REPORTAGE. Covid 19 : plongée dans le service de rééducation post-réanimation où les patients réapprennent à vivre

Au SRPR de l’Hôpital Européen, médecins, infirmiers et kinésithérapeutes accompagnent les patients touchés par le coronavirus qui ont dû passer en réanimation. Ici, six lits accueillent ceux qui doivent réapprendre à marcher, parler, manger et respirer…
Ce kinésithérapeute accompagne les patients touchés par le coronavirus qui ont dût passer en réanimation.
Ce kinésithérapeute accompagne les patients touchés par le coronavirus qui ont dût passer en réanimation. © E. Zini/FTV
Le souffle lent et régulier des respirateurs artificiels, les bip-bip discrets des appareils électroniques, le grincement des lits dans les chambres de chaque côté du couloir. Le service de rééducation post réanimation de Marseille, c'est d'abord un univers sonore particulier. Des bruits qui deviennent le quotidien des patients touchés par le Covid-19 en provenance du service de réanimation. 

"Une sensation de suffocation, d’étouffement, constante"


La mission de ces professionnels : faire face à la neuromyopathie de réanimation. En d’autres termes, la fonte musculaire aggravée chez ces patients liée à une inactivité prolongée après leur passage en réanimation. Pour certains d'entre eux, il n’est plus possible de se nourrir, de bouger et même de respirer sans aide.

C’est ce qu’a vécu René Paci. A 70 ans, il a été victime d’une double pneumonie en août. Maintenu dans le coma pendant plus de deux semaines, il est arrivé à son réveil au SRPR où il a été pris en charge. Pour le docteur Rettinavelou Soundravelou, responsable du service, sa situation est comparable aux patients touchés par le Covid-19 qui occupent pour moitié son service. "Malheureusement les patients qui ont été victimes de coronavirus sont dans un état qui ne leur permet pas encore de communiquer", souffle-t-il.
 
La salle de rééducation respiratoire de l'hôpital de Marseille.
La salle de rééducation respiratoire de l'hôpital de Marseille. © Loïc Perrier / France Télévisions
A l’heure du déjeuner, son plateau-repas sur les genoux, René Paci a le sourire aux lèvres, même si ses traits sont tirés. Assis sur son lit dans la petite chambre lumineuse, il se souvient de ses premiers instants, il y a trois mois, dans ce service. "Au début, ce n’était vraiment pas facile, je n’arrivais pas à respirer, glisse-t-il. C’était une sensation de suffocation, d’étouffement, constante."

Un long parcours de rééducation

Un sentiment logique pour le docteur Rettinavelou Soundravelou. "Quand on veut les sevrer du respirateur, ils n’ont plus les muscles nécessaires pour respirer", souligne-t-il. Tout doit alors se faire "petit à petit". "Le but, ce n’est pas de les épuiser, ajoute le praticien au regard bienveillant derrière son masque. On commence par des plages d’un quart d’heure, vingt minutes de déventilation." Puis elles deviennent de plus en plus longues, plusieurs heures, avant de passer à une journée entière.

C'est ce qui attend les victimes de la deuxième vague de coronavirus. Ils en sont encore à leurs débuts de ce long parcours de récupération. Quand ils arrivent dans ce service, tout est évalué : leur capacité physique, respiratoire mais aussi motrice.

"Quand on leur demande de faire quatre pas, ils finissent par s’écrouler d’épuisement"


Et c’est là qu'Igor Seghboyan, le kinésithérapeute de ce service, entre en scène. "Une note sur 60 est attribuée à chaque patient : 30 pour le haut, 30 pour le bas, chacune divisée en 2, donc 15 pour chaque côté. Et chaque articulation est notée alors sur 5", détaille ce soignant d'une trentaine d'années en se grattant la barbe et visiblement affecté par l’état déplorable de certains patients.
 

"Il y en a qui arrivent avec une note de zéro. Ils ne peuvent même plus bouger, seulement quelques contractions sont à peine visibles." 

Igor Seghboyan, kinésithérapeute


La réanimation laisse une trace indélébile dans le corps. Et ses séquelles respiratoires s’accompagnent parfois de complications physiques telles que des paralysies, complètes ou partielles. Bougeant légèrement l’épaule droite, le kiné confie : "Voilà. Ça, c’est le premier mouvement qu’a fait un patient au bout de deux semaines. Je m’en souviendrais toujours… mais il est reparti quelques semaines plus tard, sur ses deux jambes." Pour lui, tout doit être fait étape par étape. Au début, "quand on leur demande de faire quatre pas, ils finissent par s’écrouler d’épuisement".

La crainte d'être submergé par la deuxième vague

Une situation difficile à vivre pour lui. "Le Covid ça devient trop statistique", confie le kiné, qui déplore "ceux qui jouent avec les chiffres" pour minimiser la gravité de l'épidémie. "Le pourcentage de cas graves sur l'ensemble de la population est peut-être faible, mais au final ce sont quand même des gens qui meurent", grince-t-il.

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Une inquiétude que partage le docteur Rettinavelou Soundravelou. "Je crains qu’avec cette nouvelle vague, il y ait plus de patients." Et pour cause, le service est en flux tendu actuellement. Avec seulement 6 lits de part et d'autres du long couloir, le SRPR est à la merci de la moindre hausse du nombre de patients en réanimation. La crainte au sein de ce service ? D'être débordés et de ne plus pouvoir continuer à garantir ce suivi très particulier.

"La réa, c'est traumatisant"

Ce qui fait la marque du service, c’est son côté humain et l’accompagnement que reçoivent les patients, estime le docteur Soundravelou. "Il y a un important suivi psychologique qui accompagne la partie physique", assure-t-il. Amusé, Igor Seghboyan, le kiné, ajoute : "C’est important l’avis du médecin, il est celui que les patients consultent car il a cette aura autour de lui. Ils le considèrent comme un père." "Et à côté du père, on peut dire que lui c’est la mère", sourit-il en désignant Sangaré Salissi, l'un des doyens du service. L’infirmier, les bras croisés sur son corps frêle, acquiesce : "La réa, c’est traumatisant."

Ce dernier sait de quoi il parle. Il a travaillé pendant de nombreuses années en service de réanimation et explique que les patients se raccrochent à ce qu’ils peuvent, les bruits, les voix, "même l’horloge sur le mur ". C’est pour cela que "la mise en confiance est capitale" à leur arrivée dans le service.

Le docteur Rettinavelou Soundravelou acquiesce. Pour le médecin, il y a un phénomène d’angoisse plus ou moins fort, mais quasi systématique, lié au passage en réanimation. Il raconte comment certains patients gardent un profond traumatisme même des mois après être sortis de l’hôpital. Parfois, le seul remède pour leur permettre de retrouver la paix, est de revenir ici.
 

"Ils ont besoin de retourner sur place et de mettre une image sur ces bruits qui les hantent."

Le docteur Rettinavelou Soundravelou

 
Le docteur sort son portable pour montrer des vidéos prises dans son service. On y voit des patients faisant leurs premiers pas, soutenus par des soignants et accompagnés par un ensemble complexe de machines sophistiquées, fils, tuyaux… Une machinerie de pointe digne d'une mission spatiale. Et si les patients ne sont pas des astronautes, ils semblent pourtant découvrir une autre planète quand ils arrivent ici.
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