Documentaire. "Les troisièmes lieux" : à Nantes, le monde d’après n’attend pas

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Porteurs d’une vision sociale et éco-responsable, les Tiers-Lieux mettent l’humain au centre de la vie urbaine. Leur idéal de mixité sociale, d’une convivialité retrouvée et d’une consommation éthique séduit une génération en quête de sens. Deviendront-ils les fondations de la ville de demain ? A Nantes, on veut y croire.

Il y a les salons où l’on cause, mais à la Cocotte Solidaire sur l’Île de Versailles à Nantes, c’est à la cuisine qu’on discute. Entre voisins, amis ou en compagnie d’inconnus de passage, la préparation du repas se vit comme un premier moment de convivialité avant de passer à table : Margaux Coradini et Pauline Olivier, co-fondatrices de la Cocotte Solidaire en ont fait le cœur de cette cantine participative installée en 2019 face à l’Erdre, dans un bâtiment atypique désaffecté à l’époque qui avait déjà abrité une activité de restauration.

"C’est le quartier où nous avons grandi, et les habitants avaient exprimé la demande d’un lieu de convivialité et d’échanges" se souvient Margaux. Une partie des produits provient des invendus de commerçants alimentaires sensibles à la vocation sociale et éco-responsable de La Cocotte. Ici, on cuisine ensemble, on mange sain après avoir mis le couvert sur de grandes tablées pour un prix libre, et modique.

C’est autour d’une de ces tables que le réalisateur Thierry Mercadal a réuni plusieurs actrices et acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) Nantaise pour une rencontre du troisième type de ces Troisièmes Lieux déjà riches d’expériences réussies, et de promesses.

Que ce documentaire ait Nantes pour décor n’a rien d’un hasard. La Cocotte Solidaire fait partie de projets financés dans le cadre de l’opération "15 Lieux à réinventer" : la ville avait proposé en 2017 que des collectifs s’emparent de lieux abandonnés, de friches, pour y développer des projets variés, au bénéfice des quartiers et de leurs habitants. Elle a renouvelé l’opération en 2021 pour permettre l’éclosion de nouveaux projets.

On a besoin de développer des circuits commerciaux différents

Camille May co-gérant Le Champignon Urbain

Ancien salarié de l’industrie voué à devenir cadre, Camille May a tourné le dos à une carrière prometteuse pour devenir associé-gérant du Champignon Urbain. Dans l’ancienne chapelle du Martray à Nantes, l’un des 15 lieux à réinventer, il fait pousser des champignons qu’il commercialise lui-même, livraison à vélo comprise. "Tous les points de vente que j’ai, ça ressemble plus à un réseau d’amis que des gens qui viennent faire des courses. Si on veut des cœurs de villes vivants avec de l’activité et pas que du résidentiel, on a besoin de développer des circuits commerciaux différents."

Elise Belard, co-directrice de l’Ouvre Boîte 44 renchérit : l’activité économique générée par l'Economie Sociale et Solidaire (ESS) comble des manques dans les quartiers et y amène du développement. Créée dès 2003, cette Coopérative d’Activité et d’Emploi (CAE) s'est installée récemment dans les anciens bains-douches, l'un des autres "lieux à réinventer" de Nantes. Elle y héberge des entrepreneurs du domaine des services, du commerce et de l’artisanat en phase de maturation de leur projet : à l’Ouvre-Boîte, c’est l’anti-ubérisation, on bénéficie de l’énergie du collectif, et on grandit sous statut salarié de la coopérative.

Une particularité qui s’est avérée sécurisante au plus fort de la crise du Covid en 2020 puisque les entrepreneurs ont pu toucher les aides gouvernementales de chômage partiel via la coopérative qui les emploie. Faut-il voir dans ces exemples de développement économique une forme d’institutionnalisation des Tiers-Lieux ?

"Ce qui marche ne peut pas rester dans la marge" estime la sociologue Evelyne Lhoste. "Ces lieux, partout où ils sont vont entrer dans le quotidien des habitants. On est à un moment charnière, les collectivités commencent à comprendre que les choses ne se font pas systématiquement dans un mouvement venu d’en haut. C’est possible que les tiers-lieux s’implantent  durablement et aient un effet transformateur à terme."

