À Marseille, sur les ruines de la rue d'Aubagne, l'émotion des habitants et l'envie de justice

Ce mardi 5 novembre, entre 500 et 1 000 personnes ont observé huit minutes de silence pour les victimes de l'effondrement de deux immeubles, il y a un an. / © MAXPPP/David Rossi
Ce mardi 5 novembre, entre 500 et 1 000 personnes ont observé huit minutes de silence pour les victimes de l'effondrement de deux immeubles, il y a un an. / © MAXPPP/David Rossi

Ce mardi 5 novembre, l'hommage aux huit morts de l'effondrement des deux immeubles du quartier de Noailles, il y a un an, s'est terminé aux cris de "Ni oubli, ni pardon!". Entre recueillement, peine et colère, paroles d'habitants.

Par Benjamin Hourticq

Le trou béant de la rue d'Aubagne, bien visible, Virgnie le ressent aussi au fond d'elle. Ce mardi 5 novembre 2019, un an après l'effondrement des immeubles 63 et 65, cette enseignante se devait de participer aux huit minutes de silence aux huit disparus, "pour être auprès des familles des victimes, pour rendre hommage aux victimes". 

Le 22 octobre, Virgnie a réintégré son appartement, dans un immeuble de la rue meurtrie. Avec sa famille, elle a fait partie des plus de 3.000 délogés marseillais, "une année à l'hôtel". Mais malgré son retour chez elle, la blessure n'a pas cicatrisé, le souvenir de ce jour noir est prégnant et la douleur intacte.

Dans les yeux embués de Virginie, on peut voir la pluie de ce 5 novembre funeste et dans sa voix tremblante entendre les roulements de la pierre qui s'effondre.

"Aujourd'hui, c'est toutes les émotions qui remontent, confie-t-elle. Ca a été une année tellement stressante, tellement angoissante. C'est dur de pas savoir où on va dormir, quand on va rentrer chez nous, que va devenir notre quartier... C'était tres stressant."

Aujourd'hui, cette amoureuse du quartier de Noailles, patchwork multiculturel, plus que jamais attachée à cette "belle rue", a toujours du mal à comprendre ce qui s'est passé il y a un an.

Comment l'immeuble 65, qui paraissait robuste, s'est-il effondré? Virginie se remémorre le départ de son fils du domicile à 8h45 et de son mari à 8h30, quand le drame s'est produit à 9h05. Et s'ils étaient passés devant les immeubles à ce moment-là? Et si l'effondrement était survenu plus tôt? Et si, et si...

Aujourd'hui, en regardant le vide des 63 et 65 de la rue d'Aubagne, la douleur et les peurs des souvenirs emplissent l'espace vacant. Certains habitants n'osent plus revenir.

Mais Virginie, "tombée amoureuse" de son appartement et de la rue d'Aubagne en 2012, compte bien affronter cette longue épreuve. "J'espère que les travaux vont pouvoir commencer et reprendre une vie normale".
Rue d’Aubagne, le témoignage de Virginie

Rue d’Aubagne à Marseille, le témoignage de Virginie, habitante du quartier. Collectif du 5 novembre : Noailles en colère Aller plus loin : https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouch...

Publiée par France 3 Provence-Alpes sur Mardi 5 novembre 2019

Liliana, mère de Julien, décédé le 5 novembre

Liliana Lalonde portera à jamais en elle les stigmates du 5 novembre 2018. Ce jour-là, elle a perdu son fils, Lilian, dans l'effondrement des immeubles de la rue d'Aubagne. Un an après, ce mardi 5 novembre 2019, elle a participé au rassemblement citoyen en hommage aux victimes.

"Très touchée" par cette mobilisation, cette mère, forte du ciment de la solidarité des collectifs et des associations, est fidèle au slogan de "Noailles debout". Malgré le chagrin qu'elle portera toujours en elle, Liliana parle aujourd'hui de "combat". Son horizon désormais, même si elle sait qu'il est probablement lointain, c'est "la justice".

"Jusqu'à maintenant, nous lui faisons confiance, confie Liliana. On attend beaucoup d'elle. On se sent forts, et aujourd'hui, plus que jamais au bout d'un an, on est accompagnés et soutenus par beaucoup de monde, les collectifs, les associations... Je suis sûre qu'ensemble, on va y arriver. On va y arriver. Ca va tarder, mais on va y arriver."

Pascal, habitant de la rue d'Aubagne, délogé 7 mois

Pascal fait partie des 400 habitants de la rue d'Aubagne qui ont dû quitter leur appartement : "Je suis resté pas loin de sept mois à l’hôtel quand même." Son histoire, comme celle des autres délogés, raconte ce qu'est profondément le drame du 5 novembre 2018.

