ENTRETIEN. Dépression, fin de vie, addiction : des psychédéliques utilisés pour soigner

LSD, ayahuasca, champignons hallucinogènes ou mescaline ces substances sont dites psychédéliques. Ces produits pourraient aider à soigner la dépression, l’anxiété ou accompagner les personnes en fin de vie.

Entre les années 1950 et 1970, le LSD est l'un des médicaments les plus étudié en médecine. Il fait partie, avec l’ayahuasca, les champignons hallucinogènes ou la mescaline des substances dites psychédéliques. Ces produits ont beaucoup intéressé la recherche, notamment en psychiatrie, avant d’être considérés comme dangereux. Aujourd’hui, ils intéressent à nouveau les scientifiques. Ils pourraient aider à soigner la dépression, l’anxiété ou accompagner les personnes en fin de vie. Zoë Dubus, docteure en histoire de la médecine à l’Université Aix-Marseille, est spécialisée dans l’histoire de l’étude de ces substances.

Pourquoi les psychédéliques, après avoir été beaucoup étudiés, ont été laissés de côté par la médecine occidentale ? 

Zoë Dubus : "Il y a deux éléments qui font que les psychédéliques arrêtent d’être étudiés en Occident à partir des années 1970. Le premier, c’est un élément culturel et social. Dans les années 1960 ces substances commencent à être consommées par des intellectuels ou par des étudiants.  

Une partie de ces jeunes, aux États-Unis ou au Canada, se rebelle contre la société. Il y a des manifestations contre la guerre au Vietnam, pour les droits américains, le féminisme, etc. Tous ces mouvements inquiètent beaucoup la société conservatrice américaine. 

Dans l’idée de les décrédibiliser, une propagande va être diffusée dans la presse, à l’initiative du gouvernement américain. Le gouvernement va dire que ces jeunes ne se rebellent pas parce qu’ils ont de bonnes raisons de le faire, mais parce qu’ils prennent des substances psychédéliques et du cannabis et que ces substances sont en train de leur détruire le cerveau.  

Tout un discours se crée, qui n’est pas du tout basé sur des données pharmacologiques ou scientifiques, mais qui marche très bien, qui va faire très peur. Assez rapidement, les substances psychédéliques vont être diabolisées dans l’imaginaire collectif. 

C'est cette première raison qui va amener au vote, à la fin des années 1960 en France, et au début des années 1970 au niveau international, de lois pour interdire l’usage libre de ces produits.  

La deuxième raison de cet abandon au niveau scientifique, c’est qu’au cours des années 1960, après des scandales sanitaires liés à l’usage de certains médicaments, les États vont mettre en place de nouvelles normes d’évaluation de l’efficacité et de la sécurité des médicaments.  

Ces normes sont encore en vigueur aujourd’hui. C’est par exemple l’étude en double aveugle contre le placebo : on compare deux groupes, un groupe qui prend le médicament, un autre qui prend le placebo. Il faut que ni les patients ni le médecin qui administre le traitement ne sachent qui a pris quoi. Or, ce n’est pas possible d’évaluer les psychédéliques selon ce système parce qu’en quelques minutes, le patient va très vite remarquer s'il a ingéré du LSD ou de la psilocybine, le médecin aussi. Donc on n’arrive pas à évaluer les psychédéliques selon les nouvelles normes qui sont les grands standards se mettant en place à cette époque-là et ainsi à prouver leur efficacité. 

Progressivement, les études qui continuent sur ces produits et n’adoptent pas ce nouveau cadre règlementaire vont être stigmatisées, décrédibilisées. Et ce, d’autant plus qu’il y a ce contexte social et culturel qui pèse beaucoup sur les chercheurs qui utilisent ces substances.  

Ce double processus fait qu’à la fin des années 1960 et au début des années 1970, les médecins arrêtent petit à petit d’utiliser ces produits."

Pourtant, à partir des années 2010, on recommence à étudier les psychédéliques. Que s'est-il passé ? 

"C’est un mouvement qui arrive car une nouvelle génération de scientifiques s’intéresse à ces substances, qui ne sont plus marquées par les représentations qui pouvaient peser dans les années 1960.  

Il y a aussi de nouvelles techniques d’étude, comme l'imagerie cérébrale, qui permet de mieux comprendre l'action de ces substances."  

Durant les années 1950 et 1960, les psychédéliques ont-ils montré des résultats probants dans le traitement de certaines pathologies ? 

