REPORTAGE. Présidentielle 2022 : comment l'économie circulaire œuvre au développement durable

D'ici 2050, la France devra atteindre la neutralité carbone. Pour cela, elle investit dans l'économie circulaire. Trier, recycler, réutiliser. Et être économe dans l'utilisation des matières premières. Les adeptes du seconde main sont de plus en plus nombreux. Nous leur avons donné la parole à Aurillac dans le Cantal.

A l’occasion des élections présidentielle et législatives de 2022, France 3 rejoint France Bleu et sa grande consultation citoyenne baptisée  #Ma France2022, en partenariat avec Make.org. L’occasion de vous donner la parole autour de sujets qui font (ou devraient, selon vous, faire) l’actualité de la campagne. Au cœur de vos préoccupations : comment protéger la planète. Reportage à Aurillac dans deux associations qui redonnent vie aux objets usagers.

« C’était juste une fissure dans la cuve, elle n’a pas servi du tout ». Voici la nouvelle arrivée du magasin. Une machine à laver flambant neuve. Hakim Timizar est le responsable  de l’atelier « Electroménager » de l’association de réinsertion Oxygene à Aurillac. Il semble assez fier d’installer un si beau modèle à côté des autres machines reconditionnées.  « Il n’y a pas eu grand chose à faire pour la remettre en état. Elle a dû être fissurée pendant le transport, c’est un dépanneur qui nous l’a amenée. » De son côté, Alexia, la vendeuse, est partie se renseigner sur le prix. « Elle vaut 219 euros en supermarché. » Hakim propose de la mettre en vente pour 190 euros. « Elle est classée E pour l’étiquette énergie », fait remarquer Alexia. « Allez, 180 euros », concède, Hakim. « Cela aurait été malheureux de jeter une machine comme ça », confie l’homme, penché vers l’appareil, ouvrant et fermant le hublot.  

En 2018, en France, 19,6 tonnes de déchets non dangereux sont parties en décharge. Un chiffre qui a augmenté après avoir décru entre 2008 et 2017. L’empreinte matières des Français , c’est-à-dire, la mobilisation de l’ensemble des matières premières pour satisfaire la consommation du pays, s’est stabilisée autour de 14 tonnes par habitant en 2018. La France s’est engagée en 2020 à développer l’économie circulaire pour inciter le recyclage et épargner l’exploitation de ces ressources, aux quantités limitées. L’objectif, c’est la neutralité carbone pour 2050.  

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Trier, recycler, réutiliser. Aujourd’hui, plus personne ne semble ignorer les fondements de ce qu’on appelle l’économie circulaire. « C’est du troc ! du recyclage ! », répond Sandra, 38 ans, sans aucune hésitation. « C’est de l’écologie ? Euh…je pense de suite à économie d’énergie », avance Catherine, 48 ans. Michel, 65 ans, est aussi à l’aise. « Je dirais: circuit court et recyclage. »  Il est midi sur ce grand parking ensoleillé d’Aurillac, au pied du Conseil départemental du Cantal. L’économie circulaire, malgré son intitulé technique, met tout le monde d’accord.  

« Pour les vêtements, cela m’arrive d’aller chez Emmaüs, on trouve des trucs intéressants pour des prix imbattables », continue Michel. « J’ai déjà choisi  de transformer une table à langer en bois en meuble de rangement. C’est un objet qui a désormais une seconde vie alors que je m’étais posé la question de l’emmener en déchetterie. » Son cartable de cuir à la main, le fonctionnaire continue: «  Réutiliser, recycler, ça me va. Cela me donne le sentiment d’être utile dans le quotidien. »   

Des cheveux gris et courts se devinent sous un grand bonnet gris avec pompon. On remarque d’emblée aussi les flamants roses sur les baskets en toile. Catherine,  écouteurs dans les oreilles, un look smart et décontract’: « Aujourd’hui, je suis tout en neuf ! Mais j’achète beaucoup de fringues sur Vinted. » Le réemploi, elle connaît plus que bien. « Je suis adepte ! J’achète pas mal d’objets de seconde main. Chez moi, je n’ai que des meubles de récup’. » Et d’en énumérer les raisons : « J’aime bien les objets qui ont du vécu. Il y a une histoire derrière, j’aime bien, même quand ils sont un peu abîmés. Et c’est aussi pour éviter le gaspillage et d’éviter de consommer à gogo. ». Enfin, le plaisir de chiner et de trouver l’objet insolite.  

