Déchets : grève à répétition, voilà pourquoi à Marseille les poubelles c’est toute une histoire

Au terme d’une énieme grève de 14 jours, un accord a à peine réconcilié les principaux acteurs de la propreté marseillaise, qu'un nouveau préavis est déposé pour le 25 janvier. L’enfer des poubelles à Marseille ne date pas d’hier et ne se règlera pas demain. Explications. 

Des poubelles s'amassent dans plusieurs quartiers de la ville.
Des poubelles s'amassent dans plusieurs quartiers de la ville. © Virginie Danger / FTV

"Marseille, 2ème ville de France, la plus pourrie !", lâche cette habitante du 15ème en enjambant un sac poubelle, rue de Lyon. Il faut le voir pour le croire. Des montagnes de déchets jonchent encore les trottoirs. Les passants piétinent la saleté ambiante dans une odeur de poubelles macérées.

Sur fond sonore de pelles qui raclent le sol, les uniformes bleus et jaunes employés par la société Derichebourg s’agitent pour ramasser les ordures après deux semaines de grève. Pire que l'odeur, les rats.

"C’est une invasion", confie cette maman inquiète des conséquences sanitaires en pleine crise pandémique. Dégoût et sentiment d’abandon, voilà ce que vivent ces habitants du quartier nord, souvent le plus délaissé. D’où vient le problème ? Bon nombre de Marseillais sont d’accord, les déchets sont un sujet. Un gros sujet.

Sous le couvercle, l’histoire

Marseille "sale" depuis l’antiquité ? Sa réputation remonte à loin, elle aura même inspiré un livre. Pierre Godard et André Donzel racontent dans "Eboueurs de Marseille - entre Luttes Syndicales et pratiques Municipales".

A l’époque, la ville construite par les Grecs "détonne" par son manque d’infrastructures urbaines comparé aux voisines romaines. La belle phocéenne profite longtemps d’un service public gratuit qui fait bien son travail. La pluie. Il faut imaginer la tonne d’ordure déversée dans le port jusqu’à le rendre parfois inutilisable.

De cette situation naissent les escoubiers (du provençal escoba pour balayer) qui prennent le relais et le balai. Issus des classes populaires, autofinancés sur la vente de leurs déchets, ils nettoient Marseille sans l’aide de la ville.

La municipalité de Max Consolat (1835) change la donne et délègue pour la première fois l’activité à des entrepreneurs privés. En pleine pandémie du choléra, les conditions sanitaires sont déplorables. Avec un réseau d’égout quasiment inexistant, 370.000 Marseillais se servent de la rue comme principal exutoire. C’est du propre.

Defferre, le début de la fin ?

Début XXème, la régie municipale se voit enfin confier le nettoyage. La ville achète la décharge d’Entressens qui tournera sur fond de scandale écologique jusqu’à sa fermeture en 2010.

A la même période, la construction de l’incinérateur dans les quartiers nord au niveau du garage de la Cabucelle est un vague espoir vers le chemin de la propreté. Il fonctionne mal pour l’ex-maire PS qui choisit d’y mettre un terme lors de sa victoire aux municipales de Marseille en 1953. Première erreur ?  

Les déchets, c’est un peu la benne au pied pour Gaston Defferre, fondateur du fameux "fini-parti". Connu des Marseillais, il permet aux éboueurs de rentrer chez eux une fois le travail (bien) fini sans avoir à justifier de leurs horaires.

C’est le point de départ d’une véritable cogestion de la propreté entre la mairie et le très puissant syndicat FO, rapportée comme clientéliste par les observateurs. Majoritaire à Marseille, FO est grand partisan du service public et largement représentatif des éboueurs de la ville.

En 1985, Defferre en pleine problématique du traitement des déchets profite d’une grande réforme de la propreté pour privatiser une partie du service. Et de trois ! Municipalité, syndicat et prestataires privés se partagent désormais la poubellisation, un sac de nœuds qui peine encore à être démêlé en 2021.

13 janvier 2021, après deux semaines de grève, dans une rue du 15ème arrondissement de Marseille.
13 janvier 2021, après deux semaines de grève, dans une rue du 15ème arrondissement de Marseille. © Yasmine T. / FTV

Les déchets sur fond de gros sous, grèves et politique 

En pleine société de consommation, la ville voit considérablement augmenter le nombre de déchets et se pose la question de l’efficacité. Incinération, stockage ou recyclage ? Tout a un prix.

Fin des années 90, Pierre Godard, ancien éboueur de Marseille et syndicaliste décrit dans son livre un virage "brutal" vers l’incinération sous la pression de l’Etat. La collecte sélective est plus efficace sur le long terme mais a des désavantages. Elle implique un geste politique fort pour engager les électeurs vers une démarche civique. Un projet long, mais surtout une technique qui rend le rendement de la collecte dépendant de l’engagement citoyen.

Pour Pierre Godard, voilà ce qui pousse l’équipe de Gaudin à choisir l'incinérateur de Fos en 2004. La marche vers l’incinération serait faite sous l’impulsion de grandes sociétés privées notamment Suez et Véolia. La filière des déchets est devenue rentable. Très rentable.

L’incinération coûte cher et le rendement est fait sur l’engagement du tonnage d’ordure. Qui dit logique économique dit réponse politique. Les acteurs de la propreté se multiplient mais le donneur d’ordre reste officiellement…la ville.

