboretum de la Madeleine, au Gâvre. / © ONF M.Ricordel
L'aurore (Anthocharis Cardamines), posé sur la feuille d'un arbre de l'Arboretum de la Madeleine, au Gâvre. / © ONF M.Ricordel



Fan de faons ?



Si l'image du jeune chevreuil ou du jeune cerf qui vient de naître vous fait craquer, n'essayez surtout pas de l'approcher en forêt, notamment au printemps. L'Office National des Forêts le rappelle régulièrement : il faut faire la part des choses.
Ce jeune faon, se repose à même le sol. Toute approche humaine ou d'un animal domestique peut le condamner. / © Office National des Forêts
Ce jeune faon, se repose à même le sol. Toute approche humaine ou d'un animal domestique peut le condamner. / © Office National des Forêts
On peut aimer les animaux, sans problème, mais il faut respecter le milieu naturel, sous peine de faire plus de mal que de bien.

De la mi-avril à la fin juin, il est plus que recommandé de garder nos animaux de compagnie à proximité visuelle (100 m ) et sous contrôle direct. L'instinct animal de nos compagnons à quatre pattes peut les encourager à déranger ou attaquer les animaux sauvages, particulièrement vulnérables à cette époque de l'année. Trop de propriétaires, une fois en forêt, lâche leur animal sans imaginer la portée de cet acte en apparence anodin.

Tenir nos chiens en laisse, en dehors des allées forestières, est obligatoire du 15 avril au 30 juin. Au printemps, la divagation d'un animal domestique constitue une infraction spécifique et donne lieu à verbalisation.
L'engoulevent est un oiseau qui niche au sol, comme le busard St Martin, ils sont donc vulnérables au printemps / © Office National des Forêts
L'engoulevent est un oiseau qui niche au sol, comme le busard St Martin, ils sont donc vulnérables au printemps / © Office National des Forêts
 

Comment va la forêt ?

Loin de la mobilisation sanitaire et de l'intense activité médiatique, la forêt du Gâvre se réveille. Comme toutes les forêts de France, elle a senti les rayons du soleil et la température s’élever et les espèces animales ou végétales entrent en phase active.

Abreuvée, pour ne pas dire inondée par les pluies de l’automne et de l’hiver, la forêt et son sol limono-argileux ont eu le temps de refaire les niveaux d’eau.

Cela pourrait s'interpréter comme une bonne nouvelle après deux années de déficit voire de stress hydrique, notamment avec le mois de juillet 2019 identifié comme un des plus chauds depuis plus de trente ans. Mais en fait, l'excès d'eau n'est pas bon.
 

Le saviez-vous ? les racines respirent !

Les arbres adultes s'en remettront. Mais les semis (les jeunes pousses, issus de semi naturel ou de plantations) ont souffert et souffrent encore. Relativement plate, la forêt du Gâvre ne permet pas vraiment d'écoulement. Les racines restent sous l'eau et s'asphyxient. Car, oui, les racines respirent ! Si la décrue se fait trop attendre, elles meurent, faute d'oxygène, et la jeune pousse aussi.

Il en est de même avec les gelées tardives, comme celles prévues cette semaine. On a beau parler du réchauffement climatique, qui s'observe aussi en forêt, les gelées tardives printanières de ces dernières années atteignent facilement les jeunes pousses dont les cellules des feuilles sont gorgées d'eau et rencontrent les températures négatives plus facilement de par leur faible hauteur.

Il faut donc s'attendre à une certaine mortalité de 20% à 30% sur les arbres de moins de 10 ans. Mais, par exemple, pour un chêne appelé à un cycle de vie de 180 ans, cette proportion ne menace pas l'espèce. D'autres semis viendront s'installer et la forêt continuera de vivre.

Quant aux familles des résineux ou de feuillus, les essences ont chacune des dispositions différentes face aux excès climatiques. Le pin sylvestre et le chêne sessile n'aiment guère garder les pieds dans l'eau, tandis que le pin maritime peut s'adapter aux saisons sèches comme aux saisons humides.
Excès de pluie ou de sécheresse, les jeunes semis sont très vulnérables durant les dix premières années de leur vie / © France Televisions C.François
Excès de pluie ou de sécheresse, les jeunes semis sont très vulnérables durant les dix premières années de leur vie / © France Televisions C.François

 Après un automne-hiver très gris, très humide, un printemps particulier

En 2020, le printemps est arrivé le 20 mars. Une arrivée discrète ombragée par le confinement de toute la population, sauf dérogation, en raison des risques lié au Covid-19.
Les informations se concentrent à juste titre sur les urgences et les recommandations sanitaires ainsi que sur les mesures d’exception prises par le gouvernement et le Président de la République.

Si l'heure est à l'urgence vitale pour les personnes atteintes par le virus et aux soignants exposés à tous les risques, il est déjà perceptible que ce printemps s'annonce comme ''à part'' pour nombre de naturalistes.

Le réchauffement climatique est en marche, mais le confinement actuel, observé localement mais aussi à l'échelle planétaire offre à la biodiversité une occasion incroyable de se régénérer autant qu'il est possible.

La forêt s'apprête à connaître un printemps d'exception, riche des pluies de l'hiver et du soleil printanier, loin des hommes confinés et confrontés à un nouveau danger invisible et meurtrier.

On peut souhaiter que le Covid-19 disparaisse le plus vite possible mais on peut aussi souhaiter qu'à l'avenir, l'homme observera un changement de comportement radical et durable comme il a été contraint de le faire, de façon provisoire ce printemps 2020.


 

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