Coronavirus : le rapport sans concession des médecins libéraux sur la gestion de la crise sanitaire

Dans un livre blanc adressé aux autorités sanitaires, les médecins libéraux de Paca dénoncent la gestion de crise du Covid-19. Manque d'équipements de protection, centralisation des appels par le 15, rupture du suivi des patients avec le médecin traitant. Ils dénoncent, et annoncent 11 propositions.
Un généraliste reçoit son malade dans son cabinet
Un généraliste reçoit son malade dans son cabinet © Jean-François Frey/MaxPPP
À l’heure d’un Ségur de la santé qui s’adresse essentiellement à l’hôpital, l'Union Régionale des Professionnels de Santé Libéraux (URPS) Paca porte la voix des médecins de ville qui veulent témoigner de "ce que nous avons vécu et ce que nous ne voulons plus vivre".

Dans un livre blanc destiné aux autorités sanitaires, ils reprennent point par point, les grands sujets de tension qui ont jalonné la crise.

Dès le début de la crise, les médecins libéraux se sont mobilisés spontanément avec les infirmières : réorganisation de l’accueil en cabinet, téléconsultation, mise en place des centres covid…

Très vite, sur le terrain, les médecins libéraux se sont retrouvés dépourvus d’équipements de protection individuelle, dénoncent-ils, "l’État ayant réquisitionné les stocks, centralisé l’approvisionnement, et fléché les équipements disponibles vers les hôpitaux".

Ce n’est que bien plus tard que "l’ARS a été en mesure d’approvisionner, avec parcimonie (souvent avec du matériel de récupération, "testé mais périmé"), mais avec des disparités majeures selon les territoires, certains n’ayant jamais été dotés de masques FFP2, écrivent-ils encore. Prévoyant "engorgement et chaos", médecins et infirmières ont alors entrepris l’organisation de "centres Covid". Une décision opérationnelle, et rapide, à laquelle les professionnels libéraux ont vu s’opposer "la doctrine nationale" portée par les Agences Régionales de Santé (ARS).

Le docteur Bernard Blanc, médecin généraliste à Velaux, dans les Bouches-du-Rhône, est de ceux-là.

En quatre jours, un "centre Covid" est créé, grâce à la mobilisation extrêmement rapide d'une trentaine d'une soixantaine de médecins et infirmières et d'une vingtaine de bénévoles. Les maires des villages de Ventabren, La Fare, Coudoux, Velaux et Eyguilles donnent leur feu vert.

"Nous avons réussi ainsi à trouver des masques, des charlottes, des tuniques pour protéger les patients et les soignants", raconte avec fierté le Dr Blanc.

"Nous avions sept box pour recevoir les malades. En deux mois, nous en avons vu 500, la moitié était positive au Covid. Et aucun de nos soignants n'a contracté la maladie. Nous avons géré au mieux cette crise, en établissant ensemble des protocoles. C'était intense, mais magique".

L'expérience des gens de terrain ne les intéressait pas. Nous regrettons que toute notre action n'ait jamais été reconnue.

Dr Bernard Blanc, médecin généraliste

Les équipes sur le terrain s'attendent à recevoir des félicitations, ou tout du moins la visite encourageante de leurs administrations : ARS, centre du 15, Caisse d'assurance maladie. Mais au contraire...

"Le centre 15 ne nous a jamais envoyé un seul patient, alors que nous pouvions en accueillir encore plus. C’est une évidence on a été mis de côté, car on est arrivés trop vite", dénonce le praticien.

"Nous n'avons jamais reçu la visite d'un quelconque représentant de l'ARS ou de la CPAM. Le seul contact que l'on a eu, ils nous ont demandé un dossier administratif. Et puis plus de nouvelles, du tout. L'expérience des gens de terrain ne les intéressait pas. Nous regrettons que toute notre action n'ait jamais été reconnue".

