TEMOIGNAGE. "Derrière la tenue, il y a un humain qui saigne" : un policier présent lors de l'attentat du 14 juillet à Nice veut être reconnu comme victime

La cour d’assises spéciale de Paris doit dire, vendredi, qui, parmi les 2 600 victimes déclarées, sera considéré officiellement comme partie civile. Parmi les cas très incertains, celui des primo-intervenants. Pompiers, policier, soignants : l’un d’entre eux a accepté de sortir du silence.

C’est la première fois qu’il témoigne. Et plus de six ans après l’attentat de Nice, il se laisse encore surprendre par des larmes qui coulent sans prévenir. Le soir du 14 juillet, Florent* était en poste sur la promenade des Anglais : à la fois témoin de scènes d’horreur dont il ne s’est toujours pas remis, et acteur d’un dispositif de sécurité tant décrié.

Une position si douloureuse pour lui, qu’il n’a pas eu la force de déposer à la barre de la Cour d’assises spéciale de Paris lors du procès terroriste, l’an passé. "Je n’y suis pas allé. Je ne voyais pas de quel côté du banc me positionner. Dans ce procès, il n’y avait pas de banc au milieu, entre les victimes et les coupables".

Une nuit de cauchemar

De cette nuit cauchemardesque, il se souvient pourtant du moindre détail. De cette foule d’abord, très dense, au regard des effectifs de police présents ce soir-là. Avant même le début du feu d’artifice, dépourvu d’armes lourdes pour se défendre en cas d’attaque, Florent confie son inquiétude à l’un de ses collègues : "Qu’est-ce qui empêche quelqu’un de venir rafaler tout le monde avec une kalach ?".

Le camion-bélier n’était pas le scénario privilégié par les autorités, qui disent s’être préparées à une attaque multi-sites type "13 novembre".  Florent, lui, est persuadé que rien n’avait été envisagé sérieusement. Alors, lorsqu’il entend les premiers coups de feu sur la promenade des Anglais, sans vraiment comprendre ce qui se passe, il envisage le pire : devenir une cible pour des terroristes.

"À ce moment-là, j’ai les images des frères Kouachi qui abattent le collègue Mérabet d’une balle dans la tête [lors des attentats de janvier 2015]. Je n'ai pas envie de mourir de cette façon."

Florent*, policier

à France 3 Côte d'Azur

On lui signale un colis piégé sur la plage, une prise d’otages au Negresco. Alors qu’il crie à qui peut l’entendre de se mettre à l’abri, il doit affronter des insultes et des reproches : "On me disait : 'Vous êtes un incapable !'."

"J’entends les gens hurler de partout"

Pendant des heures, Florent va continuer de travailler, sans réellement réaliser ce qu'il se passe. "J’entends les gens hurler de partout, je vois un homme à terre éventré, une femme penchée sur son enfant écrasé. Les secondes sont des heures", souffle-t-il.

Quelques jours plus tard, il reconnaitra sur les photos déposées dans le mémorial improvisé, les visages de ces victimes. "Je vois les bougies et je me dis : celle-ci n’a pas été sauvée, celui-là est mort. De ces personnes, il ne reste qu’une bougie".

S’ensuit alors une lente et interminable descente aux enfers, jusqu’à vouloir mettre fin à ses jours. C’est pour faire reconnaitre ce traumatisme que, depuis bientôt sept ans, Florent se bat sans relâche. Son dossier a été refusé par le Fond de garantie chargé d’indemniser les victimes, estimant qu’il devait s’en remettre à son employeur, le ministère de l’Intérieur. "J’ai été victime de l’attentat du 14 juillet. Derrière la tenue, il y a un être humain qui saigne", conclut-il.

 *Le prénom a été modifié