"Les problèmes, on les laisse au vestiaire", des agriculteurs de Mayenne se retrouvent pour courir malgré leur dur labeur

Publié le

Depuis plus de 35 ans, des agriculteurs ont créé un club de course à pied. Une discipline qui leur permet de changer d'air. Le Club des Agriculteurs Mayennais compte 65 adhérents.

Un réveil qui sonne à 6 heures chaque matin pour s’occuper de l’exploitation, des conditions de travail souvent difficiles, mais toujours la même motivation quand il s’agit de partir courir avec les copains.

"C’est un équilibre de vie tout simplement", lance Gilbert Dupas, éleveur de porcs à Ernée et président du Club des Agriculteurs Mayennais depuis 2007. "On n'est pas sectaires, on accueille tous les agriculteurs du département, peu importe leur niveau, qu'ils soient en activité ou à la retraite. On veut que les gars se fassent plaisir. C’est important d’avoir une passion autre car notre métier est de plus en plus compliqué ".

"Entre nous, on ne parle pas de boulot"

Une fois la journée de travail effectuée, ils se retrouvent chaque semaine, en petits groupes selon leur secteur géographique, pour courir et se vider la tête.

"Les problèmes, on les laisse au vestiaire. Entre nous, on ne parle pas de boulot. Quand on est sur la ligne de départ, on est tous en short ou en slip, ça réunit plein de milieux sociaux. C’est fédérateur. Quand le contrôleur agricole vient à la ferme par exemple, je l’appelle Monsieur. Lorsque je me suis retrouvé sur les cross corpo avec lui, il m’a dit : ici c’est James et pas monsieur ", raconte Gilbert Dupas.

Une moisson de médailles

Le Club des Agriculteurs Mayennais compte 65 adhérents dont 25 participent à des compétitions de la FFA (Fédération Française d’Athlétisme). Les Mayennais brillent d’ailleurs à l’échelle nationale.

Entre 2008 et 2016, ils ont chaque année remporté le championnat de France de cross-country par équipe chez les vétérans. "Cette année encore, six de nos gars ont été sacrés, après avoir réalisé un triplé aux Mureaux (Yvelines), en mars dernier. Et pourtant, au national, on rencontre de grosses cylindrées comme US Métro, La garde Républicaine, Eiffage... ".

 

Et parmi eux, Damien Rossignol, qui a décroché la médaille d'or au championnat de France cross senior, quatre ans à peine après avoir rejoint le Club. "Quand j’ai commencé à courir, je voulais prendre du plaisir avec les copains, mais j’avais pas imaginé être un jour champion de France. Surtout que c'était la première fois que j'y participais !", avoue-t-il.

Et cerise sur le gâteau, le jeune homme est rentré chez lui avec non pas une, mais deux médailles, son équipe ayant aussi remporté l'or.

Levé à 4h45 pour travailler avant les courses

Et l'exploit ne s'arrête pas là : à peine rentré chez lui qu'il s'engage, dès le lendemain matin, sur le départ du semi-marathon de Laval. L’agriculteur, qui s’était levé les deux matins à 4h45 pour faire son travail avant ses courses, termine le semi à la 4e place !


Le secret de leur réussite ne se trouve pas dans un programme d'entraînement strict, bien au contraire : "On est un club amateur, on n'a pas les moyens de se payer un coach. Notre entraînement, on le fait ensemble. Une fois par semaine, on se retrouve à 3 ou 4 et on fait 8/10 km autour de chez nous, à Chailland", sourit celui qui a couru ses 8 km en 28 minutes.

Gilbert Dupas y voit tout de même des explications : "On a besoin de moins d'entraînement parce qu'on a déjà un métier physique. Quand on arrive aux cross, on est déjà chaud parce qu'on a fait le travail de la ferme avant !". Et d'ajouter : "On a l'habitude de ses lever aux aurores alors que certains de nos adversaires ont plus de mal avant les cross".

Pour l'anecdote, il y a quelques années, un des coureurs du club avait réussi à décrocher l'or mais se plaignait d'avoir mal aux jambes. En fait, il n'avait jamais pris l'habitude de s'étirer après une course, n'en ressentant pas le besoin ! Lui qui n'avait jamais couru avant 44 ans, a quand même réussi à devenir champion de France...

"Une soupape de décompression"

Au-delà de la compétition, ces agriculteurs se font plaisir : "Certaines mauvaises langues croient qu'on n'a pas fait le boulot parce qu'on va courir. Mais on fait ça pour se changer les idées, comme d'autres vont à la pêche. On s'organise en fonction", témoigne Gilbert Dupas. 

Certains courent même le soir, à la lampe frontale !

Gilbert Dupas

Agriculteur et coureur

Pour lui, courir est utile, voire nécessaire : "C'est une soupape de décompression, ça permet d'être plus zen à la maison", explique-t-il avant de poursuivre : "Je pense qu'aujourd'hui, avec tous les soucis que peuvent rencontrer les agriculteurs au travers des crises a répétitions, c'est important de sortir de chez soi pour vivre autre chose et rencontrer d'autres personnes au travers d'une activité, quelle qu'elle soit. Il faut se faire plaisir", insiste le président du club.

Comme dans le film "Au nom de la terre"

"Ça me fait mal au cœur de voir des jeunes que l'on a poussé à faire plus, à investir toujours plus en leur faisant croire qu'il seront plus riches et de les voir mettre fin à leurs jours, laissant souvent derrière eux une veuve avec des enfants, comme dans le film « Au nom de la terre », tourné chez nous, en Mayenne, il y a trois ans et qui dépeint avec une grande justesse la réalité de ceux que vivent encore aujourd'hui, au XXIe siècle, un trop grand nombre d'agriculteurs", témoigne Gilbert Dupas.

"Pendant ce temps-là, ça fait les beaux jours d'entreprises agricoles qui ont vendu du matériel et des services payants même s'il savent que dans certains cas, ça ira au clash. Depuis le mois de mars 2021, huit agriculteurs ont mis fin a leurs jours dans un rayon de 15 km autour de chez moi, à Ernée".

Un club unique en France

Parmi les clubs inter-entreprises, celui des agriculteurs mayennais apparaît comme un Ovni. Déjà, il est unique en France. Ensuite, il se différencie parce qu'il est départemental, tandis que les autres viennent de tout le pays. C'est peut-être un atout. 

"Beaucoup envient notre solidarité, notre simplicité et notre fair-play. En plus, on a un maillot que l'on nous jalouse ! Certains viennent même nous voir pour nous demander si l'on est vraiment des vrais agriculteurs. Et quand on leur dit que « Oui, c'est vrai », ils nous répondent : « Alors vraiment bravo pour ce que vous faites ! »".