Gabriel Fortin fait appel de sa condamnation : "le dernier acte de sa maîtrise paranoïaque sur l'institution judiciaire et les victimes"

Au lendemain de sa condamnation à la peine maximale, Gabriel Fortin a fait appel. C'est là "une décision cohérente dans son propre système de pensée", a réagi l'un des avocats des parties civiles alors que ces dernières se disaient soulagées, voire apaisées par le verdict.

Moins de 24 heures après l'énoncé du verdict, Gabriel Fortin a fait appel de sa condamnation à la peine maximale. L'information nous a été confirmée par son avocat Me Romaric Chateau, ce jeudi 29 juin 2023. Son client avait d'ailleurs manifesté son intention de faire appel et l'en avait informé avant même l'énoncé du verdict.

Gabriel Fortin a envoyé un courrier au greffe de la maison d'arrêt ce jeudi matin. Procédurier et animé par un "profond sentiment d'injustice", Gabriel Fortin a motivé son appel. Selon lui, les liens financiers entre les entreprises l'ayant licencié et les deux avocats chargés de le défendre aux prud'hommes, "n'ont pas été assez investigués".

Première réaction du côté des parties civiles : celle de Me Hervé Gerbi, avocat des sœurs de Patricia Pasquion. "C'était écrit avant même l'ouverture de l'audience, nous a-t-il indiqué tout en voyant dans cette décision de faire appel, "le dernier acte de sa maitrise paranoïaque sur l’institution judiciaire et les victimes. Une décision cohérente dans son propre système de pensée."

Les parties civiles, malgré leur douleur, seront prêtes à soutenir à nouveau la grande dangerosité de Gabriel Fortin et la nécessité de l’écarter au plus loin du retour dans la communauté des hommes.

Me Hervé Gerbi, avocat des soeurs de Patricia Pasquion

Retour sur l'énoncé du verdict

Mercredi 28 juin, à la sortie de la salle d'audience après l'énoncé du verdict, les parties civiles ont dû affronter un mur de caméras et une forêt de micros. Sur les visages, du soulagement, le plus souvent. Les familles de Patricia Pasquion, d'Estelle Luce, de Géraldine Caclin ont suivi les débats avec assiduité durant ces 12 jours. Un procès chargé en émotions, dont ils parviennent tout juste à mesurer les vertus.

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Les réactions des parties civiles après l'énoncé du verdict : perpétuité et période de sûreté de 22 ans pour l'ingénieur surnommé "le tueur de DRH" ©France Télévisions

Sentiment de "sérénité"

Difficile pour Mathieu Caclin de décrire ses émotions à la sortie de ce procès d'assises qui a duré 12 jours. Un véritable marathon. "Je suis heureux que la justice soit passée. C'est très difficile de le décrire", se contente-t-il de dire avant d'ajouter :

Ça m'a porté, je n'ai jamais été aussi bien qu'au procès. J'avais enfin de la sérénité.

Mathieu Caclin

Partie civile

Inconsolable et endeuillé, ce père de famille avait expliqué à la barre sa détresse, sa "descente aux enfers" après l'assassinat de sa femme. "Je suis shooté aux médicaments non-stop. Pour mes enfants, j'imagine combien c'est difficile de voir tout ça. J'ai perdu toute confiance en moi", avait déclaré Mathieu Caclin. Son fils Augustin, tout juste 18 ans, avait également pris la parole devant un public, impressionné par la maturité du jeune adulte. Sa fille Esther avait assisté au procès.

"En entendant les réquisitions, Mathieu Caclin et ses enfants ont eu l'impression d'avoir été soutenus. Ils étaient à la fois sensibles à la portée de ces réquisitions, mais plus encore à la puissance du verbe qui allait dans leur sens. Ils étaient portés par le vent de l'accusation, un vent qui allégeait le poids de leurs épaules", a déclaré à l'issue des réquisitions, mercredi matin, Me Dominique Arcadio, avocat de la famille Caclin.

Victime d'une tentative d'assassinat le 26 janvier 2021 à Wattwiller, Bertrand Meichel a aussi exprimé son soulagement. Tout juste sorti de la salle d'audience, lui aussi parle de "sérénité" lorsque l'on évoque le verdict prononcé à l'encontre de Gabriel Fortin. 

En revanche, ce verdict ne parvient pas à apaiser la colère et la douleur de Jean-Luc Pasquion, le mari de la cadre de Pôle emploi. "Pour moi, ce n'est pas cher payé. Vingt-deux ans de sûreté... J'ai perdu mon épouse. Moi, j'ai pris perpète pour une éternité. Je vous dis ça avec la boule au ventre", a déclaré Jean-Luc Pasquion d'une voix tremblante après l'énoncé du verdict. "Je me suis apaisé, mais bien sûr que la colère est toujours là", a notamment déclaré le mari de Patricia Pasquion.

