Précarité des auteurs de BD : le scénariste et dessinateur nantais Gwen de Bonneval en colère

Plus de 500 millions d'euros de chiffre d'affaires, 44 millions d'albums vendus... Visiblement, le marché de la BD se porte à merveille. Le marché oui, les auteurs, moins. À quelques heures du grand rendez-vous de la BD à Angoulême, Gwen de Bonneval remet l'humain au centre...

Gwen de Bonneval devant une caméra de France 3 Pays de la Loire en mars 2019 à l'occasion de la sortie du premier volet du Dernier Atlas
Gwen de Bonneval devant une caméra de France 3 Pays de la Loire en mars 2019 à l'occasion de la sortie du premier volet du Dernier Atlas © Eric Guillaud
Ce combat-là n'est pas nouveau, il remonte même à plusieurs années et concerne les auteurs, tous secteurs de l'édition confondus. Mais à quelques heures du grand raout angoumoisin et alors que le ministère de la Culture a décrété 2020 année de la bande dessinée, la colère des auteurs de bande dessinée est montée d'un cran.

Même la parution très récente et très attendue du rapport Racine, qui a pour objectif de trouver des solutions à la précarité croissante des auteurs, n'a pas entamé la mobilisation bien que ses 23 recommandations suscitent aujourd'hui une vague d'espoir au sein de la profession.
 
À Nantes comme ailleurs, le monde de la bande dessinée est donc en ébullition. Il suffit de jeter un œil sur les réseaux sociaux pour le constater, certains auteurs allant jusqu'à afficher sur leur compte Facebook un panneau "Art en grève" sur fond jaune en guise de photo de profil. C'est le cas de Gwen de Bonneval, auteur nantais de plusieurs albums remarqués parmi lesquels Le Dernier atlas (éditions Dupuis) qui lui a valu le prestigieux Prix René-Goscinny.

Avant de rejoindre Angoulême où les auteurs promettent des actions, Gwen de Bonneval a accepté d'évoquer avec nous cette précarité. Il ne parle pas au nom d'un syndicat mais en son nom, celui d'un auteur en lutte à l'origine d'un groupe de réflexion sur Facebook qui réunit aujourd'hui plus de 700 auteurs, un mouvement spontané permettant à chacun de s'exprimer sur la question.

"L'idée est de donner la parole aux auteurs de façon plus spontanée...", explique-t-il, "et de montrer que tout ça correspond à une réalité, qu'il y a des gens derrière, qu'il y a de l'émotion, que ce n'est pas simplement des discussions de couloir dans les ministères". Interview...
Déjà en 2015, les auteurs de BD dans la rue...
Déjà en 2015, les auteurs de BD dans la rue... © AFP - Pierre Duffour
510 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2018, 44 millions d'exemplaires imprimés, plusieurs milliers de titres par an... Bref, la BD semble se porter à merveille. Alors, pourquoi ce mouvement d'humeur chez les auteurs et autrices ? 

Gwen de Bonneval. Elle se porte à merveille, oui, mais ça dépend pour qui. Le ministère de la culture décrète 2020 comme étant l'année de la bande dessinée mais c'est surtout l'année de l'économie de la bande dessinée. C'est une vitrine. Les auteurs, eux, sont précarisés, ils ont des conditions d'existence qui sont de pire en pire avec un statut très flou qui est un bricolage entre le statut général et celui des indépendants. Personne ne s'y retrouve, c'est vraiment un bazar énorme et c'est très compliqué de survivre là-dedans. Il y a énormément de raisons de ne pas être satisfaits. Sur tous les plans, les rémunérations, les contrats, les avances, les pourcentages et nos droits cédés jusqu'à 70 ans après notre mort. C'est comme un trésor de guerre pour les éditeurs.

Mais où était donc passé le rapport Racine ? Commandé par le ministre de la culture Franck Riester en avril 2019, il a pour but de trouver des solutions à la précarité croissante à laquelle sont confrontés les auteurs. Il devait sortir mi-novembre, il est finalement sorti le 22 janvier. Qu'en pensez-vous ? Va-t-il dans le bon sens ?