Des témoignages comme celui-ci, les représentants de l'URPS Paca en ont reçu des nombreux. Les médecins de terrain leur ont raconté leur lutte pour faire reconnaître administrativement leurs "centres Covid" souvent organisés urgemment, avant même d’avoir été déclarés, "et dès lors, potentiellement menacés d’interdictions administratives".

Au point que les organisateurs de ces centres ont "interprété la position de l’ARS et de l’Assurance maladie comme une volonté de blocage".

Une offre de soins "désorganisée"

La gestion de la crise a très vite été perçue comme centrée sur l’hôpital. Le choix national de centraliser les appels par le centre 15 seulement "a très clairement désorganisé l’offre de soins sur le territoire", selon les médecins libéraux.

Un constat qui rejoint celui des pompiers, dont le numéro d’appel 18 n’a pas été mis en avant, et qui se sont trouvés "sous-utilisés" durant la crise sanitaire.

La médecine de ville estime que ce parti pris les a éloignés de leurs patients. "Le médecin traitant n’a jamais été prévenu ni été intégré dans le suivi des malades" mis en place par le 15 et l’hôpital, dénoncent les médecins libéraux

Les établissements privés "en 3e ligne"

Les décisions nationales "ont placé les établissements privés en troisième ligne", estime l’URPS Paca. Après avoir dû déprogrammer tous les actes médicaux non urgents et mettre des lits à disposition des malades covid, les cliniques n’ont enfin été sollicitées "que bien plus tard".

Rien à voir, estiment les médecins du sud, avec la situation rencontrée par leurs collègues d’Ile de France ou du Grand Est qui ont subi le choix national de "transporter des patients lourds vers d’autres régions, voire d’autres pays, plutôt que de solliciter les cliniques voisines".

Manque d’agilité dans les ARS

Les médecins libéraux s’interrogent sur la pertinence du fonctionnement des Agences régionales de santé en temps d’urgence, estimant qu'elles manquent "de l’agilité nécessaire pour répondre à une crise sanitaire".

Ils dénoncent "une inadéquation structurelle majeure de l’institution à un événement inattendu" et appellent "à une refonte sérieuse des chaînes décisionnaires". Une des raisons possibles avancées par l'UPRS, "l’absence totale de professionnels de santé du monde libéral au sein des ARS".

Les médecins libéraux épinglent également la "communication anxiogène" du gouvernement durant cette crise "et les injonctions à ne pas se rendre chez son médecin" qui ont fini par rendre "invisible l’action de la médecine de ville et renforcer l’amertume des soignants".

Onze propositions

La médecine de ville a élaboré onze propositions à destination des autorités sanitaires. Regrettant leur mise à l’écart par le Ségur de la santé. Les libéraux réclament notamment que le pilotage des parcours de soins soit confié au médecin traitant.

Ils proposent un rôle plus affirmé des Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) qu’ils ont déjà mises en place avec les infirmières, kinésithérapeutes, psychologues…

Ils réclament une vraie décentralisation des Agences régionales de santé, et une marge de manœuvre plus "locale" pour les CPAM afin de les rendre plus réactives "à des besoins urgents de prise en charge".

L’ARS conteste point par point

Dans un communiqué, l'Agence régionale de santé de Paca s'est élevée jeudi en faux sur la contreverse soulevée par l'UPRS. 

"Nous savons, par nos travaux concrets avec nos partenaires,  que ces propos ne sont pas représentatifs de l’ensemble des médecins de ville, et encore moins des autres professionnels de santé de proximité", estime l'ARS.

"L’ARS a été pleinement mobilisée pour répondre aux sollicitations de tous types : manque de masques, questions sur l’hygiène, mise en place de la télémédecine informations sur les dérogations tarifaires, maintien des services au domicile pour les patients vulnérables".

L'Agence régionale de santé de Paca estime que les médecins libéraux se sont "fortement mobilisés au cours de la 1ère vague et répondent encore aujourd’hui présents à chaque fois que l’ARS les sollicite avec l’apparition de clusters".
 
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