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L'Usine Arjowiggins, visage de la désertification industrielle

Deux silhouettes pendent au dessus de la route bordant l'usine Arjowiggins. / © Baptiste Mezerette/FTV
Deux silhouettes pendent au dessus de la route bordant l'usine Arjowiggins. / © Baptiste Mezerette/FTV

La liquidation judiciaire de la papeterie géante de Bessé-sur-Braye, en Sarthe, a laissé 573 ouvriers sur le carreau. Une fermeture d'usine qui met en péril tout un territoire. Alors pour éviter le pire, ex-salariés et citoyens se battent. Première étape de mon voyage au coeur de la France oubliée.

Par Baptiste Mezerette

Il faut monter sur les hauteurs du village pour bien comprendre de quoi il s’agit. Là, en contrebas. Un mastodonte de fabrique à papiers, flanqué aux abords des champs de blé. J’interpelle un habitant : "C’est bien l’usine Arjowiggins, là-bas ?" Mon doigt pointant l’horizon. "Oui, c’est ça" dit-il, avant de marquer un long silence. « Enfin, c’était… Il n’y a plus rien maintenant, ça a fermé. »Ici, les habitants l’appellent la cathédrale de Bessé, tellement elle en impose. Un monument aussi précieux que le château de Courtanveaux, écrin médiéval de la ville. "Cest l'entreprise phare"dit Jacques Lacoche, le maire. "Une institution". Arjowiggins, ou plutôt "Arjo" pour les intimes, c’était près de 600 salariés, dont un tiers habitait dans cette commune de 2200 âmes. Un des poumons industriels de la vallée du Loir, à une heure de voiture du Mans et de Tours. Les vestiges d’une ligne de chemin de fer longeant l’usine, jadis utilisée pour affréter la pâte à papier, évoque ses deux siècles d’existence. Arjo était le fleuron de l’industrie papetière française, avec des tonnes de papiers couchés recyclés, de papiers ignifugés ou de jeux de cartes produits par des géants d'acier.

Effet domino destructeur

La liquidation judiciaire prononcée le 29 mars a terrassé le plus grand employeur de Bessé-sur-Braye. Et met en péril quelque 1500 sous-traitants. Dans le bourg, à l’angle de la place du village, deux magasins travaillaient pour Arjowiggins. Optique Bessé-sur-Braye d’abord, qui fournissait des lunettes de protection aux ouvriers. "Ses dernières commandes n’ont même pas été réglées", dit-on au café de la gare. Le maire confirme. Puis, en face, MD Clean, une société de nettoyage, qui lavait les vitres de l’usine.  Le gérant de l’entreprise a d’ailleurs lancé une cagnotte en ligne pour venir en aide aux sous-traitants de la papeterie. "Les conséquences de cette fermeture ne peuvent qu’être désastreuses", se désole Jacques Lacoche, l'édile sarthois.

Si je pouvais avoir ce grain d’espoir pour redémarrer les machines pour mes collègues et ces familles qui sont tombés, je serais le premier à le faire !

Au coeur de ce marasme, Stéphane Blot rêve d’une seconde vie à Arjo. Ce matin-là, cet ancien salarié m’emmène visiter l’usine, sous un soleil de plomb. Durant deux heures, il replonge, avec émotion, dans son quotidien de papetier. 23 ans de carrière. "On passait presque plus de temps dans l’usine que dans notre famille", s'émeut l'ouvrier, non syndiqué. Il parle de ses machines avec fierté, voue un "respect pour le savoir-faire des anciens", et regrette ses collègues : "Mon Nini, Denis, un grand copain. Thierry et mes Dadas, mes deux Davis, et tellement d’autres. Je ne les oublie pas."
Stéphane Blot, dit "Fanou" à l'usine, se rappelle encore de cet après-midi de janvier où tout a basculé. "À 13 heures, j’étais à mon poste et on me dit : "Stéphane tu prépares la compo". Je réponds "ok". Et à 15 heures, on me rappelle pour me dire qu’on arrête l’usine". Le choc. "Ça s’est fait du jour au lendemain, on ne s'y attendait pas." Arjowiggins, propriété du groupe Sequana, est placée en redressement judiciaire. "Pourtant on avait du travail, des bons de commandes, s’étonne-t-il. Au début je n’en dormais pas." Il salue le courage de sa femme : "Elle a été forte aussi." Le maire, lui, apprend la nouvelle par la presse. "Quelques semaines plus tôt, plusieurs contrats CDD avaient signé un CDI", précise-t-il. Aucun signe ne laissait présager la suite.

1500 sous-traitants touchés

Le couperet tombe le 29 mars 2019, la liquidation judiciaire est prononcée par le tribunal de commerce de Nanterre. Arjowiggins intègre la famille des industries françaises sacrifiées sur l'autel de la compétitivité. Dans son sobre bureau de maire, Jacques Lacoche décline le nom des entreprises fermées dans sa commune ces dix dernières années : "Une filature, une usine de peinture, de thermoformage, de bâtiment." Sur une feuille blanche, il additionne le nombre d'emplois perdus, boite par boite. "Avec Arjowiggins, ça fait quasiment 1500 emplois".