"Ça ne la fera pas revenir !" Pas de soulagement non plus pour la belle-mère de Patricia Pasquion qui a vécu ces trois semaines de procès "comme un rouleau compresseur".

Peine maximale…

Au terme de délibérations qui ont duré à peine trois heures, le verdict a été rendu en fin de journée. Un verdict anticipé. Et, les jurés ont suivi à la lettre les réquisitions du procureur Laurent de Caigny. Gabriel Fortin, surnommé depuis deux ans dans les médias, le tueur de DRH, ne sortira pas de prison avant longtemps. Un soulagement pour les parties civiles qui retenaient leur souffle.

L'ingénieur de 48 ans, reconnu coupable de trois assassinats et d'une tentative d'assassinat, a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Une condamnation assortie de la peine de sûreté maximale prévue par la loi : 22 ans. Les jurés ont toutefois retenu que des troubles psychiques avaient altéré le discernement de cet ingénieur au chômage au moment des faits. Son avocat avait plaidé le délire paranoïaque d'un homme traumatisé par deux licenciements brutaux. Mais, Gabriel Fortin ne bénéficiera pas de diminution de peine comme la loi le permet en cas de troubles psychiques. L'homme est resté de marbre à l'énoncé du verdict. Il a montré "assez peu d'émotions", selon son avocat Me Chateau.

... et altération du discernement

"Altération du discernement, c'était important : ça veut dire que la cour d'assises reconnaît le trouble mental de Monsieur Fortin. (...) On a compris qui il est : on est face à une personnalité paranoïaque, décompensée, en phase de délire avec une perte de réalité. C'était important que la cour d'assises le reconnaisse altéré. C'est important, y compris pour les parties civiles, de comprendre le fonctionnement de Monsieur Fortin. Il n'y a pas de dédain, pas de mépris, pas de silence blessant. Il y a tout simplement, du fait de cette pathologie, du fait de ce trouble mental, une incapacité à répondre aux questions" a expliqué Me Romaric Chateau pour justifier le mutisme de son client. Un mutisme qui n'avait rien d'une stratégie.

Outre deux déclarations quasi identiques, au début et à la fin du procès, dans lesquelles il se présente en victime, Gabriel Fortin a inlassablement répété tout au long de ces 12 jours : "Rien à déclarer !"

Pour Mathieu Caclin, la reconnaissance de l'altération du discernement de l'accusé a été un véritable coup de massue. "Ça, je ne l'ai pas bien vécu. Mais, je ne suis pas effondré".

"Ce verdict, j'en suis satisfait. Il a pris ce qu'il fallait : le maximum. On pensait qu'il pouvait prendre moins. Je suis satisfait, voilà !", a déclaré sobrement Didier Luce, le père d'Estelle, à la sortie de la salle d'audience. De ces trois semaines de procès, il en ressort "soulagé" mais "ça ne changera pas grand-chose".

Pour Me Sophie Pujol-Bainier, avocat de la famille d'Estelle Luce. "Les parents d'Estelle Luce sont soulagés parce que la sanction est à la hauteur de leur attente. (...) C'est un soulagement, mais ça n'est qu'une étape. Dans les jours qui viennent, il y aura le contrecoup. Et, ça ne calme pas la douleur malgré la sanction tout à fait exemplaire".

La sanction pénale n'atténue pas la douleur. Ça permet juste de passer à une étape suivante, mais elle était importante.

Me Sophie Pujol-Bainier

Avocate des parties civiles

Même satisfaction du côté de trois des sœurs de Géraldine Caclin, comme l'explique leur représentant, Me Hervé Gerbi. "Je crois que cette décision pour les parties civiles, elle est réconfortante. Il y avait cette crainte qui montait sur le banc des parties civiles, très tôt dans le procès : voir Gabriel Fortin ressortir très tôt dans la nature. La loi a été appliquée pleinement, avec conscience." Sa conclusion : "Gabriel Fortin n'est pas seulement un tueur de DRH, c'est un grand paranoïaque, tueur en série".

Les vertus du procès

Outre la sanction que les parties civiles attendaient, pour Me Sophie Pujol-Bainier, ce procès a eu pour vertu de permettre le rapprochement des parties civiles et des familles de victimes.

"On a pu constater qu'au début chacun restait dans son coin. Il n'y avait pas d'échanges. Au fur et à mesure, les uns allaient parler aux autres, se sont réconfortés. C'est une excellente thérapie aussi : savoir qu'ils ne sont pas tout seuls dans leur malheur", a expliqué Me Sophie Pujol-Bainier. "Quand je suis passée dans la salle des victimes ce matin (mercredi 28 juin, dernier jour du procès), c'est la première fois que j'ai entendu rire", a conclu l'avocate.

Gabriel Fortin a donc fait appel de sa condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une peine de sûreté de 22 ans.