C'est qui le patron ? Retour avec Martial Darbon sur la formidable épopée de la brique de lait... qui rémunère l'éleveur

C'est dans l'Ain, grâce à la solidarité et le courage de plusieurs exploitants agricoles qui ont fait face, ensemble, à la crise, qu'est née l'idée de la brique de lait "C'est qui le patron ?". Un vrai combat sur lequel revient Martial Darbon, ancien éleveur, dans l'émission "Vous êtes formidables".

« C’est qui le patron ? »… c’était lui. Martial Darbon était plus exactement le visage emblématique de cette marque, désormais très répandue, de briques de lait. Une « formidable » histoire qui a permis de sauver des exploitants agricoles en les rémunérant correctement… et en leur évitant la faillite.

En 2016, Martial Darbon -aujourd’hui en retraite- était agriculteur, et président de la coopérative laitière « Bresse-Val de Saône », regroupant une cinquantaine d’éleveurs, et 85 familles, basés notamment dans des communes issues des cantons de Replonges, Vonnas ou Attignat, dans le département de l’Ain.

A cette époque, déjà, les temps sont durs pour ces producteurs laitiers qui ne touchent alors que… 22 centimes d’euros par litre de lait. « Le lait était vendu en vrac directement à l’export par camions, totalement à perte. Il manquait environ 12 centimes par litres. Une conséquence des aléas du marché européen de l'époque, qui avait entrainé une surproduction de marchandise » se souvient Martial.

En réalité, le problème, cette année-là, est une réelle tragédie. Désespérés, certains exploitants se sont même suicidés, en France. Mais heureusement, dans cette coopérative, la solidarité a joué pleinement son rôle « On suivait le dossier de très près. Ça a été très long mais il y a eu une motivation collective très forte, qui nous a permis de structurer notre projet. »

 

A la rencontre de la grande distribution

Bien décidés à ne pas se laisser faire, ces éleveurs partent alors à la rencontre des commerçants pour les alerter. Leur dire qu’eux ne vivent pas de la vente de leur propre lait. « Ils nous recevaient poliment. Mais on sentait bien que tout ça leur échappait, que le monde se décide ailleurs, quoi…Beaucoup plus haut, beaucoup plus loin. » Dans un premier temps, la sensibilisation ne porte pas ses fruits.

Cette équipe d’éleveurs ne baisse pas les bras, et part à la rencontre des patrons de supermarchés. « Partout où il y avait une enseigne proche d’une de nos exploitations, on allait à la rencontre du directeur. » A Vonnas, l’un de ces patrons réagit, et rappelle Martial : « A 15 kilomètres d’ici, il y aurait des éleveurs en danger, alors que moi je vends mes produits à toute la ville ? Comment est-ce possible ? » a-t-il demandé.

Stupéfait, ce gérant transmet alors sa triste découverte à différents échelons, jusqu’au niveau national, au sein son entreprise de grande distribution, le groupe Carrefour. Ce qui va, au final, aboutir à la création d’une brique de lait… local, qui rémunère vraiment ceux qui le produisent. Avec une marque emblématique : "C'est qui le patron?"

Une brique de lait... vendue à sa juste valeur : 0,99 euros

Un coup de génie aussi… en termes de marketing. « A la même période, les consommateurs se plaignaient de ne plus connaître vraiment l’origine des produits qu’ils consommaient. Les produits « transformés en France » n'étaient plus très souvent originaires de France » rappelle notre interlocuteur. Un responsable du groupe Carrefour présente alors Martial à Nicolas Chabanne. De leur rencontre va naître cette fameuse brique de lait à 0,99 centimes d’euros par litre. Elle comprendra systématiquement une rémunération de 39 centimes d’euros pour l’éleveur.

Une idée simple et pleine de bon sens… issue d’un raisonnement logique. « A un moment donné, vous écrivez le parcours de votre lait. Au fil de ce parcours, vous ajoutez de la valeur à ce lait. Vous créez ainsi sa vraie valeur, en laissant le consommateur décider des valeurs qui l’intéresse. Les 39 centimes ont été décidés comme ça. On a juste essayé d’avoir une vision concrète du coût réel du produit, pour gagner notre vie. Ce qui devrait toujours être le cas, finalement » soutient Martial.

Des revenus multipliés par 3 en trois ans

Réalistes, ces éleveurs n’ont pas hésité, à cette période, à collaborer avec le monde impitoyable de la grande distribution. « Il ne faut pas oublier que, dans ce pays, 80 % des produits de grande consommation s’achètent dans leurs rayons. Quand vous avez un groupe de production comme nous, de 26 000 tonnes de lait à vendre à l’année, vous n’avez pas le choix. Les français, à un moment donné, ont fait ce choix de démocratie de la distribution, poussés par la croissance. On n’y peut rien. »

je pense que les ennemis d’hier doivent être des gens raisonnables aujourd’hui, pour empêcher que, demain, la France ne devienne un désert

Le slogan de cette brique « C’est qui le patron ? » a été un formidable succès, qui a changé la vie de ces éleveurs. Au bout de trois ans, leur revenu par foyer a été multiplié par 3, passant de 500 à 1500 euros par mois pour deux. « Ça c’est même amélioré aujourd’hui ! » ajoute Martial.

Le principe a été étendu jusqu’à 16 produits différents. Avec toujours le même enjeu : payer le juste prix au producteur, et créer une valeur ajoutée positive pour tout le monde.

durée de la vidéo: 32 h min
Martial Darmon réagit à son portrait dans "Vous êtes formidables" avec Alain Fauritte

Aujourd’hui, Martial Darbon s’est retiré. Il a vendu son exploitation l’année dernière. L’occasion d’un pot-surprise fort en émotion. « Ce jour-là, on s’est retrouvé tous ensemble. C’était très émouvant de voir toutes les familles réunies. Ça vous donne le sentiment d’avoir pu sortir tout le monde d’un guêpier très improbable. J’ai eu la conviction que notre aventure, très solidaire, a largement dépassé le cadre agricole. Les industriels ont vraiment joué le jeu. Moi, je pense que les ennemis d’hier doivent être des gens raisonnables aujourd’hui, pour empêcher que, demain, la France ne devienne un désert. On n’a plus les moyens de perdre du monde. » Rien à redire. C'est toujours lui, le patron.

Revoir l'émission

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
agriculteurs en colère agriculture économie europe politique