Une actrice de Plus belle la vie positive au Covid19 remplacée grâce au "deep fake": 4 questions sur ce trucage novateur

La société de production de "Plus belle la vie", Newen, a eu recours au "deep fake" pour remplacer la comédienne Malika Alaoui, malade du Covid 19. Quatre questions sur ce trucage numérique du futur.
Le "deep fake", trucage numérique qui utilise l'intelligence artificielle.
Le "deep fake", trucage numérique qui utilise l'intelligence artificielle. © Philippe LAURENSON / MaxPPP
La production n'a pas eu d'autres choix. Malika Alaoui, qui interprète Mila dans la série Plus belle la vie, a été contaminée par le Covid 19 avant la fin des tournages de plusieurs séquences inachevées dans trois épisodes différents.

Comme le rapporte le Journal du dimanche, Newen, la société qui produit le feuilleton tournée à Marseille, a misé sur la technique du "deep fake" pour remplacer l'actrice malade. Une autre actrice, Laura Farrugia, a joué les scènes manquantes à la place de Malika Alaoui mais le visage de cette dernière a été "calqué" sur le corps de la comédienne remplaçante. Selon le JDD qui a pu visionner une scène "truquée" en avant-première, "la différence est quasi-indétectable"

Pour réaliser ce "deep fake", Newen a fait appel à un professionnel en la matière : Yanis alias French Faker (il préfère garder l'anonymat). "On a fait des tests qui se sont révélés concluants", raconte ce spécialiste du "deep fake" basé à Toulouse.Âgé de moins de 30 ans, Yanis travaille à temps plein depuis septembre pour l'émission C Canteloup (TF1), première émission au monde à utiliser le "deep fake" de manière régulière.

1. Le "deep fake", qu'est-ce que c'est ?

Contraction de "deep learning" (apprentissage en profondeur) et "fake news" (fausse information), le "deep fake" ou "hypertrucage", est un système d'intelligence artificielle qui permet de substituer le visage d'une personne à celui d'une autre. Exemple ci-dessous avec un "deep fake" de Nicolas Sarkozy et Jean Dujardin réalisé pour la chaîne Youtube de French Faker : Pour réaliser le "deep fake", Yanis utilise du code qui est basé sur une technique de "machine learning", autrement dit "apprentissage automatique". "On prend des sources, dans le cas de Plus belle la vie c’est l’actrice Malika Alaoui, on prend 10 à 15 minutes de vidéo de cette personne pour avoir tous les angles de son visage", commence-t-il par expliquer. 

"Ensuite on fait apprendre à l’ordinateur les différentes expressions de Malika (actrice A, ndlr), poursuit-il. En parallèle, on récupère les séquences de destination sur l'actrice qui la remplace (actrice B, ndlr). On découpe le tout et on met tout ça dans l’algorithme".

En apprenant les visages des deux actrices, l'algorithme va finir par calquer le visage A sur le visage B. "C'est l'intellignece artificielle qui permet de faire ça", ajoute le spécialiste du "deep fake".Le travail de Yanis ne s'arrête pas là. Le résultat donné par l'ordinateur n'est pas encore diffusable, reste la post-production. "C’est à moi de matcher les tons, les couleurs, pour que le visage se calque au maximum", décrit-il. 

Le "deep fake" ne s'applique qu'au visage, il faut alors arriver à gommer la démarcation avec le corps : couleur de la peau, grain de la peau. Il faut arriver à faire "un puzzle parfait entre le corps et le visage"

Enfin, French Faker ajoute que son travail, le travail de l'intelligence artificielle, est aidé par le jeu d'actrice de Laura Farrugia, qui remplace Malika Alaoui. "Comme l'algorithme apprend des émotions de la personne qui va être "deepfakée", si Laura arrive à jouer un peu comme Laura, ça va encore mieux marcher".

2. Quand est apparue cette technique ? 

La technique du "deep fake" est apparue il y a trois ans et s'est véritablement démocratisée "il y a moins de deux ans", commente Yanis, et notamment grâce à l'application Zao. 

Cette application permettait de réaliser un "deep fake" à partir d'une photo, et de placer par exemple votre visage dans des scènes de films et d’émissions de télévision. Depuis, d'autres applications se sont emparées de la technique, comme l'appli Reface ou encore Snapchat et TikTok.  Google a même créé son propre outil en open source, "TensorFlow", pour créer des "deep fake". La technique s'applique à l'image mais aussi au son.

