ENTRETIEN. Bernard-Henri Lévy : "Il n'y a pas de génocide à Gaza, il n'y a pas de massacre délibéré des populations civiles"

Bernard-Henri Lévy était en visite à Nice ce mardi 2 avril pour une soirée de solidarité avec Israël. À l'occasion de la sortie de son dernier essai, "Solitude d'Israël", le philosophe français a répondu à nos questions.

Six mois après l’attaque terroriste du Hamas, la voix d’Israël est-elle encore audible dans un concert de nations appelant au cessez-le-feu ? Le bilan humain à Gaza est dramatique. Difficile de se fier aux seuls chiffres fournis par le ministère de la santé du Hamas, qui fait état de près de 33 000 morts, certains considérant même qu'ils sont sous-estimés. Mais l'accusasion "d'actes de génocide" par la rapporteuse spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens, et la reconnaissance par Tsahal d'une "grave erreur" après une frappe ayant entrainé la mort de sept humanitaires a ravivé les tensions. La position, de plus en plus en isolée, d'Israël, est-elle encore tenable? Comment analyser les soubresauts de ce conflit dans notre propre région ? Rencontre avec Bernard-Henri Lévy, auteur de "Solitude d'Israël" (éditions Grasset)

Israël n’a jamais été aussi seul, dans sa détermination à mener une guerre contre le Hamas quoi qu’il en coûte. Même les États-Unis, en s’abstenant, ont permis le vote d’une résolution de l’ONU appelant au cessez-le-feu. Est-ce que cette position d’Israël est encore tenable, voire défendable ?

Bernard-Henri Lévy : "D’abord ce n’est pas "quoi qu’il en coûte". Israël n’a jamais dit "quoi qu’il en coûte", et comme vous le savez, Israël fait tout ce qu'il peut pour qu’il y ait le moins possible de victimes civiles. Il n'y a pas de génocide à Gaza, il n'y a pas de massacre délibéré des populations civiles à Gaza, tout cela est faux. Après, il y a en effet la volonté que ça ne recommence pas, la volonté que le 7 octobre avec ses horreurs ne se reproduise pas, et pour cela bien sût il fallait riposter à l’attaque du Hamas."

Est-ce qu'Israël peut continuer d'avoir raison seule, selon vous, contre tous ?

Bernard-Henri Lévy : "Écoutez, c’est déplorable qu’Israël ait raison seul contre tous, parce qu’Israël mène là un combat qui devrait être celui de toutes les nations libres, de toutes les démocraties. Israël est un petit pays en première ligne, contre la forme la plus brutale de l’islamisme radical, c’est-à-dire le Hamas et l’Iran. Donc bien sûr que cette solitude, c'est ça mon sujet : cette solitude est horrible, elle est pitoyable et elle ne plaide pas pour le concert des nations et les Nations-Unies."

Certains vous diraient aujourd’hui que ce sont les Gazaouis qui se sentent seuls...

Bernard-Henri Lévy : "Bien sûr. Et chacune de ces victimes est évidemment bouleversante, mais pourquoi ? Qui les expose ? Qui a décidé d’en faire une arme ? Qui a dit que le sang des Palestiniens était l’arme principale pour faire plier ? C'est le Hamas. Celui-ci est comptable, responsable, de chacun de ces civils morts ou déplacés. Il y a une manière pour que cette guerre s’arrête, demain matin, dans une heure : la libération des otages et que le Hamas rende les armes : là, c'est fini à la minute même."

Dans votre livre, vous revenez à l’origine du conflit : cette journée de massacre par le Hamas, le 7 octobre 2023 : plus de 1200 morts, près de 250 otages. Vous dites que c’est un événement historique, en cela qu’il était imprévisible. On aurait pu voir mais on n’a pas voulu voir. Est-ce que ça exonère pour autant les services de renseignement et le gouvernement israélien, est-ce qu’ils ont malgré tout failli selon vous ?

Bernard-Henri Lévy : "Bien sûr que non : un gouvernement est en charge du bien-être et de la sécurité de son peuple, bien sûr qu’il y a une faute, mais on n’en est plus là aujourd’hui : pour l’instant moi je pense à ces otages dont on ne sait même pas s’ils sont vivants ou pas, pour l’instant je pense à ces femmes violées dont on met en doute la parole, et je pense qu’il faut que cette guerre s’arrête avec la défaite du Hamas."

Retour sur 3 images 

Revenons en images sur la manière dont le conflit israélo-palestinien a résonné chez nous. Première image : le drapeau israélien sur le fronton de la mairie de Nice.

