BD. Kosmos : rencontre avec le scénariste fraîchement installé près d'Angers, Pat Perna

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Écrit par Eric Guillaud
Extrait de la couverture de l'album
Extrait de la couverture de l'album © Delcourt / Perna & Bedouel

Les pieds sur Terre, la tête dans l'imaginaire, le scénariste Pat Perna, accompagné du dessinateur Fabien Bedouel, revisite l'histoire de la conquête de la Lune façon fake news avec pour objectif une bonne dose de divertissement et un brin de réflexion...

Et si, comme l'ont prétendu et le prétendent encore aujourd'hui certaines personnes pas toujours bien intentionnées, les Américains n'avaient pas foulé le sol de la Lune, ou du moins n'avaient pas été les premiers à le faire. S'inspirant des fausses nouvelles et autres théories du complot qui n'ont pas attendu les réseaux sociaux numériques pour inonder la planète, Pat Perna a imaginé le scénario de Kosmos, magnifiquement mis en images par son complice Fabien Bedouel.

Nous sommes le 20 juillet 1969, l'homme pose pour la première fois le pied sur la Lune. Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité, les images font le tour du monde, les États-Unis s'imposent dans la conquête de l'espace. Et puis patatras... En rejoignant son module, Armstrong aperçoit au loin un drapeau soviétique et un véhicule lunaire russe, plus loin le corps d'un astronaute mort : une femme.

Les États-Unis coiffés au poteau ? Le sexe masculin humilié ? Sur 210 pages à couper le souffle, les auteurs nous livrent ici un grand récit d'aventure spatiale en même temps qu'une base de réflexion sur les fake news et leur capacité de nuisance... Interview !

Kosmos est le dixième album que tu réalises avec Fabien Bedouel au dessin. Qu'est-ce qui vous rapproche tous les deux ?

Pat Perna. Difficile de cerner cette question, et plus encore d’y répondre… La nature d’une relation de travail est toujours subjective et mouvante. Concernant le lien qui nous réunit à travers nos albums, c’est avant tout le désir de bien faire, sans se préoccuper du regard des « experts », mais en tenant compte, en priorité, de celui du lecteur. Nous cherchons tous les deux à divertir notre public. 

On l'a senti avec votre précédent projet, le jouissif Valhalla Hotel, vous aimez vous faire plaisir tant au niveau de l'écriture que du dessin. Est-ce que c'était encore l'objectif premier avec Kosmos ?

Pat Perna. Oui. Nous avons la chance d’exercer un métier passionnant et de pouvoir dire ou faire pratiquement tout ce que nous voulons. Avec Kosmos, j’avoue que nous avions en plus le besoin de prendre un peu de recul sur nos albums précédents. Les sujets historiques que nous avons traités jusque-là étaient souvent qualifiés par « les professionnels de la profession », de « fort bien documentés ». C’est assez drôle comme remarque. Elle sous-entend que l’interlocuteur qui juge sait parfaitement de quoi il cause… qu’il a bien cerné la question, maitrise le sujet. Or, c’est rarement le cas, en vérité. Aujourd’hui la principale source d’information vient des réseaux sociaux, Wikipédia en tête. J’ai voulu jouer avec ça en poussant à fond le curseur. La plupart des informations dans Kosmos sont vraies, mais le contexte, les dates, la plupart des personnages sont fictifs. À la fin, il est difficile de savoir où se situe la vérité. C’est tout l’objet du livre.

L’album reprend les codes du genre, c’est une sorte de lasagne qui alterne une couche de vérité, une couche de fake news

Vous avez pas mal fait dans l'historique et l'humour précédemment. Avec l'album Kosmos, vous abordez un tout autre genre qui n'est pas vraiment de la SF, pas vraiment de l'uchronie, pas vraiment du documentaire et pas vraiment du récit historique. Où le situez-vous et surtout comment vous en est venue l'idée ?

Pat Perna. Kosmos pourrait être un documentaire diffusé sur Youtube ou une quelconque plateforme de streaming. L’album reprend les codes du genre et, comme le dit l’un des intervenants du bouquin, c’est une sorte de lasagne qui alterne une couche de vérité, une couche de fake news. C’est en m’abreuvant de documentaires et de pseudo reportages durant les confinements (j’avais éclusé toutes les séries Netflix, Amazon…) que je me suis rendu compte qu’il était tout à fait possible d’aborder n’importe quelle question sous le prisme du reportage « vérité ». Il suffit de regarder le succès de certains documentaires sur les réseaux pour comprendre que ce mode de narration peut s’avérer dangereux. Il instille le doute dans l’esprit des spectateurs. À partir de là, si on est mal intentionné, il est facile de réécrire une histoire. 

Kosmos est construit comme une immense fake news. Avec quel objectif ?

