"La drogue et l'argent s'échangent par les fenêtres", une infirmière en psychiatrie dans les quartiers Nord de Marseille raconte son quotidien

Insécurité des soignants, manque de personnel, de lits, absence de suivi des patients psychotiques : une infirmière de l’hôpital Édouard Toulouse à Marseille dans les quartiers Nord veut faire entendre l'angoisse des soignants en psychiatrie

Pour Sabrina*, c'est trop, parce qu'il n'y a pas assez. Trop de violence au quotidien et pas assez de moyens pour faire face. Infirmière en psychiatrie depuis 10 ans à Édouard Toulouse, dans les quartiers Nord de Marseille, elle a vu la situation s'aggraver dangereusement. Dans son établissement, dans son "pavillon de psychiatrie", dans son équipe, c'est le même malaise qu'ailleurs en France dans ce secteur si particulier de la santé : pas assez de soignants, de lits, de suivi et trop d'agressions.

Et puis, la peur est là. En mai 2023, une infirmière était tuée dans une attaque au couteau au CHU de Reims, un drame venu cristalliser une crise profonde de la psychiatrie,"parent pauvre" du système de santé français.

La crise permanente

Dans son "service des entrants, post-urgence, on reçoit des patients en crise", explique l'infirmière, "nous sommes seulement 4 soignants pour 22 patients, deux infirmiers, deux aide-soignants". Quand elle a débuté, "on était presque le double. En psychiatrie, les soignants sont forcément plus exposés à la violence, mais aujourd'hui cette violence est attisée par le manque de personnel ".

Sabrina raconte les nuits dans son service : "nous ne sommes plus que deux et c'est d'autant plus difficile lorsque nous sommes deux femmes. Récemment, une agression a touché un binôme pourtant masculin. L'infirmier a été roué de coups dans une chambre d'isolement parce qu'il refusait de donner une cigarette à un patient et l'aide-soignant n'a pas pu s'interposer ". Un exemple parmi tant d'autres, soupire-t-elle. 

Le manque d'effectif rend impossible le suivi des patients, sacrifiés sur l'autel des économies : "dans le cas de troubles psychiatriques, un patient qui ne trouve pas de soignants pour l'écouter va finir par devenir violent pour être entendu," précise Sabrina "il ne sait pas faire autrement que donner un coup de poing à un médecin ou mordre l'oreille d'un infirmier".

La drogue à tous les étages

Mais pour Sabrina, la violence est "majorée" aujourd'hui par "les toxiques", comme elle dit : "on subissait déjà le cocktail pauvreté - maladie psychiatrique, mais à cela s'est rajouté la consommation de stupéfiants".

Les drogues illégales, elles circulent à profusion dans l'hôpital ! Pas besoin de sortir et de se rendre sur un point de deal pour en trouver !

Sabrina*, infirmière en psychiatrie à Edouard Toulouse à Marseille

à France-3 Provence-Alpes

Fléau numéro un dans les couloirs d'Edouard Toulouse : la cocaïne qui rend les patients particulièrement agressifs. Une consommation "qui s'est démocratisée", en hausse très nette selon Sabrina : "la drogue circule à l'intérieur de l'hôpital, apportée par les familles des patients ou directement par des dealers ! Il y a des commandes, la drogue et l'argent s'échangent par les fenêtres". Le cannabis a toujours été là, selon elle, mais aujourd'hui toutes sortes de stupéfiants circulent dans cet établissement des quartiers Nord de la ville : "La dernière fois, ma collègue a trouvé une patiente en train de fumer du crack dans sa chambre ! " Mais finalement, rien ne semble plus la surprendre." On n’est pas des flics, on est des soignants", lâche-t-elle dans une forme de fatalisme.

"De l'humain pour s'occuper des humains"

Sabrina se souvient de l'attaque au couteau qui a coûté la vie en mai 2023 à une infirmière". Dans le brouhaha de l’insécurité, "qui parle des infirmiers tués ? " questionne Sabrina. Pour elle, " la seule réponse, c'est apporter des moyens humains pour occuper des humains. Équiper l’hôpital de caméras de surveillance, c'est bien, mais insuffisant." D'ailleurs, Sabrina s'étonne qu'Edouard Toulouse ne figure pas sur la liste des hôpitaux où l'ARS (Agence régionale de santé) va déployer 6 millions d'euros pour renforcer la sécurité.

Une prime de territorialité serait la carotte! Il faut absolument compenser la crise de la vocation en redonnant de l'attractivité à nos métiers dans des quartiers difficiles.

Sabrina*, infirmière en psychiatrie dans les quartiers Nord

à France 3 Provence-Alpes

Dans son rapport 2022, l'ONVS, l'Observatoire national des violences en milieu de santé, recense près de 20 000 agressions en milieu médical, dont 84% touchent des personnels soignants. Dans des quartiers populaires où l'insécurité fait partie du décor, il faudrait, selon Sabrina accorder aux personnels soignants "une prime d'attractivité territoriale, déjà en vigueur en Seine-Saint-Denis ", pour faire face à la pénurie de personnel dans le secteur.

"On paye notre litre d'essence deux euros comme tout le monde, alors la vocation passe après" conclut Sabrina "et puis, face aux risques, si je dois choisir entre mes enfants et mes patients, le choix est vite fait ".

* Sabrina est un prénom d'emprunt, afin de préserver l’anonymat de ce témoignage.