PORTRAIT. "Parfois, il faut aller chercher l'impact" : Virginie Delalande, première femme sourde devenue avocate, porte-parole des "personnes différentes"

Elle fut la première personne sourde à devenir avocate. Depuis, elle se bat pour faire entendre la voix de ceux qui n'en ont pas. L'Annécienne Virginie Delalande portera dans quelques mois la flamme olympique, comme un étendard pour les personnes en situation de handicap. À quelques jours de la journée internationale des droits des femmes, France 3 Alpes vous fait découvrir cette femme inspirante.

À 27 ans, Virginie Delalande devenait la première femme sourde de naissance à porter la robe d'avocate, après des études de droit à Paris. Un quart de siècle d'assiduité passé sur les bancs de l'école, puis de la fac, à essayer de deviner sur les lèvres des enseignants, à trouver des astuces quand les profs refusaient de lui donner une version écrite de leurs cours.

Cet acharnement à devenir avocate s'est nourri de son ressenti : toute sa vie, elle avait vécu le regard des autres comme une injustice. Mais pas seulement. Elle voulait prouver, par-dessus tout, que non, ça n'était pas impossible. Alors qu'on lui répétait ces mots à l'envi, comme une antienne depuis son enfance. 

"Je n'ai jamais accepté qu'on me mette des barrières que moi je ne me mettais pas", nous confie la quadragénaire. 

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Virginie Delalande sur le plateau de France 3 Alpes dans l'émission L'Instantané avec Aurélie Massait en 2022 ©France 3 Alpes / A. Massait

"Sourde ne veut pas dire débile"

"À l'école, j'étais plutôt brillante et j'ai constaté dans ma vie quotidienne que des personnes ne me parlaient pas, ou ne me prenaient pas en considération, ou ne me demandaient pas mon avis. Et je me disais : que se passe-t-il ? Est-ce que votre regard sur le handicap est biaisé au point d'avoir ce préjugé : sourd veut dire débile ? Ou sourd veut dire inintéressant ?", raconte-t-elle de sa voix dynamique.

Viriginie Delalande parle "d'une voix que je ne connais pas, que je n'ai jamais entendue", dit-elle. Elle a appris à s'exprimer dans le cabinet d'un orthophoniste, pendant 20 ans, à raison de trois séances par semaine (voir son entrevue avec Aurélie Massait sur le plateau de France 3 Alpes ci-dessus).

Parce que j'avais une étiquette de handicap, je n'avais pas accès aux mêmes droits et aux mêmes chances que les autres. C'était impossible pour moi. Impossible de l'accepter.

Virginie Delalande

Conférencière

Lorsqu'elle manifeste son envie de faire des études de droit, à nouveau, on tente de l'en dissuader.

"Je me disais : je suis Française, je suis citoyenne. Mais parce que j'avais une étiquette de handicap, je n'avais pas accès aux mêmes droits et aux mêmes chances que les autres. C'était impossible pour moi. Impossible de l'accepter. Et je m'étais rendu compte que la législation était la seule chose que personne ne pouvait contester".

On tente ensuite de l'orienter "vers une petite université familiale de province", "plus facile d'accès". Mais, à nouveau, Virginie Delalande refuse.

Un diplôme réputé pour éviter les fausses excuses

Il lui fallait être la meilleure pour qu'on ne puisse pas lui opposer de faux prétextes.

"Je voulais faire Assas [université Paris Panthéon-Assas, NDLR], la meilleure université, parce que je me disais : 'Si tu fais une petite université familiale de province, mais qui va vouloir t'embaucher ?' Alors que si tu as le meilleur diplôme de la meilleure université, personne ne pourra remettre en question ton intelligence et ta capacité au plus haut niveau. Ils ne pourront pas utiliser le prétexte du diplôme", raconte-t-elle.

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Reportage de France 3 Alpes à l'occasion de la sortie du livre de Virginie Delalande en 2020 ©France 3 Alpes / M. Feutry

Reléguer le handicap au second plan

Depuis toujours, depuis ses huit ans où on la traita comme "une bébête avec qui il faut être gentil", Virginie Delalande a voulu "créer des ponts entre les personnes et moi pour qu'elles comprennent que j'étais intéressante, que j'avais une vie qui était autre que la dépression, que je faisais autre chose que de rester seule enfermée dans ma chambre et que j'avais une vie quand même très sympa". 

Montrer la personnalité derrière le handicap. Enlever cette étiquette du front, pour n'en faire qu'une ligne sur un CV.

Comment faire pour mener sa vie quand on est différente, quand on a de l'ambition mais qu'on n'a aucun modèle ?

Virginie Delalande

lors du Grand Oral sur France 2

"C'est ce qui a porté toute ma vie. Comment faire en sorte de faire tomber le plus vite possible les barrières, comment faire en sorte que cela n'ait aucun impact sur ma carrière professionnelle, en termes d'évolution", dit-elle.