Avant-gardiste ? Sandra refuse le qualificatif et éclate de rire. Acheter le moins possible, c’est une histoire de famille. « J’ai toujours été habituée comme ça depuis toute petite. Cela me vient de mes parents et de mes grands-parents. » Des fermiers qui savent qu’il ne faut rien gâcher. « Je fais pas mal de vide-greniers, je trouve ça dommage de jeter des trucs qui peuvent encore servir. Il n’y a rien de neuf chez moi ou presque rien. C’est moins cher et je redonne une seconde vie aux choses. » La jeune femme élégante qui cache un beau sourire derrière son masque s’engouffre dans une voiture de 17 ans d’âge.  

Oxygène

« L’électroménager, c’est notre cœur de métier ». Véronique Teyssedre dirige l’association Oxygène à Aurillac qui, depuis 1997, récupère, répare et revend des appareils électroménagers, tout en employant des salariés en réinsertion. L’ancienne professeur de Lettres classiques désigne de la main gauche les fours, machines à laver, chaînes hifi du magasin qui attendent un nouveau propriétaire. « Nous recyclons à peu près 450 appareils par an, sachant qu’on ne revend qu’un cinquième de ce que nous récupérons. » Elle s’avance un peu plus dans la pièce. De vieux meubles un peu défraîchis à main droite. « Là, c’est la ressourcerie, des objets que nous apportent  les clients et que nous ne pouvons pas refuser. »

Enfin au fond, le rayon bois, des meubles spécialement conçus par les salariés de l’association à partir de morceaux de palette. Tables, fauteuils, jardinières. L’autre activité du lieu. Ici, on récupère des palettes auprès des entreprises, on les remet en état pour les renvoyer ensuite vers d’autres entreprises. Et on crée des meubles en sus. 46 000 palettes au total chaque année reprennent du service. « Pour la création de meubles, nous ne travaillons qu’à la commande, les gens viennent avec des photos qu’ils ont trouvées sur internet et on accepte ou non le projet en fonction de la faisabilité. » L’ancienne fonctionnaire était venue chercher l’autonomie et les responsabilités dans ses nouvelles fonctions. Elle confie aussi avoir trouvé un travail qui a du sens.   

Un bonnet à pompon sur la tête, Pierrette ajuste ses lunettes sur son nez. Avec son compagnon, Philippe, ils sont les premiers clients de la boutique. Leur machine à laver a rendu l’âme. « Ce ne sont que des 5 kg. Des 7 kg, cela aurait été mieux. Ils font dépannage aussi, c’est bien », commente  Pierrette à voix basse. Elle passe d’un modèle à l’autre. Et dirige la manœuvre. Philippe suit et fournit conseil. « Ah non, pas de départ différé, c’est une source d’ennuis.» Une machine à laver de marque allemande leur tape dans l’œil. « Elle est propre… » Pierrette l’ouvre, l’ausculte, la referme. « Nous ne prenons pas de risque pour 180 euros. »

Les voici prêts à se lancer dans l’occasion. Pour la première fois. « C’est un ami qui nous a dit de venir ici. » Pour des raisons économiques mais pas seulement. « Ça évite le gâchis. J’avais un peu peur pour la qualité mais y pas de raison », se rassure-t-elle. « Et puis, c’est un geste écologique. » Pierrette et Philippe s’en repartiront chez eux, la machine à laver chargée dans le coffre de leur AX, avec le sentiment d’avoir fait une bonne affaire. Et une bonne action.  

A l’arrière du magasin, des tours d’ordinateur traversent la cour sur un transpalette.  Dans un coin de l’atelier, des machines à laver sont remplies d’eau. A l’affût d’une éventuelle fuite. De tous les côtés, l’atelier regorge d’appareils, de pièces détachées bien réparties dans des casiers. Difficile de trouver un espace libre sur les établis.  

José, tournevis à la main, extrait un lecteur DVD d’une tour informatique. Patrick manie la pince pour désosser l’ordinateur sous ses mains. « Nous ne faisons que démonter ! Ce n’est pas compliqué, un gamin de 5 ans saurait le faire ! », lance Patrick, avec entrain. Et quand ce ne sont pas des ordinateurs, voici des cartes électroniques qui attendent d’être dépecées entre les mains de ces deux salariés en réinsertion. « J’adore démonter. Chez moi, je le fais aussi, je démonte des voitures et plein d’autres choses. Ca me passe le temps », confie Patrick. C’est tous les jours Noël  alors ici ? « Ah ouai ! », confirme-t-il. Comme un enfant dans un magasin de jouets.

Plus réservé, José a conscience d’œuvrer pour la planète. «  On ne va pas jeter ça dans la nature ! Ca peut resservir. On ne peut plus faire n’importe quoi.»   

