Les futurs employés du site de Boves sont actuellement en formation sur le site de Lauwin-Planque. Très enthousiastes à l'idée de commencer une nouvelle carrière, ils dressent un tableau élogieux de leur entreprise. Mais cet engouement sera-t-il pérenne ?

Make Amazon Great Again

Dans le grand hall qui conduit aux salles de stockage, l’atmosphère est accueillante. Sur les murs, un slogan : "Work hard, have fun, make history" ("Travaillez dur, amusez-vous, écrivez l’histoire"). Pas de doute nous sommes bien dans l’antre du géant américain.

Plus loin, le bruit des machines et des milliers d'étagères qui s’étendent à perte de vue. "L’entrepôt d’Amiens sera plus gros qu’ici", nous confie Olivier Pellegrini, futur directeur d’Amazon à Boves. Plus gros, c’est 107 000 m².

Sur les murs de l'usine de Phoenix (États-Unis), la même inscription propre à chaque Amazon (photo prise par le magazine américain Wired).


Malgré tout, l’on passe d’une salle à l’autre rapidement. L’espace des gros colis nous donne un aperçu de ce que sera l’usine de Boves. "Là-bas, il n’y aura que des gros volumes, des produits très différents, comme une grosse boîte de jouets ou une tondeuse par exemple", détaille Olivier Pellegrini.

Car en effet sur le site internet d’Amazon, il existe de tout et n’importe quoi comme du papier toilette, le produit le plus surprenant des rayons. Le système de rangement est à la fois très aléatoire et très sophistiqué. Tous les articles sont mélangés de manière à ce qu’ils soient accessibles rapidement par les employés. "Le but est de faire le moins d’allers-retours possible, c’est un système unique, propre à Amazon", explique fièrement le futur directeur de l’usine de Boves.

Les articles sont rangés de manière aléatoire mais avec un référencement très précis


Parmi le staff qui nous accompagne durant cette visite de presse, deux employés sont en ce moment formés à l’usine de Lauwin-Planque. Ils font partie des 150 nouvelles recrues de l’usine de Boves, qui commenceront le travail dès septembre. Plus tard, viendront d’autres recrutements, 500 CDI au total d’ici trois ans, comme annoncés par Amazon en mars dernier.

Ces employés occuperont des postes qualifiés ou non. Maurice, 58 ans, lui s’occupera du contrôle des inventaires. Originaire de Picardie, il a travaillé durant 27 ans comme chef d’atelier maintenance poids lourd, jusqu’au jour où tout s’arrête. "Je suis resté un an au chômage avant de retrouver du travail, j’en avais en région parisienne mais je voulais revenir vers Amiens pour ma femme qui a des problèmes de santé, et ici dans mon domaine, il n’y avait rien", déplore-t-il.

Maurice et Oriane (à droite) sont deux nouveaux employés de l'usine d'Amiens, formés par Céline (au centre) formatrice à Lille.  / © E.E / France 3 Picardie
Maurice et Oriane (à droite) sont deux nouveaux employés de l'usine d'Amiens, formés par Céline (au centre) formatrice à Lille. / © E.E / France 3 Picardie

Père de 5 enfants, Maurice a travaillé dans toute la France, enchaînant les missions dans de grands groupes comme Vivendi ou Géodis. Travailler pour Amazon est pour lui l’assurance d’avoir un emploi, certes moins rémunéré qu’auparavant, mais stable. "Ce qui m’a séduit, c’est la manière dont ils m’ont recruté. De toute ma carrière, je n’avais jamais vu ça", assure-t-il.

Management made in USA

Chez Amazon, on applique les méthodes de management outre-atlantique. Elles consistent à placer l’employé, plutôt que le produit, au cœur de l’entreprise. Celui-ci, a alors la sensation de faire partie d'une véritable aventure hurmaine. 

Lors de l’entretien d’embauche, Maurice nous explique qu’il n’y a pas de tests psychotechniques, pas de questions déstabilisantes, pas de mise en situation du candidat. "C’est réellement un échange, ils apprennent à nous connaître. Les recruteurs sont ceux qui seront nos responsables, ce n’est pas la direction des ressources humaines."