3. Quels sont les problèmes éthiques que le "deep fake" peut poser ?

Cette technique peut poser des problèmes éthiques, notamment lorsqu'elle est utilisée en politique ou dans la pornographie. Le "deep fake" dans la pornographie est apparue en 2017 sur Reddit, Twitter ou encore Pornhub. Des célébrités (Emma Watson, Katy Perry, Scarlett Johansson...) ont notamment été la cible de ces fausses sextapes.

En 2018, Jordan Peele et Johan Peretti ont dénoncé les dangers du "deep fake" en créant une fausse vidéo d'un discours de Barack Obama. Alors comment distinguer un contenu humoristique d'un contenu authentique quand la technique du "deep-fake" devient de plus en plus précise ? Certains outils ont été créés pour démonter les supercheries. L'AFP utilise par exemple le logiciel Tungstène pour analyser une photo et déterminer s’il y a eu des modifications.

En 2019, Facebook et Microsoft ont lancé un grand concours baptisé "Deepfake Detection Challenge" (DFDC), afin de créer des outils capables de déceler des vidéos truquées.

En octobre 2019, le gouverneur a ratifié deux lois contre les "deep fake" politiques et pornographiques. Il est illégal de publier une vidéo "deepfakée" pour discréditer un candidat dans les 60 jours qui précèdent une élection. La seconde loi encadre l'usage de cette technique dans la pornographie.

Depuis le 1er janvier 2020, la Chine a mis en place une loi pour punir les créateurs de "deep fake". Il est désormais obligatoire de préciser si une vidéo a été créée grâce à l'intelligence artificielle.

Si c’est entre de bonnes mains, ça peut décupler le potentiel créatif.

Pas d'autre choix que d'encadrer cette pratique : "Il faudrait qu’une charte du "deep fake" existe et, idéalement, ne l’utiliser que de manière éthique. Les gens ont besoin des codes visuels pour ne pas que ça devienne une arme", confie Yanis.

French Faker se bat pour redorer le blason du "deep fake" : "J’essaye de prouver, justement, avec ce genre de travail (Plus belle la vie, ndlr) que ça peut aussi amener des opportunités artistiques".

"Je fais souvent le parallèle entre Photoshop et le "deep fake" parce que Photoshop permet de faire des choses spectaculaires mais aussi des choses pas terribles en terme d’éthique. Si c’est entre de bonnes mains, ça peut décupler le potentiel créatif". 

Les potentialités sont illimitées.

"Les potentialités sont illimitées. On peut faire revivre un acteur, comme avec Star Wars", clame le spécialiste de la technique. Après le décès de Carrie Fisher survenu avant la fin du tournage de l'épisode 8 de la saga, Disney avait travaillé avec des scènes tournées du vivant de l'actrice pour la faire apparaître dans L'ascension de Skywalker"On pourrait le refaire maintenant grâce au "deep fake", en meilleure qualité et à moindre coût", estime Yanis.

"L'intelligence artificielle progresse tout le temps, plus on l’entraîne plus elle est précise, témoigne le jeune Toulousain. A terme, le "deep fake deviendra parfait, j’en suis certain". En bref pour French Faker, qu'il serve à des fins humoristiques ou pour remplacer un acteur empêché, le "deep fake" est "novateur" s'il suit un code éthique.

4. "Deep fake" et Covid, une première mondiale ?

Faire du remplacement en "deep fake" pour un cas Covid serait une première mondiale, affirme Yanis. "Je suis très content d'avoir travaillé sur ce projet, j’espère que ça va donner une bonne image des "deep fake" à la population générale. C’est mon combat en tout cas", témoigne-t-il

Si son travail pour C Canteloup est plus "industriel", le spécialiste du "deep fake" a dû fournir un résultat "de qualité chirurgicale" pour Plus belle la vie. Jusqu'ici, French Faker travaillait seul, ou aidé par deux développeurs pour les parties les plus techniques. Il n'exclut pas de recruter d'autres personnes.

Après 10 jours de travail pour 6 plans, Yanis est curieux d'avoir le retour des téléspectateurs. Ces derniers pourront découvrir les scènes truquées à partir de mardi 17 novembre sur France 3. À partir du 26 novembre, Laura Farrugia, la comédienne remplaçante, apparaîtra avec son vrai visage dans des épisodes complets avant que Malika Alaoui revienne guérie du Covid 19.
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