Gwen de Bonneval. C'est plutôt une bonne nouvelle... mais ce n'est pas une fin en soi. C'est le minimum qu'on attendait pour pouvoir avancer sur les problèmes sociaux, de contrat et de rémunération des auteurs. Si ce rapport peut aider à donner un cadre pour légiférer, tant mieux. Mais on sait bien qu'il va falloir lutter pour cela, le SNE (Syndicat National de l'Edition, ndlr) étant réfractaire à toute idée de légifération. Une année de lutte et de construction commence...

Pourquoi ces deux mois de retard selon vous ?

Gwen de Bonneval. Si on est un peu parano, on peut penser que les éditeurs ne souhaitaient pas le voir sortir. Lors de ses vœux, Vincent Montagne, président du SNE, a dit qu'il ne fallait pas légiférer en faveur des auteurs, en expliquant que ce ne serait pas bien pour eux, que ça ne favoriserait pas la création. Eux, les éditeurs, ça ne les dérange pas puisque de toute façon, plus ils multiplient les parutions, plus ils ont de possibles tickets gagnants pour décrocher un succès.Quels changements souhaitez-vous au juste ?

Gwen de Bonneval. Il faudrait un comptoir unique, qui soit compétent. Aujourd'hui, on a face à nous beaucoup d'interlocuteurs qui sont paumés. Il faudrait une simplification de nos démarches, des contrats d'édition avec une rémunération fixe. Aujourd'hui, on a que des avances. Il faudrait une augmentation du pourcentage de droits d'auteurs, des contrats évolutifs plus souples, qu'on puisse céder des droits dans une cession limitée et non plus jusqu'à 70 ans après notre mort comme aujourd'hui. Il faudrait un déplafonnement des activités dites connexes, limitées actuellement à un peu plus de 7000 euros par an. Les auteurs ayant du mal à vivre uniquement de leurs créations et de leurs livres donnent des cours, participent à des rencontres. Ces revenus ne sont pas considérés comme des droits d'auteur, ce serait bien qu'ils le soient. On peut aussi parler d'une rémunération minimale des auteurs pour leur présence sur les salons et festivals...

Aujourd'hui, c'est plus facile de publier une bande dessinée mais c'est plus difficile d'en vivre

Avez-vous une idée du nombre d'auteurs de BD qui vivent convenablement de leur métier ?

Gwen de Bonneval. En 2014, il y avait 50% des auteurs qui étaient en dessous du SMIC. 36 % sous le seuil de pauvreté. Et ça n'a pas évolué dans le bon sens depuis. Un auteur qui débute chez un gros éditeur se verra proposer 8000 euros pour une projet de 100 pages qui demande 1 ou 2 ans de travail. Aujourd'hui, c'est plus facile de publier une bande dessinée mais c'est plus difficile d'en vivre. 

Vous-même, en vivez-vous convenablement ?

Gwen de Bonneval. J'en vis mais difficilement et parfois mal. Ça dépend des périodes, on peut être bien une année, pas riche, juste bien, et connaître l'enfer l'année d'après. 

Un mouvement se met en place pour le prochain festival de la bande dessinée à Angoulême, c'est quoi l'idée ? Une grève, une manifestation... ?

Gwen de Bonneval. On ne peut pas en parler tout de suite mais l'idée est que tout le monde participe de là où il est, il faut montrer que nous sommes tous concernés. Angoulême est une fenêtre de tir, c'est inévitable, mais tout au long de l'année, il va falloir lutter pour obtenir ce qu'on veut. C'est juste un top départ pour que l'année de la BD devienne l'année des auteurs et autrices de la BD. On a besoin de conditions d'existence décentes, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Du coup on se nourrit de la singularité d'être artiste. Mais bon, ça va un moment l'image romantique de l'artiste qui crève la faim...

Propos recueillis le 23 janvier 2020
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