Ça a suscité la polémique. Geste de soutien ou geste de division selon vous ?

Bernard-Henri Lévy : "C’est un geste d’affirmation démocratique, c’est un geste de solidarité élémentaire. Quand la coalition internationale est allée détruire l’État islamique à Mossoul et à Raqqa, quand avant cela elle est allée détruire ou combattre Al-Qaïda en Afghanistan, tout le monde était d’accord, tout le monde était derrière la France et derrière les États-Unis. Aujourd’hui toutes les nations libres ou éprises de liberté devraient être derrière Israël, qui n’est pas infaillible bien sûr, mais sur le principe…

Et je trouve ce geste, d’avoir mis ce drapeau au fronton de la mairie de Nice, je ne le savais pas, c’est un beau geste, courageux et noble.

BHL.

Deuxième image : les manifestations de soutien aux Palestiniens et les appels au cessez-le-feu. Chez nous, elles ont été presque systématiquement interdites par le Préfet, qui lui-même a été systématiquement débouté par le Tribunal administratif.

La justice a autorisé ces manifestations. L’État a-t-il eu tort de vouloir les interdire ?

Bernard-Henri Lévy : "il y a deux choses différentes : des manifestations de soutien au peuple palestinien - j’ai milité depuis 40 ans pour la solution des deux États - c’est-à-dire les droits des Palestiniens. Mais si ça devient des manifestations pro-Hamas, si ça devient des manifestations où l’on scande "de la mer au Jourdain un seul État", ça, c’est autre chose. Ça, ce sont des manifestations de soutien au terrorisme, donc je crois que les manifestations que l’État souhaite interdire, c’est le plus souvent des manifestations qui dégénèrent de leur but légitime, qui est le soutien à une cause, à un but illégitime qui est l’apologie du terrorisme."

Troisième image : un rassemblement contre l'antisémitisme, en présence d’élus d’extrême droite, et notamment de Philippe Vardon, ancien membre du Bloc identitaire, aujourd’hui représentant de Reconquête.

Vous parlez dans votre livre de ce soutien venu de l’extrême droite. Aussi seuls que les défenseurs d’Israël puissent se sentir - c’est la thèse de votre livre - doivent-ils accepter cette main tendue selon vous ?

Bernard-Henri Lévy : "On ne refuse jamais une main tendue, mais on peut s’en méfier. Moi, je me méfie dans la vie et en politique du soutien des faux amis : des amis de circonstance, des amis qui sont vos amis parce qu’ils détestent encore plus quelqu’un d’autre, cela, je crois qu’il faut accueillir leur amitié et leur soutien avec beaucoup de circonspection, je pense ça très profondément. Et l’extrême droite qui nous dit qu’elle s’est convertie, qu’elle était antisémite, qu’elle ne l’est plus, quelle merveille si c’est vrai. Mais si c’est vrai : il faut des preuves. 

Ça suppose un travail, ça suppose un travail sur sa propre mémoire, un travail de deuil sur les fautes qu’on a pu commettre ou que votre parti a pu commettre. Est-ce que ce travail a été fait par l’extrême droite française ? J’en doute."

La solution à deux États : vous l’avez longtemps défendue, est-ce qu’un discours d’équilibre est encore possible. Récemment, lors d’une interview, vous relativisiez l’occupation en Cisjordanie en parlant de seulement "3 caravanes en haut d’une colline". Est-ce qu’aujourd’hui, il y a encore des forces de part et d’autre, suffisamment nuancées pour imaginer la paix ensemble ?

Bernard-Henri Lévy : "Je n’ai jamais relativisé les colonies israéliennes. J’ai juste dit que dans un monde idéal, en tout cas dans le monde dont je rêve... Il y a une minorité arabe très forte en Israël, 20% de la population israélienne, ce sont des Arabes palestiniens qui jouissent de tous les droits citoyens. Il serait bon, que dans le futur État palestinien, il y ait aussi des Juifs, je ne vois pas pourquoi il serait JudenRein ["sans Juif" NDLR] . Après, est-ce que cette solution est encore possible ? Je l’espère parce qu’il n’y a pas d’autre alternative que la paix, mais pour cela, il faut en effet que les mauvais bergers du peuple palestinien, ceux qui l'ont mené dans l’impasse, il faut qu’ils perdent, qu’ils libèrent leur peuple de leur effroyable emprise. C’est la condition."

Retrouvez l'interview de l'auteur en replay.