Vendée : la pédocriminalité en "système" au Petit-Séminaire de Chavagnes-en-Paillers a fait des dizaines de victimes

Publié le Mis à jour le
Écrit par Fanny Borius et Fabienne Béranger
Le Petit-Séminaire de Chavagnes-en Paillers en Vendée fait partie des lieux cités par le rapport Sauvé où des pédocriminels ont sévi pendant plusieurs années
Le Petit-Séminaire de Chavagnes-en Paillers en Vendée fait partie des lieux cités par le rapport Sauvé où des pédocriminels ont sévi pendant plusieurs années © France 3 Pays de la Loire

On en parle désormais beaucoup, mais le silence a duré plus de 50 ans. En 2018, le témoignage de Jean Pierre Sautreau dans son livre "Une croix sur l'enfance" dévoile les abus sexuels commis sur des mineurs notamment par des membres de l'Eglise de Vendée. Depuis, un collectif de victimes s'est créé.

Ils se retrouvent enfin en vrai ... Tous ont été victimes de prêtres pédophiles à Chavagnes-en Paillers, en Vendée dans leurs plus jeunes années.

Il y a 2 ans, ils se sont organisés en collectif pour libérer la parole. Et, depuis, les témoignages affluent.

Jean-René, 61 ans aujourd'hui, est rentré à Chavagnes en 1970. Devant une photo de classe, il se souvient de l'ambiance "bizarre" qui régnait dans sa "6e 2" : "le prof d'anglais et ses "chouchous" qu'il caressait au fond de la classe en nous interdisant de nous retourner", ou ces "professeurs qui venaient vérifier que l'eau était assez chaude, au moment des douches".

Lui affirme avoir été agressé lors d'une retraite, au moment de la confession, par un "monseigneur". 

La plupart des enfants ont été abusés au confessionnal avec souvent la même question : "Est-ce que tu as des pensées impures ?"

"J'avais 10 ans, je ne savais pas ce que c'était une pensée impure, explique Jean-René, j'avais vu une femme nue, et à ce moment-là, il déboutonne ma culotte courte et il glisse sa main dans mon slip et pendant toute la confession, il a joué avec mes organes génitaux. J'étais pétrifié. J'ai bien senti qu'il cherchait à me faire avoir une érection, à 10 ans, c'est pas toujours possible". 

"Je suis sorti de là, j'étais complètement paniqué, poursuit Jean-René,  je ne savais plus comment je m'appelais, je tenais à peine sur mes jambes, pendant des années, je me suis dit, non, c'est pas possible, j'ai rêvé, qu'un monseigneur fasse ça, c'est pas possible".

Après "un déni" d'une dizaine d'années, il découvre, sidéré, en discutant avec des camarades de Terminale, qu'il n'a pas été seul.

On est des dizaines à y être passé

Jean-René, victime d'agression sexuelle au Petit-Séminaire

Le "manipulateur de génie" que Jean-René accuse, Eugène A., avait noté sa méthode dans un cahier, assure-t-il. "Une méthode qu'il a appliquée, dont d'autres prédateurs de Chavagnes se servaient pour abuser des enfants aussi".
    
Il s'agissait donc bien d'un "système, en ce qui concerne tous les actes" et "pour couvrir tout ce qui se passait", dénonce Jean-René.

Quand un prêtre était trop sulfureux dans un endroit, au séminaire ou en paroisse, l'évêque le changeait de place

Jean-René, victime d'agression sexuelle au Petit-Séminaire

"Une croix sur l'enfance"

Parmi les enfants du Petit-Séminaire de Chavagne-en Paillers, Jean-Pierre Sautreau.

"J'ai eu ce citoyen, professeur de maths ici, montre-t-il sur une photo, voilà mon citoyen abuseur de 6e".

En 2018, cet ancien élève est le premier à témoigner des abus sexuels subis dans son livre "Une croix sur l'enfance"

Une libération pour des centaines de victimes qui parlent à leur tour, objet de son deuxième ouvrage "Criez pour nous".

"J'ai été agressée par un prêtre dans la paroisse, j'avais 6 ans, au moment de la petite communion, raconte Colette, ça a eu des conséquences désastreuses pour moi. J'ai eu notamment un épisode de boulimie à l'adolescence. J'étais très mal".