"Comment faire pour mener sa vie quand on est différente, quand on a de l'ambition mais qu'on n'a aucun modèle", disait-elle en 2019 à la télévision, dans le concours d'éloquence Le Grand oral, sur France 2. Un passage remarqué qui a donné un coup d'accélérateur à sa carrière.

Devenir une professionnelle de la communication

Virginie Delalande a exercé pendant une décennie comme juriste dans le monde de l'entreprise. Aujourd'hui cheffe d'entreprise, conférencière et coach, elle a fait de la communication sa profession, comme un pied de nez à tous ceux qui ne voulaient pas l'écouter. Elle veut encourager ceux qui, comme elle, ont souffert ou souffrent d'être différents.

En 2022, le magazine Forbes la choisit parmi les 40 femmes les plus inspirantes de France. Elle fait même la couverture du trimestriel économique. 

"Je ne m'y attendais pas du tout", indique-t-elle. "C'était quelque chose de très intéressant parce qu'on met rarement des personnes en situation de handicap en couverture. Et, quand on les met, c'est parce qu'elles sont en situation de handicap. Là, non, c'était pour parler de mes compétences. Et ça, c'est nouveau", se réjouit-elle.

Franc-parler et affirmation de soi

La quadragénaire prône ainsi "une sincérité directe", sans hausser le ton ou élever la voix, mais sans détour pour que le message passe, pour que la communication ait un impact. 

"Il faut oser. Et si on échoue, il faut se dire : qu'est-ce qui n'a pas marché et qu'est-ce que je peux modifier pour me rapprocher de mon idéal ? Et à force de chercher, on trouve. Faites entendre votre voix, osez !", lance-t-elle.

Le respect vient aussi, selon elle, de la capacité à poser des limites, à s'affirmer. "Cela veut dire aussi parfois prendre des décisions qui ne sont pas forcément confortables et qui ne sont pas forcément comprises. Mais je ne dois pas m'excuser d'avoir des envies, des besoins, de l'ambition", martèle Virginie Delalande. 

Il faut oser ouvrir sa gueule, mettre les pieds dans le plat. Dire les choses gentiment, avec élégance, ça n'a pas d'impact. Parfois, il faut aller chercher l'impact.

Virginie Delalande

"Dans ma vie professionnelle, j'ai eu en permanence des gens qui essayaient de me remettre à une place, sans jamais se demander si je correspondais à cette place. Je prends le risque peut-être de me faire renvoyer, d'avoir une rétrogradation, mais je refuse d'être à une place qui n'est pas la mienne", dit-elle.

Assumer son ambition, en tant que femme

"Il faut oser ouvrir sa gueule, mettre les pieds dans le plat. Dire les choses gentiment, avec élégance, ça n'a pas d'impact. Parfois, il faut aller chercher l'impact", estime la coach.

Et cela vaut aussi dans les relations hommes-femmes. Virginie Delalande a eu deux enfants, dont le premier, pendant ses études. Elle a toujours tenu à mener de front sa vie professionnelle et sa vie personnelle.

Je suis cette femme qui refuse de choisir entre la carrière professionnelle et les enfants.

Virginie Delalande

"Je suis cette femme qui refuse de choisir entre la carrière professionnelle et les enfants. Je refuse le 'ou', je veux un 'et'. Et je crois que ça nécessite un petit côté rebelle, un petit côté rentre-dedans", notamment sur le partage de la charge mentale et des tâches ménagères dans le couple.

Pendant une heure, Virginie Delalande raconte son histoire et sa vision du monde, avec humour et autodérision. Aux mains d'un podcast, d'une émission de télévision, autrice d'un livre (voir notre reportage réalisé en 2020 ci-dessus), elle n'en finit plus de faire entendre sa voix.

Et si elle dégage une énergie solaire, elle sait parler aussi des moments difficiles, des moments d'abattement qui ont parfois fissuré le monolithe de sa persévérance. Elle s'en sert aujourd'hui pour irriguer son "combat pour que plus personne ne souffre d'être différent". 

La flamme olympique pour parler des athlètes différents

Porter la flamme olympique cette année, dans la région où elle vit, en Haute-Savoie, est pour elle une "fierté". Elle espère qu'en organisant les Jeux olympiques et aussi les Jeux paralympiques, la France réussira un "rééquilibrage" vis-à-vis des "athlètes paralympiques, qui ont de meilleurs résultats mais qui ne sont pas reconnus de la même façon", "comme il faudrait qu'il y ait un rééquilibrage salarial entre les athlètes hommes et les athlètes femmes", dit-elle.

La quadragénaire espère que Paris-2024 va "créer un électrochoc et un précédent", sans oublier de préciser que les personnes sourdes ne peuvent pas participer aux compétitions. L'olympisme ne s'est pas encore adapté à leurs contraintes. Elles ont leurs Jeux, appelés Deaflympics. 

En la voyant, en l'écoutant, certains parleront de résilience. Il émane d'elle beaucoup plus que cela : une force de vie, une joie, des certitudes et un caractère bien trempé, forgés par quarante-trois ans de ténacité.

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