Les appareils non réparables serviront à réparer les autres. Ce qui ne peut vraiment plus resservir est démantelé, revendu. Oxygène met au recyclage 75 tonnes de métaux par an. En France, en 2017, on a réussi à intégrer 18,6 % de matériaux recyclés au sein des procédés industriels. Ce qui a permis d’économiser l’équivalent de 18 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère.  

La lumière intérieure s’est allumée. Hakim Timizar, le responsable de l’atelier « Electroménager » vient de brancher sur secteur un four tout propre, prêt à être mis en vente. « Je le teste avant de l’emmener au magasin. » Il lance un programme de cuisson. « C’est mieux que cela ne parte pas à la poubelle. J’ai vu des appareils qui ont fait 10 ans de plus. Cela aurait été du gâchis de les jeter. » Mais il ne blâme personne. «  Les gens, ce n’est pas leur faute. Quand ils font un devis chez un dépanneur pour réparer, ça coûte cher. Ils préfèrent racheter neuf. »   

Et ce n’est pas Eric Perrier qui va le contredire. Ce dépanneur professionnel d’Aurillac a garé son camion bleu dans la cour de l’association. Il tient un magnétron en main, un pièce pour micro-onde. Il vient plusieurs fois par semaine s’approvisionner chez Oxygène. Il suffit d’accuser l’obsolescence programmée d’être à l’origine de tout ce gaspillage pour provoquer chez lui un léger agacement. « Mais on ne demande plus la même chose aux appareils ! Autrefois, un lave-linge tournait deux à trois fois par mois. Aujourd’hui, c’est par jour ! Les anciens lavaient le gros linge en machine et le reste à la main. Cela n’avait rien à voir ! Aujourd’hui, il faut que les machines consomment moins d’eau, moins d’électricité mais qu’elles essorent plus. Maintenant, elles sont plus fragiles. Et quand vous achetez un aspirateur à 12 euros, ce n’est même pas la peine de l’ouvrir pour voir ce qu’il y a dedans ! »  

A l’atelier « Palette », ça scie, ça hache, ça cloue. Des hommes de tous âges et de tous horizons. Vingt nationalités ensemble. Ici, on répare les hommes. Et les objets. Des palettes se transforment en buchette, d’autres retrouvent une nouvelle jeunesse. Dehors le camion chargé à ras bord est prêt à partir. Une livraison  pour l’un des plus gros clients, un fabricant de meubles. 

Au niveau du portail, Michel, Alain et Christian se prêtent main forte pour déposer les chutes de bois sur le trottoir. Celles dont on ne peut plus rien faire. Ici rien ne se perd. Les trois salariés s’entraident, se houspillent, se taquinent. « Dans cinq minutes, vous verrez, il n’y aura plus rien ! », assure le grand Alain. Une communauté de gens du voyage a pris l’habitude de venir les chercher. « Il s’en servent pour faire la cuisine. » Les trois hommes s’en retournent à leurs outils. Les minutes passent, les morceaux de palettes sont toujours sur le trottoir. Ce matin, les gens du voyage sont en retard.  

Montagne de sacs

Les vêtements d’été dans un carton, ceux d’hiver dans un autre. Un à un les sacs poubelles sont ouverts et leur contenu trié. Au milieu de la pièce, Patrick, le salarié, a déversé sa récolte de la journée. Il a fait le tour des conteneurs à vêtements de la ville. Un monticule de sacs noirs jonche le sol. Catherine, Caroline, Isabelle et Denise s’activent pour les déballer. L’association Fring’Aide à Aurillac recycle 55 tonnes de vêtements par an. « Mais venez voir avec nous ! » Catherine Maffre, l’animatrice de l’association, ouvre la porte de la pièce d’à-côté. Des sacs presque jusqu’au plafond. « C’est ce qui nous attend encore, nous avons pris du retard. Mais il arrive qu’il y en ait plus, jusqu’à l’autre bout de la pièce », s’amuse Caroline, salariée à l’association.   

« Nous sommes dans une société archi-consumériste », déplore-t-elle. « Il n’y a rien qu’à voir au moment de soldes. Les boutiques rentrent énormément de marchandises. » Catherine renchérit : « Et toutes ces boutiques pas chères ! On a beaucoup gagné en volume mais on a perdu en qualité. Il y a 30 ans quand j’ai commencé, nous recevions dix fois moins de vêtements que maintenant mais nous gardions tout ce que nous recevions ! »  

90 % de ce qui est collecté aujourd’hui par Fring’Aide part…au recyclage. Pour fabriquer des panneaux isolants pour le bâtiment. Tout se qui est troué, déchiré, abîmé, démodé. Aucune pitié. Retour dans un sac poubelle. Même ce joli petit pull rose pour enfant. Soigneusement tricoté. Aucun défaut. On imagine une grand-mère le réaliser avec amour au coin du feu. On a envie de le défendre. Sauver sa peau. Mais Catherine reste intraitable. « C’est très bien, les vêtements tricotés mais ça ne se vend pas. Les gens qui sont dans le besoin n’ont pas envie non plus de se déguiser ! »

