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Journée du souvenir : des déportés témoignent

Christiane Cabalé, Gisèle Giraudeau, André Gaillard, trois ligériens déportés dans les camps de travail, pendant la Seconde Guerre Mondiale. / © Luc Prisset
Christiane Cabalé, Gisèle Giraudeau, André Gaillard, trois ligériens déportés dans les camps de travail, pendant la Seconde Guerre Mondiale. / © Luc Prisset

Le dernier dimanche d'avril, c'est la journée du souvenir des victimes et des héros de la déportation. Des cérémonies seront organisées un peu partout en France. Les survivants ont plus de 90 ans, mais leurs souvenirs restent à vif. 

Par Eléonore Duplay, Luc Prisset, Pascale Robert, Sophie Charles et Dominique Boutmin

A l'époque, ils n'avaient que 19 ou 20 ans... Gisèle Giraudeau, arrêtée à Nantes le 04 avril 1944 pour avoir distribué des tracts, et appartenu à un réseau de résistance que dirigeait son frère.
André Gaillard, arrêté dans un collège d'Avon sur Marne, où le directeur cachait des enfants juifs, et des gens qui comme lui, se cachaient pour échapper au service de travail obligatoire en Allemagne. Christiane Cabalé, arrêtée à Nantes en 1943, avec sa mère, pour avoir aidé son père à distribuer des tracts et à dissimuler des armes. 

Tous les trois ont connu la prison, les interrogatoires, et même, la torture pour Gisèle Giraudeau, que la police allemande voulait obliger à dénoncer son frère. 

Le 02 juillet 1944, André Gaillard prend à Compiègne, ce qu'on appellera ensuite, le tristement célèbre train de la mort. Convoi de 2200 personnes, parmi lesquelles 536 n'arriveront jamais à leur destination.
"Ce jour-là, il faisait une chaleur extrême. Nous étions entassés dans des wagons à bestiaux, les allemands avaient occulté l'aération pour éviter les évasions. Nous n'avions rien à boire, si bien que la plupart d'entre-nous, nous nous sommes vus mourir. Ce qui m'a sauvé ce jour-là, c'est que dans mon wagon, il n'y avait que du fil barbelé sur les aérations, ce qui nous permettait de respirer." André Gaillard se souvient de l'arrêt, où des centaines de corps sont sortis des wagons, avant de repartir en direction de Dachau, le camp que les allemands utilisaient pour mettre les détenus en quarantaine, avant de les orienter vers les camps de travail, ou d'extermination.

Notre reportage

L'arrivée à Ravensbrück

Gisèle Giraudeau, elle, prit la direction de Ravensbrück, après un bref passage au camp de Romainville, en région parisienne. Un voyage éprouvant, de plusieurs jours, sans eau, avec pour toutes provisions, un colis de la Croix Rouge, ne contenant que des biscuits, et des produits sucrés.
Elle se souvient encore très nettement de l'arrivée au camp, en pleine nuit, sous les projecteurs, quand les nazis dépouillèrent toutes les prisonnières de leurs vêtements et effets personnels : " On nous a fait entrer dans une salle de douche, une énorme salle de douche. On a quand même eu peur, parce qu'on avait entendu parler des salles de douche, ou on pouvait être gazés. Nous, on nous a simplement lavés"
Du camp de Ravensbück, les survivantes se rappellent des immenses baraquements, où les détenues étaient en quarantaine. Du manque de nourriture, de sommeil, des heures durant lesquelles elles étaient obligées de patienter, debout, pendant l'appel. Et du four crématoire, dont elles ignoraient encore, la sinistre fonction, comme témoigne Christiane Cabalé "Tous les matins, quand on était à l'appel, il y avait une charrette qui passait, avec des corps morts. On a cru au départ que les allemands les enterraient. Or non, ils les passaient au four crématoire, directement."

