Gaspillage alimentaire à Noël : on vous explique pourquoi on se laisse tous avoir par une "injonction à consommer pour être heureux"

À l'approche des fêtes de fin d'année, une étude révèle que, malgré la flambée des prix, près de 8 Français sur 10 vont céder au gaspillage alimentaire. L'abondance et la surconsommation trouvent leurs sources dans des mécanismes et des comportements humains que nous expliquent deux chercheuses.

Selon une étude réalisée en novembre 2023 par You Gov à la demande de l'application anti gaspi Too Good To Go, 8 Français sur 10 s'apprêtent à gaspiller des produits alimentaires en période de fêtes. Parmi eux, 14% des 18-24 ans estiment gâcher plus d’un quart de la nourriture et malgré d'inflation, 6 personnes sur 10 achètent plus d'aliments par peur de manquer. 

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En France, malgré la loi sur le gaspillage alimentaire, votée en 2020 et malgré la dégringolade du pouvoir d'achat, Noël demeure un moment à part, où la surconsommation résiste aux grandes résolutions. Mia Birau, enseignante-chercheuse, experte en consommation responsable et Marie-Claire Villeval, économiste comportementaliste au CNRS, vous expliquent pourquoi.

Parce que les fêtes offrent une parenthèse dans le quotidien

En moyenne, chez lui, chaque Français jette 29 kilos de nourriture par an, ce qui représente au total, un repas par semaine et l'équivalent de 108 € par année et par personne. Si la chasse au gaspillage alimentaire est active, Noël demeure une sphère hors du temps dans le calendrier des efforts à fournir. La surconsommation dépasse alors bien largement les seuls produits alimentaires. Pour Mia Birau, au cœur de l'hiver, les fêtes traditionnelles apportent un peu de rondeur et de détente, autorisant quelques entorses aux règles du quotidien : "Cela permet d'oublier les responsabilités de tous les jours, c'est compliqué toute l'année : il faut manger sain, ne pas polluer, prendre soin de sa famille... alors à Noël, c'est le bien-être familial qui prend le dessus et sans culpabilité, parce que dans ce moment-là, le bonheur, c'est tout ce qui compte".

Une "exception de Noël" nécessaire selon Marie-Claire Villeval : "On a besoin de souffler ! Si on applique des principes trop rigoureux pendant les fêtes, cela signifie que l'on n'arrive plus à retrouver de moment de liberté complète, sans privation". Et là où les Français déploient des efforts onze mois de l'année, ils s'offrent une "licence morale" qui les autorise "à relâcher la ceinture sur une courte période".

Parce que la publicité et les médias encouragent ces comportements

Les sollicitations sont nombreuses de la part des médias et des publicitaires, qui induisent "une frénésie de consommation", selon Marie-Claire Villeval, pointant du doigt un "conditionnement ou une mise en scène festive" dans cette période de l'année, assortis d'une "injonction à consommer pour être heureux".

Selon Mia Birau, ce contexte de surexposition médiatique des fêtes de Noël pourrait permettre justement d'offrir plus de visibilité au message antigaspi : "Il existe de nombreuses applications telles que Too Goog To Go ou des tutoriels en ligne qui apprennent à revaloriser les restes ou à conserver pour plus tard, mais on n'en parle pas assez".

Parce que la pression sociale est forte

À Noël, explique Marie-Claire Villeval, "le nombre de mets que l’on pose sur la table, tout comme le nombre de cadeaux que l'on offre, est un baromètre du bonheur familial, auquel on associe de la surconsommation". L'économiste comportementaliste constate que le conformisme social qui préside au moment des fêtes est puissant, avec l’idée récurrente qu’"il faut faire comme tout le monde".

Mais aussi, se montrer généreux et riche. Mia Birau qui est d’origine roumaine, insiste sur l'héritage culturel et familial dans le rapport à l'abondance : "Tout dépend de la manière dont on a été élevé, si nos anciens ont connu la privation, mais souvent, il faut faire une démonstration de sa richesse pendant les fêtes, en achetant notamment de la viande et des mets délicats".

Parce que c'est un moyen de booster son estime de soi

Pour Marie-Claire Villeval, "c'est le plaisir d'offrir, mais c'est le plaisir que l'on se fait à soi aussi, en montrant que, quelles que soient nos ressources, on peut se débrouiller pour arriver à offrir beaucoup de choses à ceux auxquels nous tenons".

Ce qui n'exclut pas, pour regonfler son estime de soi, "de renouer avec les valeurs religieuses de Noël et de partager une partie de ce que l’on a acheté en trop avec d'autres qui ont moins de chance", conclut Mia Birau. Et puis, il sera toujours temps, en janvier, de se réconcilier avec sa conscience.