"C'est difficile à dire. De nombreuses équipes de recherches dans les années 1950-1970 signalaient de très bons résultats dans un grand nombre d'indications, dans certains hôpitaux en Angleterre, au Canada ou aux Etats-Unis, le LSD était devenu un médicament très utilisé. Mais les études produites à l'époque ont été faites en dehors du cadre qui a ensuite été mis en place pour l'évaluation des médicaments. Il faut donc refaire des recherches pour s'assurer de leur efficacité. 

Visiblement, les premières études qui démarrent actuellement présentent des résultats qui sont similaires. Mais on est vraiment au tout début de cette “renaissance psychédélique” : il y a pour l’instant très peu d'études avec de très faibles panels de patients. 

Il semblerait qu'effectivement il y ait un intérêt thérapeutique dans différentes indications. "

Quels effets thérapeutiques ont été observés pour quelles indications ? 

"Les études sont menées en particulier dans le domaine de la psychiatrie. On a des indications dans le champ de la dépression, notamment du stress post-traumatique, de l’anorexie, des addictions. Il y a également des recherches qui redémarrent dans le cadre de la fin de vie, pour soulager l'anxiété liée à l'annonce d'une maladie mortelle par exemple.  

Pour l’instant, ce sont les indications principales. Dans les années 1950 et 1960, il y a aussi eu beaucoup d'études sur le traitement de la douleur. 

Quelles études sont faites dans le cadre de la fin de vie ? 

"En plus de soulager la douleur de façon très efficace et durable, les psychédéliques vont permettre de faciliter l'expression des émotions et des sentiments. 

Tout à coup, le patient est beaucoup plus à même de s'exprimer et cela va pouvoir aider le dialogue avec son thérapeute. Mais il y a aussi des effets qui vont durer sur le long terme, après la séance. Pour les patients en fin de vie souvent, il y a des problématiques intimes très fortes, avec des choses qui sont très difficiles à dire, des choses qu'on a envie de dire à sa famille, mais qu'on n'arrive pas à formuler parce qu’il y a des tabous, parce que c'est trop émouvant, etc. 

La prise de psychédéliques, dans le cadre de la fin de vie permet à la fois de faciliter l'expression de ses émotions envers sa famille, son entourage, ses proches, mais aussi envers le personnel soignant. Pour pouvoir dire "je ne me sens pas bien", "je suis triste" ou "j'ai peur de mourir", etc. "

Quels effets les psychédéliques peuvent-ils avoir sur des patients dépressifs ? 


"Dans le champ de la dépression, ce que l'on observe, c'est que l'expérience psychédélique permet d’aborder de nouvelles manières de se percevoir soi-même, de percevoir ses relations aux autres, au monde.  

Ces nouvelles manières de se comprendre et de comprendre son histoire, son vécu, donnent la possibilité de prendre de nouvelles décisions dans son existence.  

C'est un premier élément qui peut aider les patients durant la dépression. Mais on voit aussi qu'il y a une très forte réduction de l'anxiété qui émerge pendant la séance sous psychédélique et qui va durer pendant quelques semaines, d'après les études qui sont disponibles pour le moment.  

Le problème, c'est qu'il est tellement difficile d'avoir les accords pour refaire les études avec ces produits, qu'en général, les patients ne les reçoivent que sur une voire deux séances. Il est très compliqué de faire plusieurs séances sur plusieurs années. 

Ce dont on s'aperçoit, c'est qu’au bout de quelques semaines, finalement, les symptômes dépressifs ont tendance à revenir. D'autant plus que les patients sur lesquels on teste ces produits sont des patients résistants au traitement de la dépression. En moyenne, ce sont des patients dépressifs depuis plus de 18 ans, dont la dépression est extrêmement installée. C'est d'autant plus difficile d'en sortir.  

Les études qui émergeront certainement dans les prochaines années essaieront d'avoir un renouvellement de ces séances de manière plus fréquente, peut-être à six mois, puis à un an, etc. Pour voir si les substances peuvent avoir un effet bénéfique sur le long terme.  

L'intérêt, c'est de donner une alternative à la prescription de médicaments antidépresseurs, qui est une médication lourde, qu'il faut prendre tous les jours. Avec une séance de psychédélique, on a une réduction des effets dépressifs sur plusieurs semaines."

 Comment se déroule un traitement aux psychédéliques ? 

"Ce que l'on observe, c'est que dans la thérapie assistée aux psychédéliques, ce n’est pas seulement la substance qui crée un effet thérapeutique. C'est aussi l'accompagnement psychothérapeutique d'un professionnel ou d'une professionnelle qui accompagnent la séance.  