© E.E / France 3 Picardie réalisé avec Piktochart
© E.E / France 3 Picardie réalisé avec Piktochart

Avec ou sans formation, chacun peut donc prétendre à un emploi facilement. "Moi j’ai postulé pour être coordinateur équipe logistique, ce qui n’avait rien à voir avec mon profil, et à l’entretien ils ont détecté une de mes compétences qui pouvait les intéresser, le contrôle qualité donc ils m’ont offert ce poste", décrit Maurice.

Mieux, grâce à ce recrutement personnalisé, les employés ont la sensation d’avoir une place prépondérante dans l’entreprise. Constat qui se retrouve aussi dans la sémantique des termes utilisés. Ici on ne parlera jamais d’employés ou de salariés mais d’associés ou collaborateurs.

Les salariés de Boves en formation à l'usine de Lauwin-Planque
Reportage de Marie-Charlotte Perrier, Emilie Montcho et Sébastien Le Fur avec Maurice Pierron et Oriane Bertrand, nouveaux employés d'Amazon Amiens, Céline Ducatillon formatrice Amazon à Lauwin-Planque et Olivier Pellegrini futur directeur d'Amazon Amiens.

"C’est vraiment l’état d’esprit qui me plaît ici, on est tous très heureux de travailler ensemble, on se dit même le vendredi, 'vivement lundi qu’on revienne'", s’enthousiasme Oriane, future coordinatrice d’équipe à Boves. Cette jeune picarde a quitté son travail dans la logistique à Auchan pour rejoindre les rangs d’Amazon et semble totalement adhérer au fonctionnement de son entreprise.

Du travail à quel prix ?

Mais cet optimisme affiché restera-t-il intact ? En formation rémunérée depuis moins d’un mois, la prise de recul semble difficile.


Amandine, elle, est là depuis 2 ans. Titulaire d’un master de droit, elle a commencé à travailler chez Amazon le temps de passer les concours de la magistrature, puis est finalement restée. En deux ans, elle monte rapidement en grade, de l’emballage des produits à la planification des formations des nouveaux employés. "Je me suis dit, ce n’est pas parce que je suis diplômée que je ne dois pas faire ce travail, aujourd’hui je suis très épanouie", assure-t-elle.

L’histoire d’Amandine reflète la réalité du moment, formation d’excellence ou non, le travail manque à l’appel. Et même si les marges de progression sont réelles, la durée d’un CDI en moyenne chez Amazon n’est que de deux ans et demi, tant les conditions de travail sont difficiles.

Comment fonctionne le centre de distribution Amazon ?
Dans les coulisses de l'usine de Lauwin-Planque près de Lille. Vidéo réalisée par Eline Erzilbengoa.

Des études et enquêtes réalisées sur la dureté du travail dans l’entreprise américaine de commerce électronique font état de ces conditions. Certains employés de la multinationale expliquaient qu’il était difficile de prendre des pauses pour aller aux toilettes et qu’ils étaient contraints de parcourir 10 kilomètres en moyenne par jour, tant les hangars étaient grands.

Ici on nous assure que tout est garanti pour favoriser le bien-être de l’employé. Les nouveaux arrivants et la communication d’Amazon s’assurent qu’il n’y ait pas de malentendu : "Ce n’est pas vrai tout ce que l’on raconte, ce sont des témoignages d’anciens employés, frustrés d’avoir dû quitter l’entreprise", lâchent-ils.

Pourtant, sans même dresser un tableau apocalyptique, les emplois manutentionnaires comme ceux-ci sont éprouvants. On imagine mal que de manipuler des gros colis toute la journée, notamment pour les employées femmes – qui représentent la moitié des nouvelles recrues sur le site de Boves – ne soit usant sur la longueur.


Mais l’entreprise, en s’implantant dans des régions où le taux de chômage est élevé, sait qu’elle trouvera toujours preneur. En sortant de l’usine, un jeune homme est devant les grilles. "Je viens déposer un CV", dit-il. Sans pouvoir entrer, il dépose finalement son courrier dans la boîte aux lettres. "Je tente ma chance, on verra bien."

Au total, Amazon, qui enregistre un chiffre d’affaire de 43,7 milliards de dollars dans le monde au dernier semestre, annonce créer 1 500 CDI en France d’ici la fin de l’année 2017.