Interrogé également dans le documentaire, le philosophe et urbaniste Thierry Paquot se montre plus critique. "Le tiers –lieu perd sa vocation émancipatrice en s’intégrant dans le capitalisme, comme l’ont été nombre de coopératives ouvrières de production, mais d’autres les remplaceront qui seront annonciateurs d’une transformation du tissu économique sur un territoire. Il ne faudrait pas qu’il perde sa spontanéité et sa générosité de départ et son extraordinaire inventivité pour s’institutionnaliser."

On est dans une phase où on se ré-empare de l’espace public

Pauline Olivier, co-fondatrice de La Cocotte Solidaire

Judicieusement, "Les Troisièmes Lieux" revient sur l’expérience de l’occupation de la Maison du Peuple à Nantes, de septembre 2019 à juillet 2021. Réponse à l’urgence d'accueillir des migrants sans solution de logement, ce lieu abandonné appartenant au diocèse a vite multiplié les activités autour de sa seule fonction d’hébergement : formation, aide administrative, lieu de création et de diffusion culturelle, espace de coworking, free shop.

Comme le souligne Renz, porte-parole du collectif à l’initiative de l’occupation "Il y avait ici plus de gens la journée que de personnes hébergées. Nous, on fait de l’accueil inconditionnel, c'est politique ! Si on demande l’accord avant, on sait qu’on ne l’aura pas. Une fois qu'on occupe les locaux, on essaie de trouver un arrangement et que les choses se passent bien, et on est conscients que les riverains ou les propriétaires n’en ont pas envie."

Avec ou sans autorisation, légaux ou illégaux, avec ou sans subventions : la vision politique qui anime les Tiers-Lieux et la nature des activités qu’ils accueillent conditionnent leur rapport plus ou moins dépendant de l’argent public et des collectivités. Reste que ces "troisièmes lieux" remplissent aujourd’hui dans les villes et les quartiers une véritable mission d’intérêt général, qu’elles seules semblent pouvoir, et vouloir mener à bien. "On est dans une phase où on se ré-empare de l’espace public" affirme Pauline Olivier co-fondatrice de La Cocotte Solidaire. "Ça donne davantage de démocratie et d’engagement dans la ville. On dé-hiérarchise le modèle des organisations politiques classiques, c’est primordial de faire entendre des voix qu’on n’entend pas."

Le documentaire de Thierry Mercadal dessine aussi le portrait d’une génération qui, loin d’être désabusée a choisi de prendre en mains leur destin propre en se souciant du bien commun. On est loin des rêves de Grand Soir, mais dans un pragmatisme assumé. "Ce sont des gens qui veulent changer la vie en commençant par en bas : leur vie, et celle de leurs proches" analyse Christine Liefooghe Maîtresse de conférences en géographie à l’Université de Lille. "Ce n’est pas de la politique au sens de produire du discours et proposer un nouveau programme. C’est faire."

Dans les quartiers qui s’étaient déshumanisés à force de voir fermer le bistro du coin ou le commerce de proximité, les troisièmes lieux ressemblent à une seconde chance. Tiers lieux sauvages par définition non concertés et de ce fait moins bien tolérés par les riverains, les occupations illégales viennent quant à elles rappeler bruyamment l’absence de mixité dans les quartiers résidentiels des centres-villes.

Réponses nées de l'urgence sociale, de la quête de sens et de collectif et du désir d’une vie bonne et saine : d’évidence, ces troisièmes lieux nous racontent, nous et notre époque.

Les Troisièmes Lieux, un film de Thierry Mercadal. Une coproduction France 3 Pays de la Loire – On Stage

Diffusion jeudi 31 mars à 23h20 sur France 3 Pays de la Loire et à 00h10 sur France 3 Bretagne - Rediffusion à 9h50 mardi 5 avril

Ce documentaire est l’un des 11 films de la collection "Nouvelles vies, nouvelles villes, nouveau monde" proposée par le réseau régional de France 3, à retrouver sur france.tv