En amont de la prise du produit, il faut qu'il y ait eu une préparation des patients. On explique les effets qui sont attendus, puis on répond à leurs questions. Ensuite, il y a la séance avec la substance. Elle va durer 4 à 10 h environ, selon le produit, avec des thérapeutes qui restent présent avec le patient tout au long de la séance, qui l'encouragent à se confronter à ses souvenirs, à ne pas résister aux effets du produit, qui le rassurent si besoin. Enfin, il y a des séances d'intégration afin d'intégrer avec le psychiatre ce qu’il s'est passé lors de la prise de substance, tout ce qui a émergé à la conscience du patient. 

Cette méthodologie de la thérapie assistée aux psychédéliques est valable pour toutes les indications." 

Les psychédéliques sont-ils vraiment sans danger ?

"Les psychédéliques ne sont pas addictifs. Ils ne sont pas toxiques : on ne fait pas d’overdose aux psychédéliques. Et ils ne rendent pas fou. Toute cette idée que les psychédéliques pourraient rendre fou, c'est vraiment lié à un contexte très spécifique de la fin des années 1960.  

En réalité, chez des personnes qui n'ont pas déjà des troubles psychiatriques, on n'observe pas de psychose aiguë à la suite la prise de ces substances. En tout cas lorsque ce sont des substances pures, ce qui n’est pas forcément le cas quand on les achète dans la rue.  

Étant donné que ce sont des substances illégales, quand on les achète en-dehors des laboratoires pharmaceutiques, on n'est pas certains du fait qu'elles ne soient pas coupées avec d'autres substances. Dans ce cas, des accidents ont été rapportés dans la littérature médicale, mais ils sont extrêmement rares.  

L'utilisation de ces substances dans un cadre clinique, donc médical, avec des produits purs, avec l'accompagnement de personnes qui sont formées pour effectuer ces psychothérapies, n’est pas dangereuse. D'autant plus que l’on exclut de ces panels des personnes qui pourraient avoir dans leur famille des personnes ayant des troubles psychiatriques, donc qui pourraient être à risque."

On pourrait être tentés de penser qu’il s’agit d’un remède miracle... 

"J'insiste sur le fait que nous en sommes au tout début des études. Il ne faut pas donner l'idée que ce sont des thérapies qui vont émerger dans les prochaines années. Parce que pour l'instant, nous sommes au stade de faire des études sur des tout petits nombres de patients. Il faudra encore des années, voire des dizaines d'années avant que ces thérapies aient fait éventuellement la preuve de leur efficacité.   

Ensuite, il faudra encore beaucoup de temps pour que ces psychothérapies, si elles font la preuve de leur efficacité, émergent dans notre système médical. Car pour l'instant, il n'y a pas beaucoup de médecins qui sont formés à cette prise en charge très spécifique.   

Et puis notre système de santé n’est pas du tout prêt non plus pour les accueillir, parce qu'il faut un cadre très contraignant, qui coûte cher à court terme, et dans le système de santé actuel on n'est pas du tout dans cette optique-là."

Du fait de ce cadre contraignant et de la médiatisation des expériences scientifique menées sur les psychédéliques, de plus en plus de malades sont tentés par l’automédication. Est-ce que des études sont faites sur le sujet ? 

"L'automédication a toujours existé. C’est d’ailleurs le fait que des gens aient continué à utiliser les psychédéliques, même si c'était interdit, qui a permis de maintenir les savoirs sur ces substances durant toute la période de prohibition.  

Aujourd'hui, les scientifiques peuvent redémarrer leurs études d'autant plus vite que ces savoirs ont été conservés par des thérapeutes underground ou par des gens qui ont expérimenté eux-mêmes ces substances.  

Les patients, eux, ne sont pas dans la temporalité des études. Quand on est dépressif ou quand on a quelqu'un de dépressif dans sa famille, qui est passé par tous les traitements possibles et inimaginables, on est dans une grande détresse et on peut être amené à essayer ces substances. Le problème c’est que les seules substances auxquelles on va avoir accès, sont achetées de manière illégale. Donc on ne peut pas s'assurer de leur pureté, du fait qu'elles ne soient pas coupées. 

Par ailleurs, les personnes tentées par l’automédication ne bénéficient pas de l'accompagnement psychothérapeutique qui est visiblement nécessaire, en tout cas qui est celui qui est étudié actuellement. Ce n’est pas la substance seule qui va faire effet, c'est aussi l’accompagnement qu’il y a autour.  

Le problème de l'automédication, c'est que soit les personnes prennent des substances en pensant que c'est simplement la substance qui va les soigner, soit elles se tournent vers des thérapeutes qui pratiquent de manière illégale. Dans ce domaine il y a des gens qui sont très sérieux mais il y a aussi des personnes qui sont des espèces de charlatans ou des gourous. Donc il faut faire très attention."