Confinement, violences conjugales : Anne Bouillon, avocate en droit des femmes "L'inquiétude vient de tous ces silences"

Confinée et donc privée de parole, Anne Bouillon, avocate en droit des femmes a pris la plume. Dans une tribune publiée sur le site Médiapart, elle dit sa frustration et son immense inquiétude, "sa peur de ce qui se passe en ce moment derrière les portes fermées".

Anne Bouillon, avocate spécialisée en droit des femmes, essaie au quotidien de garder le contact avec les victimes mais se dit extrêmement inquiète.
Anne Bouillon, avocate spécialisée en droit des femmes, essaie au quotidien de garder le contact avec les victimes mais se dit extrêmement inquiète. © Anne Bouillon
C'est son journal de confinement, une tribune publiée dans Médiapart, le quotidien d'une avocate spécialisée dans le droits des femmes et les violences conjugales. Les mots d'Anne Bouillon, "impuissante" face au confinement sont bruts. Elle dit sa frustration et cette interrogation glaçante qui la tourmente chaque jour : que se passe-t-il entre les murs en cette période de confinement ? La question l'obsède chaque jour.

"Il y a quand même une situation inédite, jamais expérimentée pour nous tous, explique Anne Bouillon, en ma qualité d'avocate, il y a cette dichotomie entre ce que je perçois de ce qui est en train de se passer derrière les portes fermées, ce que j'en entends de la part de mes clientes qui parviennent à prendre attache avec moi ou avec d'autres tiers potentiellement aidants et mon incapacité totale à faire mon métier, c'est ce hiatus-là qui m'a donné envie d'écrire cette tribune".

Une chronique dans laquelle l'avocate nantaise parle à la fois de son métier et de toutes celles qui subissent des violences.

"Là par exemple, je travaille sur le dossier d'une femme victime de violences et j'essaie de saisir un juge quand bien même. Mais on est dans le bricolage ! dit-elle, c'est une femme que je n'ai jamais rencontrée, avec laquelle je n'ai eu que des contacts téléphoniques ou par mails. Ce n'est pas du tout comme ça que je travaille habituellement. Ce n'est pas comme ça que j'ai envie de travailler".

La relation, elle est incarnée. C'est une relation de confiance. Une relation où on se regarde les yeux dans les yeux. Une relation humaine. Là ce sont des contacts virtuels, je travaille avec des documents, des conversations téléphoniques sans savoir avec quels résultats - Anne Bouillon, avocate
 

"Il y a deux femmes avec lesquelles j'ai perdu le contact"

"Il y a deux femmes avec lesquelles j'ai perdu le contact. J'en parle dans ma tribune, ça m'inquiète beaucoup. J'avais travaillé avec elles sur ce que l'on appelle des processus de sortie où il y a une demande de logement d'urgence qui a été faite, un procès de sasine de juge préparé et puis...plus de nouvelles, déplore l'avocate nantaise. 

"Pour celles-là, la situation m'inquiète beaucoup. Le juge n'était pas encore saisi, la plainte pénale avait été déposée. On était au milieu du dossier pour sortir du domicile. C'est un couperet qui est tombé avec ce confinement", poursuit-elle.  

Le confinement vient renforcer l'emprise

Le tableau que dresse Anne Bouillon fait froid dans le dos. Pour elle le confinement est trés aidant pour tous les auteurs de violences.

Lorsque les portes sont fermées et que l'on vous demande de ne pas les rouvrir, le terrain est libre. Cela doit générer chez les conjoints violents un sentiment d'impunité très fort et de vulnérabilité pour les victimes de manière corrolaire - Anne bouillon
 

"Un relais dans les pharmacies, l'idée est bonne"

Il y a quelques jours, le ministère de l'Intérieur a annoncé les chiffres...glaçants. 36% d'augmentation des violences conjugales en zone gendarmerie,  32% en zone police.

"Le relais en pharmacie, l'idée est bonne. Maintenant, un auteur de violences aura aussi connaissance de ce processus. C'est tellement facile de dire tu ne vas plus à la pharmacie. Le contrôle peut tout de même continuer à s'exercer à tous les endroits de manière extrêmement aisée. Parce que les auteurs contrôlent tout", rapelle l'avocate.

"Je n'ai pas de solution, l'important c'est de dire que les dispositifs d'accueil restent accessibles. Par exemple, Citad'elles reste ouvert. A Nantes on a la chance d'avoir cette infrastructure-là ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Les femmes peuvent toujours y trouver refuge. Les associations d'aide continuent de travailler. Moi, derrière mon ordinateur je continue de travailler. On est toutes là aux avant-gardes et fidèles à nos postes pour venir en aide le cas échéant", ajoute Anne Bouillon.  

"La difficulté c'est la connexion"

Pour l'avocate, le plus dur en ces temps de confinement c'est la mise en relation, la prise de contact. 

La difficulté c'est la connexion - Anne Bouillon

"Il est déjà très compliqué de franchir le pas en temps normal. L'inconnu est très douloureux. On saute dans le vide quand on quitte son conjoint violent. On abandonne sa maison. On abandonne ses repères, potentiellement son travail. Il faut partir avec ses enfants, décrit Anne Bouillon, c'est très angoissant. Dans un tel contexte, on a l'impression qu'il n'y a plus personne dehors et plus personne pour vous venir en aide. Cela réduit à néant toute possibilité de départ".
 

"Mon inquiétude vient de tous ces silences, les femmes n'arrivent plus jusqu'à moi"

L'avocate se dit aujourd'hui extrêmement inquiète.

"Le cabinet enregistre des situations de violences conjugales plusieurs fois par semaine en temps normal. Là ça n'arrive plus, plus rien. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a plus de victimes. Au contraire, ça veut dire qu'elle sont doublement victimes de violences. Non seulement elles doivent continuer à subir ce qu'elles subissent au quotidien mais en plus elles ne peuvent plus le dire, elles ne peuvent plus avoir accès à mon cabinet. Elles n'arrivent plus jusqu'à moi. Mon inquiétude vient de tous ces silences", conclut l'avocate nantaise.

 

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