Le travail forcé : la mort à petit feu

Ensuite, tous furent orientés vers les camps de travail forcé, les Kommandos comme on les appelait. André Gaillard fut envoyé dans le centre de l'Allemagne, au camp du Neckergerach, où il fut employé dans une mine de gypse, où les allemands voulaient construire une usine, à l'abri des bombardement. "C'était du travail forcé, sous les coups. Un travail difficile, nous devions drainer des galeries, décharger des péniches, manier la pelle et la pioche, tout en manquant de soins, de sommeil, de nourriture. Et il y avait les vols : personnellement, j'ai marché pieds nus, après qu'on m'ait volé mes chaussures, pendant plusieurs jours. Sur les chantiers, sur la ferraille, sur les pierres... Automatiquement il va y avoir des blessures, qui vont s'infecter, etc.... C'est le cercle infernal."

Gisèle Giraudeau fut affectée en Tchécoslovaquie, dans une usine de pièces pour l'aviation militaire allemande. "On commençait à travailler à 5 heures du matin. A l'usine, on nous donnait une boîte avec un bouillon dedans. Enfin, ils appelaient ça un bouillon, c'était pas du bouillon, y'avait rien dedans, c'était de l'eau."
Quant à Christiane Cabalé, elle fut envoyée à Leipzig, dans une usine de munition, "où nous devions fabriquer des obus, pour tuer les français." Elle raconte, elle aussi, le manque de nourriture : "Quand je suis rentrée je faisait 35 kilos, je faisais 1 mètre 63, j'ai rapetissé, et je faisais 35 kilos... C'était nous tuer, par la privation."
André Gaillard aussi témoigne des ravages que firent la faim, la maladie : "Mes bons amis sont morts. Mes 4 ou 5 bons amis que j'ai connu là bas, sont morts, ils sont morts. Soit dans le camp, soit après avoir été transformé dans un camp qui était en principe un camp de repos, et qui était en fait un camp d'extermination"

Pendant leur détention, tous racontent comment ils suivirent les progrès des alliés : des camarades à l'extérieur faisaient passer des coupures de journaux, des bribes d'information, permettant aux détenus de marquer l'avancée sur des cartes qu'ils dissimulaient dans les dortoirs.

Une longue et difficile libération

Si André Gaillard fut libéré et pris en charge par les américains, dès le 1er avril 1945, Christiane Cabalé n'eut pas cette chance : "Le 08 mai 1945, les hauts parleurs ont annoncé que les portes du camp étaient ouvertes. Mais elles étaient étroites, les portes du camp, ce fut une terrible bousculade ! Ensuite, nous nous sommes retrouvées, seules, sur les routes, loin de toute ville. Au bout de quelques mètres, nous sommes arrivées dans un champ de luzerne : nous étions tellement affamées que nous nous sommes jetées dessus, pour en manger, à même le champ." Commence pour les détenues, un long périple, avant, enfin, de croiser des alliés, qui les prendront en charge, et les mettront dans un train, pour Paris.

Des craintes pour l'avenir

Quand on leur parle du contexte politique, la plupart de ces anciens déportés témoignent de leur inquiétude... Christiane Cabalé nous confie en riant : "Moi j'ai dit que si Marine Le Pen passait, je pars en Italie, j'ai dit ça à mes enfants. Tout le monde a ri." Puis redevient sérieuse, émue  "Ah non, c'est pas possible, pour moi c'est pas possible. J'aurais sans arrêt dans ma tête, les allemands, le manque de bouffe, le manque de sommeil, le travail."

André Gaillard, Gisèle Giraudeau, Christiane Cabalé ont passé des années à témoigner dans les écoles, à donner des conférences, pour que vive la mémoire, en espérant que jamais plus l'horreur ne recommence. S'ils n'imaginent pas que les camps puissent redevenir réalité, André Gaillard nous a confié sa crainte de voir les peuples commettre de nouvelles erreurs, en épousant l'intolérance et l'extrémisme.

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