Une tragédie. Ou plutôt l'acte d'une histoire qui se jouait depuis des années derrière les rideaux et les projecteurs, soudainement mise à jour : "Rue d’Aubagne, il s’est passé quelque chose de grave, mais après, ça tombait de partout. Dans toute la ville, des gens se sont trouvés dehors, délogés. Je me suis dit, il y a quelque chose qui fonctionne plus dans cette ville." 
Pendant les mois qui ont suivi, les Marseillais sont devenus des vagabonds, dans leur propre ville. Une vie en suspens, où l'avenir s'assombrit.

"Par la force des choses, je crois qu’on s’inquiète pour soi, pour les amis, pour les voisins, raconte Pascal… On se demande comment ça va se passer, parce que bon… Quand on est délogé et qu’on n'a aucune info, qu'on sait pas si on va être relogés, si on va réintégrer nos appartements…"

Depuis ce 5 novembre 2018, malheureusement, l'histoire continue. Les Marseillaises et Marseillais, à l'image de Pascal, essaient de vivre comme avant, en s'efforçant, fatalement, de voir la normalité dans l'anormalité : "Mon immeuble, il est à l’image de la rue d’Aubagne, hein ! Mais il est pas insalubre. De ce côté-là, c’est clair, il est propre, j’ai pas de souci particulier.

Et pourtant, "depuis un an, on assiste à la destruction, la démolition de nouveaux immeubles, insiste Julie Spica, du collectif du 5 novembre. Les évacuations sont hebdomadaires, le quartier s'est vidé et s'est désertifié de ses habitants." Pour la militante, le séisme du 5 novembre et ses répliques actuelles, c'est "un trauma collectif".
Illustrations - Des immeubles de la rue d'Aubagne à Marseille. / © GERARD JULIEN / AFP
Illustrations - Des immeubles de la rue d'Aubagne à Marseille. / © GERARD JULIEN / AFP

Emmanuel Patris, collectif du 5 novembre

Quand le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, annonce mardi 4 novembre, que "la crise en elle-même est résorbée", sur le terrain, les citoyens engagés dressent un tout autre constat.

Membre du collectif du 5 novembre et co-président de l'association "Un centre-ville pour tous", Emmanuel Patris "n'a vraiment pas l'impression qu'au niveau des institutions, il y a une véritable prise de conscience des enjeux pour lutter contre le mal-logement à Marseille.

Il conteste également les chiffres officiels de la mairie, présentés la veille, de 3.200 Marseillais délogés : "C'est 4.000 délogés. Les chiffres avancent tous les jours. On continue encore aujourd'hui d'évacuer, encore cette semaine il y a eu de nombreuses évacuations."

Ce mardi, un an après le drame, Emmanuel Patris, comme les autres citoyens engagés dans la lutte contre le mal-logement et réunis comme jamais depuis le drame, affichait son émotion, mais avec l'envie intacte de continuer à agir, "demain, après-demain, après les municipales".
Rue d'Aubagne, témoignage d'Emmanuel Patris

Quelles leçons tirer du drame de la rue d'Aubagne ? Emmanuel Patris, co-président "Un centre-ville pour tous"... Aller plus loin ➡ https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouch...

Publiée par France 3 Provence-Alpes sur Mardi 5 novembre 2019
 Selon la fondation Abbé Pierre, à Marseille, sur 860.000 habitants, 100.000 vivent dans des taudis. Depuis le drame de la rue d'Aubagne, les collectifs et associations en lutte sur la question du mal-logement se sont unifiés massivement, pour obliger les pouvoirs publics à s'engager dans le respect des droits des personnes vivant dans des habitations insalubres.

La charte du relogement, notamment, obtenue en avril 2019, liste tous les droits des délogés pendant et après l'éviction de leur domicile. Parmi eux, par exemple, le respect du droit au logemement décent et adapté pour tous, le respect du retour dans le logement ou le quartier d'origine et la transparrence des procédures.

Lundi 4 novembre, le ministre du logement, Julien Denormandie, a réaffirmé l'engagement de l'Etat dans la crise du logement à Marseille, avec l'investissement de 240 millions d'euros qur dix ans, notamment via l'Agence nationale de l'habitat (Anah). Depuis l'an dernier, 17 millions ont été investis des deniers nationaux.

Julien Denormandie a également annoncé la création d'une société d'aménagement commune entre l'Etat et les collectivités locales, chargée de la rénovation du centre-ville de Marseille.

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