"Les poubelles ne sont ni de droite, ni de gauche", rappelle Patrick Rué, le patron du syndicat des territoriaux FO. Pourtant, le problème persistant de la saleté à Marseille vient en partie de la difficulté des acteurs à s’accorder sur une politique de propreté commune.

Des grèves jusqu’à la fin des temps ?

Les grèves des poubelles à Marseille, "c’est la bombe atomique" comme le dit Thierry Bezer, journaliste politique à France 3. Les habitants en ont connu au moins une par an depuis 2015 (exception faite en 2018).

Celle d'octobre 2010 restera l'une des plus marquantes. Après neuf jours sans ramassage et 8.000 tonnes de détritus dans les rues, le préfet des Bouches-du-Rhône en appelle à l’armée pour sauver la ville de ses déchets.

Moyen de pression extrêmement efficace, les mouvements sociaux aux motifs variés se répètent inlassablement. Retraites, manque de moyens, licenciements abusifs… Sous la pression des syndicats, les acteurs privés doivent maintenir un dialogue social permanent. Pas le choix. Leur chiffre en dépend.

Si l’objectif de FO est d’éviter l’extension de la privatisation du service, celui des sociétés est bien le rendement sur les tonnes ramassées et la sauvegarde de leur marché.

Pendant la grève de décembre 2020, c’est encore le patron FO qui est appelé à la rescousse de la métropole et des employés Derichebourg pour débloquer les négociations complexes. "Effectivement au départ, je n’ai rien à faire là", confie Patrick Rué, amusé.

Encore aujourd’hui, bien longtemps après Deferre, la patronne de la propreté appelée Métropole Aix-Marseille-Provence et les privés, ne peuvent avancer sans le soutien du puissant syndicat.

Aux grands maux les grands moyens 

Assurer la fraîcheur de la belle phocéenne reste aujourd’hui une organisation complexe. Il y a d’abord le partage des responsabilités entre La Métropole, en charge au global de la collecte des déchets et les mairies de secteurs, qui organisent la propreté de leurs quartiers (tout en restant sous la coupe métropolitaine).

Seule exception, les arrondissements 1 et 2 dont la propreté a été confiée aux privés Suez et Noé Concept Innovant.

Vient ensuite la division du ramassage des déchets entre le secteur privé et public.

Avec l’appel d’offre de renouvellement global des marchés en 2017 (pour des contrats de six ans) le groupe Derichebourg a hérité du ramassage des 2ème, 15ème et 16ème arrondissements quand Bronzo, groupe des Eaux de Marseille (filiale de Véolia) assure le 3ème et le 14ème. La métropole gagne le ramassage des onze autres circonscriptions effectué par les fonctionnaires territoriaux.

Tous, acteurs de la propreté et habitants, rêvent d’une ville propre. Mais tous, se renvoient le cauchemar des détritus comme la patate chaude ou la boule puante.

"Les poubelles de Marseille, c’est un peu le marronnier qui revient tous les ans", réagit René Francis Carpentier, vice-président du conseil de territoire Marseille-Provence de la propreté, gestion et réduction des déchets. La Métropole se défend d’avoir une vraie volonté de changer les choses et d'allouer un budget plus que conséquent propice au changement. 

De gros sous, là encore. Un avis de la chambre régionale et territoriale des comptes publié en 2017 pointe du doigt des prix supérieurs à la moyenne, rapportés au nombre d’habitants ou au kilomètre de voirie.

Un rapport annuel de La Métropole appuie sur cette même année avec "un coût complet global de la compétence déchets sur le territoire de la Métropole de 181 € TTC/habitant/an". L’argent est bien sur la table. Alors, à qui la faute ?

 Le fait que la métropole et la mairie soient d’obédiences différentes ne va pas aller dans le bon sens. 

Sarah Bourgeois, fondatrice de l'association Poubelle La Vie

"Un discours de vérité"

Marseille, c’est 500.000 tonnes de déchets à l’année. René Francis Carpentier soulève une production anormale de déchets. L’élu de la métropole, le patron FO et la fondatrice de l’association Poubelle La Vie s’accordent sur un point : le manque de civisme général. Les mauvaises manières des habitants et un manque de répression sont très largement pointés du doigt par tous les acteurs, mais sans réponse politique ferme et efficace.

Les résultats des dernières élections municipales vont largement peser dans la benne des Marseillais. Pour Sarah Bourgeois, élue LR dans les 1er/7e arrondissements, soutien de campagne de Martine Vassal et instigatrice de Poubelle La Vie "le fait que la métropole et la mairie soient d’obédiences différentes ne va pas aller dans le bon sens".

Investie depuis des années pour la cause, elle porte sur la page Facebook de l’association les voix de 21.000 Marseillais à bout de nerfs en mal de comprendre la lenteur du système. Les années passent, lassés, les habitants prennent le relais. Pour Sarah Bourgeois, l’initiative de la rue et le besoin d’expression citoyenne montrent une envie des habitants de se débrouiller par eux-mêmes en dehors de tout intérêts politiciens.

"Un discours de vérité".  C’est la promesse du nouveau maire PS faite le 10 janvier dans Dimanche en politique. Au micro de Thierry Bezer, Benoît Payan promet une action main dans la main avec la présidente de la métropole Martine Vassal pour changer la donne… avant de préciser "que pour agir, il faut avoir les manettes". Voilà qui ne sent pas très bon pour l’avenir.  

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