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"Scars of Cambodia" : un témoignage silencieux assourdissant

Une photographe et un réalisateur se sont alliés pour créer un projet à 3 visages : exposition-photo, film et web-documentaire autour d'une rencontre. Celle de Tut, un pêcheur cambodgien torturé par les Khmers rouges qui les as choisis pour se confier et témoigner pour la première fois. Sublime.
Emilie Arfeuil et Alexandre Liebert, les réalisateurs du projet "Scars of Cambodia" à l'Embassy, au milieu des photos d'Emilie.
Emilie Arfeuil et Alexandre Liebert, les réalisateurs du projet "Scars of Cambodia" à l'Embassy, au milieu des photos d'Emilie. © Laurent Pastural
C'est au milieu de leur exposition, à l'Embassy, que nous nous sommes rencontrés. Des photos de Tut plein les murs. Son corps lumineux, ses mains, ses pieds, ses yeux, son omniprésence malgré son absence. Car il est le personnage central de leur projet, mais pas que. Il en est aussi l'initiateur, le moteur, le metteur en scène, le décorateur ... Il est cette cicatrice, ces cicatrices qu'il raconte sans parole à nos deux réalisateurs et photographe. 

Tut, c'est Emilie qui le rencontre la première, pendant des vacances au Cambodge. Une rencontre fortuite qui changera leurs vies à tous les deux. Tut est pêcheur, a 52 ans, vit avec sa femme dans une petite maison sur pilotis dans la périphérie de la ville de Kampot. Emilie, en vacances au Cambodge, se promène à bicyclette dans sa rue. Il la voit, lui fait un signe de main, l'invite à manger et à boire. Elle ressemble à l'une de ses soeurs disparues sous la dictature. Il est le seul survivant de sa famille : ses parents et ses dix frères et soeurs on été tués par les Khmers Rouges. Suite aux camps de travaux forcés, il a été fait prisonnier et torturé l’année de ses 15 ans.Sans parole, il se met à tout lui raconter : cette époque, ses blessures, la torture, les morts. C'est la première fois qu'il extériorise ce qui reste enfoui depuis tant d'années. Elle promet de revenir avec son appareil-photo pour faire de son témoignage un projet à part entière.

"Je ne pouvais pas lui tourner le dos et faire
© Laurent Pastural
comme si de rien n'était. Son témoignage était précieux, les gens en parlent si peu ! Quand je suis rentrée en France, j'ai su qu'on pouvait faire beaucoup plus que ça. J'ai tout de suite demandé à Alexandre s'il voulait faire un film.  Il a accepté. On a commencé à écrire le projet et on est retourné au Cambodge en janvier 2012 pour un mois..." nous raconte Emilie. Là-bas, Tut les attendait, patiemment. "Parce que nous ne parlons pas la même langue, notre communication s’est développée à travers le langage du corps. Tut est allé jusqu’à se remettre en scène, à créer des reconstitutions pour témoigner de ce qu’il a vécu".

Au bout d'un mois, fin janvier 2012, Emilie et Alexandre rentrent chez eux, mais se rendent rapidement compte qu'il leur manque des images. Ils prennent près de 6 mois pour trouver des financements, notamment grâce à un crowdfunding, chercher un producteur et y retournent, cette fois-ci pour 4 mois avec l'obligation de finir le projet : il est déjà programmé au  Festival International du Film du Cambodge en décembre 2012. "Il nous semblait normal que les Cambodgiens soient les premiers à pouvoir le voir. Il a été tourné et monté là-bas, il raconte leur histoire" explique Alexandre.

© Laurent Pastural
Les 4 mois deviennent alors un vrai marathon. Ils vivent avec Tut pour pouvoir le filmer quand bon lui semble, quand la parole se délie. Parallèlement, le son et la musique sont traités en Fance. "Le montage s'est transformé en télétravail, mais avec un internet en 56K. Nous n'avons reçu la bande-son que 48h avant la diffusion au festival. Au final, on a diffusé une version de travail, mais les retours ont quand-même été très bons" expliquent-ils. Au même moment, une première exposition des photos d'Emilie est installée au centre Bophana à Phnom Penh, un centre dirigé par Rithy Panh, le réalisateur du documentaire S21, la machine de mort khmère rouge.

Nouveau retour en France, le travail continue pour donner sa forme actuelle au film. Un documentaire de 30 minutes à l'image léchée, superbe, un film fort, riche, intense, un film muet assourdissant, un film dur mais universel. Un mélange de film et de photo qui prend corps. Un homme qui se livre sans un mot mais de tout son être. "Mais le projet est loin d'être fini. Après le film et les photos, il nous reste le webdoc à réaliser, la dernière partie du triptyque. Et ça va encore demander beaucoup d"énergie, d'argent, de travail..." confient-ils ensemble. En  attendant, le travail déjà réalisé est tellement beau qu'effectivement, on aimerait bien voir la suite... Peut-être l'an prochain, en avril 2015,  pour "célèbrer" les 40 ans de l'entrée des Khmers rouges à Phnom Penh.


Teaser "Scars of Cambodia"


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