Les "choufs", ces adolescents qui servent de guetteurs sur les points de deal de drogue. Pour son enquête, la Croix L'Hebdo est allé au Mans

Deux journalistes de La Croix L'Hebdo ont enquêté plusieurs semaines sur les petites mains du trafic de drogue. Pour ce travail très intéressant et publié ce 12 mai dans l'hebdomadaire, ils sont allés au Mans, dans les quartiers des Glonnières et des Sablons.

Du trafic de drogue qui ferait vivre des cités entières ? L'affirmation tient plus du fantasme que de la réalité selon La Croix L'Hebdo qui a enquêté dans deux quartiers minés par le deal au Mans : les Glonnières et les Sablons, dans le sud de la ville.

Si quelques-uns s'enrichissent, ce sont toujours les mêmes et, tout en bas de l'édifice, comme en bas des immeubles, ce sont les soutiers de ce commerce illégal, "la team du bas" comme dit une juge. Ils ne gagnent que quelques euros. Ils ne monteront jamais très haut en grade. Leur avantage : ils sont mineurs et risquent moins que des adultes devant la justice.

"Pour monter, il faut souvent appartenir aux familles qui tiennent le réseau. Le milieu n’échappe pas au phénomène dynastique", explique Sébastien Colombet, juge d’instruction, à nos confrères de La Croix L'Hebdo.

"Ils fantasment une autre vie"

Pour les besoins de leur travail, les journalistes ont rencontré des magistrats, des policiers, des gens de l'assistance sociale mais aussi ces jeunes qui n'ont parfois que 14 ans ou moins et qui sont chargés de prévenir quand une voiture de police est repérée près des points de deal. "Skoda !" crient-ils. Parce que c'est la marque du véhicule qu'utilise la BAC lors de ses rondes. Et le vendeur ainsi prévenu, court se mettre à l'abri dans les étages supérieurs de l'immeuble.

"Ce sont des adolescents qui vont mal et qui fantasment une autre vie", constate Sofia Boudiaf, la juge des enfants interrogée par Marie Boëton et Mikael Corre qui ont réalisé cette enquête pour La Croix L'Hebdo.

"On était désireux avec mon confrère Mikael Corre, explique Marie Boëton, de comprendre qui étaient ceux, tout en bas de la pyramide des réseaux de stups, qu'on appelle des guetteurs, qui vont basculer dans la délinquance dès l'âge de 12, 13, 14, 15 ans, et dont la mission va être de prévenir le reste de la bande de l'arrivée des policiers."

13 meurtres et 30 tentatives en 2022 

Si ce binôme a choisi Le Mans pour son enquête, c'est parce que la délinquance et la criminalité y sont croissantes (13 meurtres et 30 tentatives en 2022 dans le département de la Sarthe, selon le chiffre cité par l'hebdomadaire).

"On sait qu'il y a la cocaïne qui a pris une grande ampleur au Mans, dit Marie Boëton, via la filière du Suriname et les mules (nom donné à ceux qui ingèrent des sachets de drogue pour passer les contrôles) qui viennent des aéroports parisiens."

Marie Boëton a aussi bénéficié de l'accueil de la BAC (brigade anti-criminalité) qui lui a permis de suivre son travail pendant trois jours et d'une juge des enfants qui l'a autorisée à assister à des audiences d'ordinaire en huis clos.

"J'ai fini par gagner leur confiance"

Les journalistes ont pris aussi le temps de revenir à plusieurs reprises pour pouvoir approcher ces adolescents pris dans le piège du deal de drogue.

"Le fait d'être une journaliste de presse écrite m'a aidée, précise Marie. Je leur disais à chaque fois : je n'ai pas de caméra. Progressivement, j'ai fini par gagner leur confiance."

Marie Boëton a ainsi découvert que ces jeunes, pour protéger leur famille ou parce qu'ils en ont été exclus, vivent souvent à l'hôtel.

"En fait il ne lui reste pas grand chose"

"Au Mans, précise-t-elle, un guetteur gagne 50 € par jour. Si vous enlevez la nuit d'hôtel, sa consommation de drogue, le kebab du midi, en fait il ne lui reste pas grand chose. Le cliché de l'argent facile est clairement battu en brèche."

"C'est très jeune, avant même qu'ils aient un esprit critique, qu'on (le réseau de drogue) les chope".

Marie Boëton

Journaliste à La Croix L'Hebdo

Pour ces jeunes, sortir de ces trafics est terriblement difficile. Car, lorsqu'ils sont pris en flagrant délit par la police, la drogue trouvée est saisie et ils sont contraints de rembourser ce qui a été perdu à leurs fournisseurs, une "dette de came". Avec des intérêts qui peuvent atteindre 50 % de ce qui a été perdu.

"Donc, il faut retrouver très très vite de l'argent sous peine de menaces, explique Marie Boëton. C'est une forme de cercle vicieux. Ils rechutent très vite."

La souffrance des familles

L'enquête montre également la souffrance qui atteint les familles, les parents qui sont dépassés par la situation. Ils n'ont pas démissionné, nous explique-t-on mais la situation leur échappe complètement.

"J'ai vu énormément de mère célibataires qui pleurent à l'audience" témoigne la journaliste qui pointe du doigt également les carences des services sociaux, par manque de moyen.

Olivier Quentin avec Maïna Sicard-Cras

"Les petites mains du trafic de drogue" par Marie Boëton et Mikael Corre. La Croix L'Hebdo.

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