Autour de la grande table, il y a bien Denise pour être plus conciliante. « Elle est trop gentille, Denise. Je fais un second tri, plus sévère, derrière elle », taquine Caroline. « Elle essaye de les sauver…», se moque gentiment Patrick. «Il y a beaucoup de gens malheureux, je ne vois pas pourquoi on ne garderait pas plus de vêtements ! », se défend la bénévole. Mais devant un duffle coat, de mauvaise facture, tout bouloché, et d’un marron plus que douteux, Denise saisit ses ciseaux, récupère les boutons et le jette au rebut. Sans état d’âme.   

Parfois, pourtant, il y a de belles surprises. Un jour, a surgi d’un sac une paire de Louboutin, la si prestigieuse marque de chaussures. En très bon état. Elle s’est vendue 3 euros 50 à la boutique.  

Vanité, tout n'est que vanité

Des chaussures de luxe ? Ne lui en parlez surtout pas ! Au risque de ne plus pouvoir l’arrêter.  « Maintenant, nous avons le réchauffement climatique à cause de tout ce superflu. Il faut revenir aux vieilles choses ! Nous possédons quinze pantalons, dix paires de chaussures et nous ne les portons même pas ! » Jérôme est lancé. Derrière ses cheveux bouclés accrochés en arrière, on devine au premier coup d’œil l’écolo convaincu. Devant la glace, il essaye une casquette kaki. C’est un habitué de la boutique de Fring’Aide. La soixantaine vaillante et militante. Dans sa vie active, il installait des panneaux solaires. « Il y a tellement de gaspillage et de gens misérables sur la terre mais on dépense dans la vanité ! », assène-t-il au milieu des chemises, pulls, pyjamas, pantalons, chapeaux à 5 euros. Tous ces habits qui ont survécu au regard impitoyable de Caroline et Catherine. 

« Mon jean, on me l’a donné en Amérique, ma chemise est d’occasion. Ma veste est neuve car elle n’est pas facile à trouver. » Mais la plus grande fierté de Jérôme, ce sont ses chaussettes. Faites à la main. «  Elles ont été tricotées par ma grand-mère. Elles sont super résistantes. Elles sont en forme de bougie au bout. Regardez ! » Jérôme sort son pied de sa chaussure et révèle une chaussette pointue à son extrémité. La fin de la couture. 

« Nous avons perdu le sens de la vie !  Nous avons assez de choses à nous occuper sur la terre et nous dépensons des milliards pour aller là-haut dans le ciel. Nous devrions dépenser cet argent pour prendre soin des gens. » La boutique se remplit peu à peu. Une mère de famille, tout à son shopping, acquiesce aux propos de cet homme, embarqué dans son plaidoyer « Ah ! Faut que je m’arrête ! » Il s’éloigne mais c’est plus fort. Il revient. « Je vais te faire une confidence. Je ne vais pas changer le monde mais un jour, un monde de paix va venir. ». La boutique est pleine, Jérôme se met à chanter un hymne à la paix. Tout autour, on chine, on fouille. Personne ne s’étonne. Ses petits yeux gris scintillent. Le temps se fige. « Dieu est amour ! Le créateur veut des actions, pas des paroles ! Le dieu du Ciel va tout arrêter car aujourd’hui, les hommes sont dépassés. » Il baisse la voix, prend un air gêné. « J’ai tellement de choses à dire », s’excuse-t-il presque.

Toujours les mains dans leur sac poubelle, Caroline et Catherine donnent ce conseil : il faut se garder de moquer l’apparente extravagance de leur fidèle client. « Le karma est en sa faveur ! », assure la première. « Quand il veut quelque chose, il a de la chance », est convaincue la seconde. «  Un jour, il voulait un hamac pour son fils. Mais nous n’en avons jamais de hamac !! Eh bien, la semaine qui a suivi, nous avons reçu un hamac ! » 

Un pantalon d’enfant et une casquette à la main, dans la boutique, Jérôme revient à des choses plus prosaïques. « 2 euros 50 », lui demande Ginette, la bénévole à la caisse. Mais devant la porte, une dernière fois : « Fais attention à ce qu’il y a dans ton cœur ! Fais attention !», insiste-t-il. « Car c’est là qu’est ton trésor. » 

L’homme et sa douce folie disparaissent. La vie de la boutique reprend son cours habituel. C’était la mystique de la fripe.  

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