Suicide des agriculteurs : "le paysan est taiseux, il attend trop longtemps pour demander de l'aide"

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En France, un exploitant agricole se donne la mort tous les deux jours. A l'automne dernier, le ministère de l'Agriculture a lancé un arsenal de mesures préventives contre le suicide des agriculteurs en France. La MSA Mayenne-Orne-Sarthe, la Mutualité Sociale Agricole, oeuvre depuis des années avec un réseau de veilleurs.

Depuis 2016 en France, 529 agriculteurs se sont suicidés, d'après la Mutualité Sociale Agricole (MSA). L'un des derniers cas, largement médiatisé ces jours-ci, concerne un des agriculteurs phare de l'émission de téléréalité "L'amour est dans le pré".

En novembre dernier, le ministre de l'agriculture de l'époque Julien Denormandie a annoncé des mesures préventives pour endiguer ce fléau.  

Le gouvernement prévoit, entre autres, une "aide au répit", pour financer le remplacement jusqu'à 10 jours des exploitants en situation d'épuisement professionnel. Au total, l'enveloppe dédiée au mal-être agricole est passée de 30 à 42 millions d'euros par an.

Un réseau de "sentinelles" pour repérer le mal-être des agriculteurs

Le ministère de l'Agriculture a également lancé le déploiement d'un réseau de "sentinelles",  mobilisées pour repérer le mal-être des agriculteurs. Ces volontaires vont directement dans les exploitations pour les rencontrer et tenter d'amorcer une discussion.

Mais en réalité, ce réseau existe déjà d'une façon différente depuis plusieurs années : la MSA a en effet mis en place un réseau de veilleurs pour détecter ce mal-être.

"On a démarré ce dispositif en 2018. Mais le réseau a été mis un peu à l'arrêt à cause de la Covid-19, car l'épidémie nous a empêché de continuer cette approche de terrain. Mais que l'Etat vienne confirmer ou renforcer ce réseau avec des sentinelles, ce n'est que du positif", explique Florence Piette, responsable du service proximité, en charge de la prévention du mal-être pour la MSA Mayenne-Orne-Sarthe, qui gère le régime de protection sociale, de retraite et de santé des agriculteurs. 

90 signalements en 2021 en Mayenne-Orne-Sarthe

La MSA tente de détecter les situations de mal-être profond chez les agriculteurs. Sa cellule dédiée recueille notamment les signalements de professionnels agricoles.

En 2021, la MSA a reçu près de 90 signalements d'agriculteurs en situation de mal-être au travail. Son action est préventive, pour éviter les tentatives de suicides et les passages à l'acte. Comment détecter alors ce mal-être chez un agriculteur ?

"Par les propos que la personne va tenir d'abord. Et cela peut-être aussi des signaux physiques. Des gens qui vont se plaindre par exemple d'être fatigués, d'avoir des difficultés à se concentrer, d'être en conflit avec son employeur, avec ses collègues", précise Florence Piette qui explique que "l'épuisement et l'anxiété peuvent à terme amener des difficultés dans l'éducation des enfants et créer des tensions avec la famille, même proche".

On devrait tous avoir une vie digne, avec des loisirs et autres

Gilbert Dupas

Président du club des agriculteurs mayennais

"Quelqu'un qui est dans un bureau, il rentre de sa journée, il prend son vélo, il va à la natation, mais nous, on finit là, faut recommencer là et puis quand on a fini là, faut encore que recommencer là et puis ce soir, il est 10h et bien j'arrête parce que je vais aller me coucher mais demain matin je recommence et ainsi de suite", explique Gilbert Dupas, le président du club des agriculteurs mayennais.

"Quand on vit bien financièrement, qu'on vend nos produits bien et tout, je pense qu'on arrive à plus s'épanouir, quand on est un peu chargé en boulot, on va faire intervenir une entreprise, poursuit Gilbert Dupas, mais quand il n'y a pas les moyens, pour faire une économie, on fait quoi ? Bah y'a encore ça à faire, je vais quand même pas payer untel à le faire parce qu'il va falloir encore sortir ça, c'est déjà difficile".

10 000. C'est le nombre de suicides en moyenne par an en France, tandis que 200 000 tentatives sont relevées à l'année. Des chiffres recensés en 2020, juste avant la crise sanitaire.