Je me rends compte que dans ma vie ça a eu un impact important

Colette, victime d'agression sexuelle au Petit-Séminaire

"Le fait de découvrir cete blessure à la cinquantaine, puisque j'ai eu une amnésie moi aussi, ça m'a permis de mettre des mots sur tout mon vécu", ajoute Colette.

"La première fois, j'ai été agressé à l'âge de 9 ans dans le cadre des stages de recrutement à Chavagnes-en-Paillers pour les futurs prêtres, explique François, j'ai tout de suite dénoncé ça à mes parents, ils ne m'ont pas cru. Ce qui a été compliqué c'est ça, de vivre toute l'enfance en étant traité de menteur, d'affabulateur.".

J'ai bâti ma vie comme ça, en rupture avec les parents et les adultes en général

Vincent, victime d'agression sexuelle au Petit-Séminaire

Acte de repentance pour le diocèse

En mars dernier, l'évêché de Vendée a, pour la première fois, fait acte de repentance. Son évêque François Jacolin a organisé il y a un an une cérémonie de "repentance". Une plaque en mémoire des victimes a été dévoilée dans la cathédrale de Luçon. 

L'évêque de Vendée a été le premier en France à reconnaitre publiquement la responsabilité de l'Eglise. Une repentance, fruit d'un travail mené avec les victimes et auquel a participé le père François Bidaud.

"Reconnaitre les faits publiquement, c'est pour les personnes, leur permettre d'entrer dans un processus de répération, estime-t-il.

Depuis 2 ans, Collectif85 travaille à obtenir réparation. Réparations financières mais aussi psychologiques. 

"Une plaque, pourquoi pas, mais s'ils veulent marquer le nom des victimes, ce n'est pas une plaque, c'est un mur qu'il faut faire, estime Jean-François, aujourd'hui les langues se délient, c'est bien qu'on en parle, que ça se sache, que ce soit reconnu".

Pour nous, c'est trop tard mis il ne faut pas que ça se reproduise. L'obscurantisme c'est fini aujourd'hui, les choses doivent se savoir

Jean-François, victime d'agression sexuelle au Petit-Séminaire

Reste la réparation financière pour les victimes. 
Le collectif, mécontent des premières propositions de l'Eglise, a envoyé une lettre à la conférence des éveques pour demander une réparation à la hauteur des faits subis.

"C'est une juste cause, estime Jean-Pierre Sautreau, supposons que l'Eglise ne répare pas à hauteur des demandes des victimes, il va y avoir une déception terrible".

"Au regard de la société, l'attitude de l'Eglise à ce moment-là sera jugée comme une attitude anormale, défaillante et condamnable", poursuit Jean-Pierre Sautreau.

65 victimes officiellement recensées

A Chavagnes-en-Paillers, le Petit-Séminaire a accueilli, des années 1950 à sa fermeture en 1972, des centaines de garçons, "vocations nouvelles" recrutées par des prêtres auprès des écoles, familles ou paroisses de tout le département.
    
Il s'agissait alors de les former "aux vertus ecclésiastiques", de la 6e à la terminale, pour qu'ils entrent ensuite au Grand séminaire et deviennent à leur tour prêtre ou missionnaire.

En Vendée, 65 victimes ont été officiellement recensées par le diocèse de Luçon entre les années 50 et 70 pour 45 agresseurs, dont 32 pour le seul petit séminaire. Des chiffres très loin de la réalité, selon le collectif, qui estime le nombre de ces victimes à plusieurs centaines. 

Jean-René, sur la base des témoignages recueillis par le Collectif85 estime que ce sont "plusieurs centaines, peut être plusieurs milliers" d'enfants concernés sur deux décennies.

Le diocèse a également recensé 11 prêtres agresseurs, ils sont 14 selon Collectif85.
Deux sont toujours en vie et, selon le diocèse, ont "fait l'objet d'une sanction canonique leur interdisant de célébrer messe, sacrement, etc..." L'un fait l'objet d'une enquête de police ouverte aux Sables d'Olonne.

Le phénomène de la pédocriminalité a été "particulièrement significatif au Petit-Séminaire de Chavagnes", a confié à nos confrères de l'AFP un des membres de la commission Sauvé qui enquête sur les violences sexuelles dans l'Eglise depuis 70 ans.
    
Publié mardi prochain, son rapport, reviendra sur cet établissement, un cas "paroxystique et emblématique" où, certaines années, "un tiers de l'équipe enseignante a été accusée" de prédation sexuelle, selon cette source.

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