Pat Perna. Justement, celui de démontrer ce que je dis plus haut : Aujourd’hui, sans mise en perspective d’un évènement historique, il est quasiment impossible de faire la différence entre une vraie information et une fake news. Cette histoire des cosmonautes fantômes (théorie du complot, ndlr), je l’ai découverte sur le net. Je me suis laissé prendre comme beaucoup de gens. L’histoire de ce cosmonaute russe (Ivan Istochnikov), dont on a juste retrouvé le Soyouz vide tournant en orbite suivi d’une bouteille de Vodka, m’a emporté. Il y a une puissance évocatrice telle que j’étais convaincu que ça donnerait un point de départ formidable à un scénario. J’y croyais dur comme fer… avant de découvrir assez rapidement, heureusement, qu’il s’agissait d’une « fake news » fabriquée de toute pièce par l’artiste photographe Joan Fontcuberta (projet Sputnik).

Peu de dialogues, beaucoup de pleines pages, un rythme très lent, un dessin épuré, de grands aplats noirs... de quoi avoir une sensation d'immersion totale et en apesanteur... On pense à 2001 L'Odyssée de l'Espace. Une référence pour vous ?

Pat Perna. Évidemment. Surtout du point de vue esthétique. J’avoue humblement que je n’ai toujours pas tout compris au film de Kubrick. Je suis plus client des films de genre sur le sujet : Apollo 13, l’Étoffe des Héros…Le dessin noir et blanc de Fabien est idéal pour installer l’ambiance contemplative que je souhaitais mettre en avant. Sa mise en scène permet de souligner mes propres névroses à travers l’histoire : Claustrophobie, peur du vide, angoisse de la séparation… 

En parlant de 2001, quelle bande son pourriez-vous proposer aux lecteurs ? Personnellement, j'ai testé Le Beau Danube bleu de Johann Strauss et ça passe très bien...

Pat Perna. Oui ça marche… bien sûr. Le requiem de Mozart pourrait s’y prêter également. C’est un peu convenu ce que je vais dire, mais la BO du film Interstellar m’irait bien ! 

Quel regard portez-vous sur la production SF d'une façon générale ?

Pat Perna. J’ai été biberonné à la SF. Enfant, c’est Goldorak et Albator qui m’ont ouvert à la science-fiction. Jeune ado, j’ai découvert Star Wars au cinéma (le choc de ma vie !), j’ai dévoré Dune (tous les tomes, plusieurs fois !), tremblé avec Alien... forcément il en reste toujours quelque chose. D’ailleurs mon premier album en 1991 (Aie !), avec Stéphane (Fane), était de la SF (Skud paru chez Vents d’Ouest). C’était un mélange de toutes nos influences de l’époque : Mad Max, Dune… Concernant les productions modernes, je suis un fan absolu d’Interstellar, qui pour moi est un chef d’œuvre absolu. J’ai beaucoup aimé le Dune de Denis Villeneuve et en BD, le Goldorak de Dorison, Bajram, Sentenac, Cossu et Guillo… forcément.

Que vous inspiraient les premiers pas sur la Lune avant la réalisation de cet album ?

Pat Perna. Comme beaucoup de gens, une fascination absolue. Lorsqu’on voit les images d’époque, on a du mal à croire que c’est réel. Je comprends que les esprits les plus critiques aient pu remettre en question la véracité de l’évènement (même si ce n’est pas du tout mon cas). On a l’impression que tout ça est bidon. Des pantins en scaphandres qui sautillent au ralenti dans une carrière abandonnée… ça fait furieusement penser à une mauvaise série B.  

Thomas Pesquet c’est le héros absolu. Le mec est beau, sympa, courageux… c’est le héros grec dans toute sa splendeur

Aujourd'hui, la conquête spatiale semble bel et bien relancée. D'abord la Lune, Mars en ligne de mire et Thomas Pesquet dans les starting-blocks. C'est une actualité qui vous passionne, que vous suivez assidument ?

Pat Perna. Oui. Je trouve ça passionnant. En plus Thomas Pesquet c’est le héros absolu. Le mec est beau, sympa, courageux… c’est le héros grec dans toute sa splendeur : Achille, Ulysse… En plus il maitrise parfaitement la communication ce qui le rend encore plus « accessible ». Il n’en demeure pas moins que cette histoire de conquête spatiale est fascinante. Je pense que s’il marche sur la Lune (ou plutôt lorsqu’il marchera sur la Lune…) nous vivrons un événement planétaire dont l’intensité dépassera celle des premiers pas d’Armstrong. J’espère être encore en capacité de regarder les premiers pas d’un humain sur Mars… 

Et votre futur proche à vous ? Vos projets ?

Pat Perna. Je viens de m’installer dans un tout petit village du Maine et Loire, à quelques kilomètres d’Angers au beau milieu de nulle part, dans les coteaux du Layon... c’est un changement de vie radical pour le banlieusard que je suis. Nul doute que cela aura une incidence sur mon travail d’écriture, même si je ne sais pas encore dans quel sens. Dans un avenir proche, nous allons terminer le troisième et dernier tome de Valhalla Hotel ; J’ai aussi sur le feu (avec Jean Baptiste Hostache au dessin) l’adaptation d’un roman culte (Shibumi de Trevanian), qui paraitra aux Arènes l’année prochaine. 

Merci Pat, propos recueillis le 24 novembre 2021

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Kosmos ©Delcourt / Perna & Bedouel

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