Témoignages. "Si ça se passe mal, comment on fait ?" : faute d'infirmier, des villageois se soignent entre eux

Publié le Écrit par Géraldine ChaineMélanie Leblanc et Alexandra Marie Ertiani

Plusieurs villages perchés à environ 1000 mètres d'altitude, à la limite de la Drôme et des Hautes-Alpes, se sentent abandonnés. Faute d'infirmier, les habitants se relaient pour pratiquer des soins essentiels à leurs voisins.

Dans le village de Villebois-les-Pins, à la limite des Hautes-Alpes et de la Drôme, les habitants se relaient dans plusieurs villages pour venir en aide aux personnes qui ont besoin de soins infirmier. Malgré de nombreuses tentatives, impossible de trouver un soignant disponible ou en mesure de se déplacer jusqu'ici. 

"On a l'habitude de vivre loin de tout. Nous, on a toujours été habitués à se débrouiller par nous-mêmes, mais quand on doit se débrouiller pour la santé, on passe un échelon qu'on a beaucoup de mal à admettre".

Jacques Even est atteint d'un cancer. Quand tombe son protocole chimiothérapie, il se retrouve face à un problème sans issue : "J'avais 12 séances de chimio, avant chacune d'entre elles, il fallait une prise de sang". Au bout de 10 tentatives, refus partout. "Ce n'est pas notre secteur, on est surbookés", lui répondait-on.

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Reportage de Mélanie Leblanc et Géraldine Chaine. ©France Télévisions

"C'est une prise de responsabilité très lourde" 

Le couple se dit alors qu'il va se rendre au laboratoire, mais il se trouve à 43 km aller-retour. "Il nous fallait une grosse heure de route à chaque fois" précise Jacques Even, "alors c'est mon épouse qui a fait mes piqûres." Avant chaque séance de traitement, Jacques Even doit recevoir une injection. 

"Oui, je l'ai piqué 12 fois, c'est très contrariant" raconte Chantal Even.  Ancienne agricultrice, elle s'en est remise à son expérience avec les animaux pour oser faire le geste, mais elle regrette d'avoir dû en arriver là : "C'est très gênant, c'est une prise de responsabilité très lourde pour une épouse". 

Leurs déplacements pour se rendre à Laragne, soit environ 500 km sur les douze séances, ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale. Ce qui les révolte, c'est l'absence de reconnaissance de leur situation par les services publics en dehors de leurs élus locaux. 

Les seuls qui nous aident, c'est notre maire et son compagnon. On est des laissés-pour-compte. Le message qu'on nous envoie, c'est : vous êtes bien dans vos campagnes, vous avez choisi ce rythme de vie alors, débrouillez-vous. Nous, le cancer on ne l'a pas invité à venir chez nous. 

Chantal Even, retraitée de l'agriculture à Villebois-les-Pins

Depuis le mois de mai, les infirmiers font part aux élus de leurs problèmes de remboursements kilométriques. En effet, la zone des infirmiers volontaires pour faire le déplacement se trouvant dans le département voisin, les onze euros de frais ne sont pas défrayés aux professionnels."On a interpellé le directeur de la CPAM, l'assurance maladie a répondu qu'on avait des infirmiers à 28 km qui devraient intervenir chez nous", ajoute l'élue. 

La plupart des cabinets plus proches sont déjà saturés et les infirmiers peinent à trouver le temps pour ces longs trajets. Impossible dans ces conditions, pour les villageois de laisser leurs voisins sans personne pour les aider. Une chaîne de solidarité s'est alors mise en place avec les moyens du bord.  

"Nous, on veut rendre service, on aide, on fait un pansement, mais si ça se passait mal ? Comment on fait ?" interroge Renée Maoui, maire de Laborel, un village voisin. 

Marguerite Chevalier, bientôt 85 ans, est l'ancienne maire de la commune de Villebois-les-Pins. Aujourd'hui alitée chez elle, elle raconte. "Il y a quelques années, j'avais deux infirmiers pour mes pansements et pour le change aussi quand c'est devenu nécessaire. Je n'ai que le médecin qui vient, je dois faire ma toilette et mettre des protections comme je peux, il y a des voisins qui viennent me donner un coup de main, heureusement."

C'est une honte, ce n'est pas normal. C'est inadmissible. On n'offre pas les soins à nos aînés.

Renée Maoui, Maire de Laborel (Drôme)

Un territoire du bout du monde

 Dans ce secteur de la Drôme, on peut rouler une demi-heure sans croiser personne, les paysages majestueux des Baronnies imposent leur lumière et le calme qui les accompagne. Un isolement géographique, mais aussi un découpage administratif qui pose problème. 

"Notre bassin de vie est tourné vers Laragne. Dans les faits, on dépend davantage des Hautes-Alpes, mais on nous dit que nous devons aller dans la Drôme trouver des infirmiers pour qu'ils soient défrayés", s'insurge Renée Maoui.

Un cabinet avec une infirmière pourrait ouvrir dans les semaines qui viennent à Sainte-Collombe, à environ vingt minutes de voiture, mais ce n'est pas certain. "Nous, on paie nos impôts comme les autres, on demande le minimum" explique, Jean-Pierre Roux, maire de Sainte-Collombe la voix désabusée. 

Une quinzaine de personnes sur cinq communes ont besoin de soins quotidiens et la question des remboursements restera épineuse car le cabinet, sera situé dans les Hautes-Alpes. 

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