Vivre avec l'espoir d'une reprise

Depuis le mois de janvier, d'anciens salariés assurent des gardes à l'usine, pour protéger le matériel, des vols notamment. Malgré plusieurs projets déjà avortés (voir frise chronologique), certains gardent l'espoir d'un redémarrage, avec l'arrivée d'un investisseur. "La Région des Pays de la Loire serait prête à soutenir le projet", rappelle le maire. "Il ne manque qu'un patron qui veuille s'engager, mettre un peu de sous, assure Stéphane Blot. On est tellement une richesse qu'il va s'y retrouver". Jacques Lacoche "imagine qu'il y a d'autres projets mais gardés secrets pour ne pas donner de faux espoirs aux salariés."
Nadia Mattia, habitante à la tête de l'appel citoyen pour "sauver Arjowiggins". / © Baptiste Mezerette/FTV
Nadia Mattia, habitante à la tête de l'appel citoyen pour "sauver Arjowiggins". / © Baptiste Mezerette/FTV
Derrière Arjo, c'est tout un territoire qui est solidaire. Nadia Mattia en est la locomotive. Sur la terrasse du café Le Jet d'eau, les gens viennent la saluer ou tendent le bras de loin. Après avoir été conseillère d'orientation en banlieue parisienne, cette retraitée a fait son trou dans la vallée du Loir il y a 15 ans. Il faut dire qu'elle est de toutes les batailles. Après avoir mené la lutte contre la Loi NOTre et le déploiement du compteur Linky, au sein d'un collectif citoyen, elle combat pour la sauvergarde d'Arjowiggins. Sa pétition "Il faut sauver Arjowiggins", demandant la nationalisation temporaire de l'entreprise, recueille près de 10 000 signatures. "J'ai choisi de m'installer ici car la nature est belle, les villages sont sympas, raconte Nadia Mattia. Mais j'avais des critères de sélection, comme La Poste, l'école, l'hôpital... Aujourd'hui tout disparaît. On est là devant nos maisons qui perdent de la valeur à attendre qu'on meurt." Un sort qu'elle refuse. C'est pourquoi elle enchaine les réunions avec des citoyens et les publications sur les réseaux sociaux pour populariser la situation. "On prévoit même une action en justice contre BPI pour préjudices à la population et au bassin d'emploi, explique-t-elle. Ce serait une première en France." Pour information, la banque publique Bpifrance est actionnaire de Sequana à hauteur de 15,4% du capital et détient 17,2% des droits de vote.

Retour sur la chronologie des événements

Je ne peux pas laisser les salariés subir une telle catastrophe. J'aurais l'impression de quitter le bateau alors qu'il est en train de couler.

Le maire, Jacques Lacoche, s'accroche à la survie d'Arjowiggins. Comme un dernier baroud d'honneur, il serait prêt à rempiler pour un mandat, afin de suivre de près la suite des événements. "Pourtant, j'ai déjà un certain âge et je n'en ai pas forcément envie", confie l'homme de 73 ans. Pour lui, le futur de la société devrait se jouer dans les six prochains mois. Et de rappeller "le rôle des Ministres". "Aucun n'est venu ici", regrette-t-il. Des politiques, oui il y en a eu qui ont mis les pieds dans l'usine. Benoit Hamon (fondateur du mouvement Génération-s), Jordan Bardella (Rassemblement national) ou encore Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France). "Ils sont venus juste avant les élections européennes, alors je pense que c'était pour des raisons électorales", balaie l'édile.

Aujourd'hui, tous craignent la saisie des machines par le liquidateur. "On sera les premiers à faire barrage, prévient Stéphane Blot, d'une voix tremblante de colère. Et j'ai entendu dire que les anciens viendraient aussi sur le site." Le maire en est conscient : "Si le matériel part, il n'y a plus de possibilité de reprise."

Nadia Mattia, investie dans la bataille, envisage déjà l'avenir : "Dès que l'usine rédémarre, je retourne dans mon jardin m'occuper de mes rosiers !". Sourire.


Carnets de village : Mon voyage au coeur de la France oubliée

Après cette première étape en Sarthe, auprès d'ouvriers touchés par une fermeture d'usine, puis un crochet en Mayenne avec ce médecin de campagne, direction la Normandie. J'y retrouve un maire qui a sauvé sa commune et le chef d'un kebab où se tisse du lien social. Mon itinéraire ci-dessous.

À chaque reportage, sa playlist collaborative

Cet été, tous mes reportages seront suivis d'une playlist musicale en lien avec le sujet. Pour y participer, rendez-vous dans les stories du compte Instagram Carnets_de_village

Carnets de village, c'est quoi ?

Cet été, dans Carnets de village, je vous fais partager mon voyage au coeur de la France oubliée, à la rencontre de ceux dont on ne parle pas.

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