Le Cern envisage de construire un accélérateur de particules géant, 91 km de tunnel sous Genève et la Haute-Savoie

Déjà doté du plus grand accélérateur de particules au monde, le Cern a lancé des études de faisabilité pour une infrastructure encore plus grande : un tunnel d'une circonférence de 91 km qui passerait sous Genève, le Léman et s'étendrait jusqu'en Haute-Savoie.

Environnement, sismologie, géologie... L'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (Cern) a lancé ses premières analyses pour construire un accélérateur de particules trois fois plus long que l'installation actuelle qui arrivera à son terme en 2040.

S'il voit le jour, le Futur Collisionneur Circulaire (FCC) formera, sous la frontière franco-suisse, un tunnel circulaire de 91 km de long et d'environ 5 mètres de diamètre, entre 100 et 300 mètres sous terre. Son tracé passerait sous Genève, le lac Léman et s'étendrait jusque dans les environs d'Annecy.

Huit lieux pourraient accueillir les sites de surface technique et scientifique, dont cinq en Haute-Savoie, deux dans l'Ain et un à Genève, a expliqué Antoine Mayoux, ingénieur au Cern, lors d'une visite de presse.

Après une phase d'analyse théorique, "on se lance maintenant pour la première fois sur des activités de terrain" pour analyser les enjeux environnementaux. Des études géophysiques sismiques et géotechniques suivront.

Une fois cette vaste étude de faisabilité réalisée, les 23 Etats membres du Cern se prononceront vers 2028/2029 sur la construction de cette installation qui devrait accélérer des électrons et des positrons jusqu'en 2060, puis des hadrons jusqu'en 2090.

Avec pour objectif de répondre à de nombreuses questions de physique fondamentale qui demeurent sans réponse, alors que 95 % de la masse et de l'énergie de l'univers nous sont inconnus. De quoi aller plus loin dans l'exploration de la matière noire, de l'antimatière, du Big Bang, jusqu'à la création de l'univers.

"C'est indispensable pour continuer à explorer cette physique fondamentale, pour continuer à comprendre l'état primordial, de quoi nous sommes faits et où nous allons", juge la directrice adjointe des Accélérateurs et de la Technologie au Cern, Malika Meddahi.

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Le Cern envisage de construire un plus grand accélérateur de particules ©France Télévisions

Enjeux environnementaux

Le Cern possède déjà le plus grand accélérateur de particules du monde, le Grand collisionneurs de hadrons (LHC), un anneau de 27 km de circonférence situé à une centaine de mètres sous terre.

"Le problème avec les accélérateurs c'est qu'à un moment donné, on a beau accumuler des données, on arrive à un mur d'erreurs systématiques. Autour de 2040-2045, on aura retiré la substantifique moelle de la précision que l'on peut obtenir du LHC", a expliqué Patrick Janot, physicien au Cern.

Mais certains chercheurs craignent que ce pharamineux projet engloutisse des fonds qui pourraient être utilisés pour d'autres recherches en physique moins abstraites. L'étude de faisabilité est d'ores et déjà estimé à 100 millions d'euros. Ses résultats sont attendus en 2025.

A terme, l'impact va être le même que si on construisait une autre ville à côté de Genève avec 700 000 habitants.

Jean-Bernard Billeter, auteur d'un rapport pour l'association Noé21

à France 3 Alpes

D'autres physiciens avertissent que si l'on arrête la physique fondamentale, la physique appliquée sera elle aussi touchée par ricochet des décennies après. "Les retombées de nos recherches sont extrêmement importantes", souligne Malika Meddahi, citant l'imagerie médicale et la lutte contre les tumeurs.

Le projet suscite toutefois des inquiétudes de la part de certaines associations militant pour la protection de l'environnement. L'organisation genevoise Noé21 s'interroge notamment sur la consommation énergétique de l'infrastructure.

"A terme, l'impact va être le même que si on construisait une autre ville à côté de Genève avec 700 000 habitants", assure Jean-Bernard Billeter, ingénieur à la retraite et auteur d'un rapport sur les incidences du projet pour Noé21. "Il y a de quoi s'étonner. C'est absolument incompatible avec la politique déclarée, les accords de Paris."

Le Cern affirme, pour sa part, s'appuyer sur le principe du ERC : éviter, réduire et compenser. L'objectif affiché est d'atteindre la neutralité carbone du FCC à l'horizon 2050.

Stabilité politique et ambition

"Le jour où on a inventé le canon à électrons, c'était le début des accélérateurs, on ne savait pas que ça allait donner lieu à la télévision. Le jour où on a trouvé la relativité générale, on ne savait pas que ça allait servir à faire fonctionner les GPS", renchérit Patrick Janot.

Interrogé par l'AFP, Harry Cliff, physicien des particules à l'université de Cambridge, a reconnu que le FCC est coûteux mais "nous devons garder à l'esprit qu'il sera construit par une vaste collaboration internationale travaillant ensemble sur une très longue période de temps".

Plus de 600 instituts et universités du monde entier utilisent les installations du Cern, et sont responsables du financement, de la réalisation et de l'exploitation des expériences auxquelles ils collaborent.

Le Cern n'est toutefois pas le seul laboratoire à s'être lancé dans la course, la Chine ayant annoncé en 2015 qu'elle entendait entamer la construction du plus grand accélérateur de particules au monde avant 2025.

"Ici au Cern, nous avons une expérience de plus de 60 ans dans le développement et la construction de ces infrastructures avec des partenaires du monde entier. Cela garantit, avec la stabilité politique que nous avons au centre de l'Europe, de minimiser les risques" géopolitiques, a fait valoir auprès de l'AFP le chef de l'étude de faisabilité du FCC, Michael Benedikt.

Alors que le projet chinois n'est pas encore sorti de terre, Malika Meddahi met en avant la position de leader des Européens dans le domaine : "La Chine affiche cette même ambition. Soyons vigilants et soyons sûrs que nous ne sommes pas à la veille d'un changement de cette hiérarchie".

Avec AFP