"C'est trois fois plus que les décès par accidents de la route", cite en comparaison Yann Massart, le délégué général de l'association "Dites je suis là", créée début 2021 au Mans et qui œuvre pour la prévention du suicide, en partenariat avec la MSA Mayenne-Orne-Sarthe.

20% de suicides en plus que dans la population générale

"Le territoire de la Sarthe et sa région sont particulièrement touchés, assure Elisabeth Ardème, sous-directrice de la MSA Mayenne-Orne-Sarthe. Le taux de suicide y est supérieur à la moyenne nationale".

"Toute population confondue en Sarthe, on dénombre plus de 150 suicides par an en moyenne", ajoute le responsable d'association. Combien d'agriculteurs parmi ces disparitions sarthoises ? La statistique n'est pas connue.

Ce qui est sûr, c'est que chez les agriculteurs, "le taux de mortalité par suicide est supérieur de 20% à celui de la population générale", précise le dirigeant de l'association Mancelle.

En 2021, 45 signalements ont été recensés en Sarthe, à propos d'agriculteurs en difficulté. Et parmi eux, 27 personnes ont été suivies par les équipes de la mutuelle sociale agricole.

Selon les derniers chiffres en possession de la MSA datant de 2015, 600 suicides d'agriculteurs avaient été enregistrés en France en 2021, dont deux tiers d'exploitants et un tiers de salariés agricoles.

86 veilleurs formés et un numéro d'appel

La MSA s'appuie sur son réseau de veilleurs, un dispositif parmi d'autres mesures de prévention prises par la mutuelle dont le numéro de téléphone Agri'écoute : 09 69 39 29 19.

En Sarthe, ils sont actuellement 86 veilleurs, parmi eux, des professionnels de santé (infirmiers, vétérinaires...) et des bénévoles de tous horizons, formés pour alerter et prévenir. 

170 délégués de la MSA Mayenne-Orne-Sarthe ont suivi la formation pour intégrer le réseau et constituer ainsi un maillage efficace sur l'ensemble des trois départements.

 

"Nourrir l'espoir"

 

"Nourrir l'espoir". Tel est l'intitulé de la campagne de prévention lancée conjointement par la MSA et "Dites je suis là". Un rappel du rôle essentiel des agriculteurs qui travaillent pour alimenter la population.

Tous les supports de communication pour toucher le public le plus large possible ne sont pas encore identifiés. Cette initiative de sensibilisation est d'autant plus opportune et cruciale que la flambée actuelle des prix des céréales et des matières premières vient peser lourdement sur l'activité agricole.

"Un écueil de plus qui s'ajoute à la crise sanitaire et à l'agribashing que subissent déjà les agriculteurs", conclut Brigitte Fourmon, cultivatrice Sarthoise et déléguée MSA.

Agriculture : les éleveurs de plus en plus dans le rouge

D'après un rapport de l'Insee publié en octobre dernier, les éleveurs laitiers touchent par exemple en moyenne 15 800 euros par an. C'est encore moins chez les éleveurs bovins, ovins et caprins.

La Mayenne est une terre d'élevage, avec de nombreuses exploitations bovines et laitières, installées notamment dans le nord-ouest du département. C'est dans cette zone que l'on retrouve les revenus les plus bas chez les agriculteurs. Il existe en effet de très grandes disparités de revenus au sein du monde agricole.

Comment expliquer qu'il y ait autant de différence ? Tout d'abord les éleveurs s'endettent beaucoup plus au moment de leur installation que d'autres agriculteurs, ce que confirme Jacques Johan, le président de Solidarité Paysan 53, "l'élevage demande de gros investissements, par rapport à d'autres productions, de l'ordre de 500 000 à 1 million d'euros, il y a des charges énormes, ça peut fragiliser les exploitations".

Le problème, c'est que "le paysan est taiseux"

Des agriculteurs perdent même de l'argent. Selon Jacques Johan, "des agriculteurs ont un revenu négatif, mais voilà, vous ne pouvez pas arrêter une exploitation comme ça, vous avez des charges, des prêts, des animaux". L'association qu'il préside aide actuellement une soixantaine d'agriculteurs qui ont des difficultés financières.

"C'est le gros problème du monde agricole, le paysan est taiseux, il attend trop longtemps pour demander de l'aide", conclut Jacques Johan.