Tuerie de Chevaline : suspects interrogés, pistes explorées… Le point sur l'enquête, dix ans après le quadruple meurtre

Dix ans après la tuerie de Chevaline, le 5 septembre 2012, aucune des pistes explorées par les enquêteurs ne semble avoir abouti. Le pôle "cold cases" de Nanterre, juridiction dédiée aux affaires non élucidées, pourrait se saisir du dossier.

Trois membres d'une famille britannique et un cycliste français tués par balle au bord d'une route de montagne. C'est ainsi que débute, le 5 septembre 2012, l'une des plus grandes énigmes criminelles de ces dernières années. Après dix ans d'enquête, malgré des milliers d'actes de procédure, la tuerie de Chevaline reste non élucidée.

En cette fin d'été 2012, la famille Al-Hilli passe quelques jours de vacances dans un camping au bord du lac d'Annecy, en Haute-Savoie. Le père, Saad, travaille pour une entreprise spécialisée dans la réalisation de microsatellites. Il vit dans un quartier cossu du Sud de Londres avec sa femme Iqbal et leurs deux filles, Zainab et Zeena. La mère d'Iqbal, Suhaila al-Hallaf, est venue de Suède pour prendre part au voyage.

Quadruple meurtre à la combe d'Ire

Le 5 septembre, toute la famille embarque en voiture pour une promenade improvisée en montagne. C'est sur la route forestière de la combe d'Ire, en milieu d'après-midi, que le drame se produit. William Brett Martin, un vacancier anglais qui effectuait une randonnée à VTT, est le premier à découvrir la scène de crime sur le parking du Martinet, au bout de la route.

Il dit apercevoir une fillette, gravement blessée à l'épaule et à la tête, tituber puis s'effondrer non loin de la voiture familiale. De l'autre côté gît le corps de Sylvain Mollier, cycliste savoyard tué par balle, probable victime collatérale de la tuerie. "Cela ressemblait à un film d'Hollywood. Si quelqu'un avait dit 'coupez' et que tout le monde s'était levé, ça ne m’aurait pas surpris", se rappelle le témoin.

Enquêteurs français et britanniques sont immédiatement dépêchés sur les lieux. Les corps du père, de la mère et de la grand-mère sont découverts à l'intérieur du véhicule avec plusieurs balles dans la tête. Et, plus de huit heures après leur arrivée sur les lieux, les gendarmes font une découverte à peine croyable. Cachée sous les jambes de sa mère assassinée, la plus jeune fille du couple est retrouvée saine et sauve.

"Personne ne l'avait vue puisque, depuis 16h, elle ne bougeait pas. Sans doute terrorisée, complètement dissimulée, immobile au milieu des corps", décrivait le soir-même l'ancien procureur d'Annecy Eric Maillaud. L'aînée, violemment frappée par l'agresseur, est trouvée inanimée et transportée à l'hôpital de Grenoble. Plongée dans un coma artificiel, elle ne se réveillera que trois mois plus tard.

De multiples pistes explorées

Les auditions des deux fillettes par les enquêteurs français et britanniques - jusqu’à la dernière il y a 2 ans - n’ont toujours pas permis de faire la lumière sur une affaire qui a donné lieu à toutes les hypothèses. De la querelle familiale autour d’un riche héritage à l’espionnage lié aux activités dans l’aérospatiale de Saad Al-Hilli en passant par un tueur en série, aucune de ces pistes n'a jusqu'ici été vérifiée.

Un suspect a particulièrement retenu l'attention des enquêteurs. Un mystérieux motard aperçu par des témoins au moment de la tuerie a été activement recherché pendant des mois en 2013, diffusion d'un portrait-robot à l'appui. Il avait été mis hors de cause en 2015.

Mais cette piste est une fois de plus explorée en janvier 2022 lorsque ce motard lyonnais est de nouveau placé en garde à vue afin de procéder à des "vérifications d'emploi du temps", selon le parquet.

Le conseil du suspect, Jean-Christophe Basson-Larbi, faisait savoir que la position de son client était toujours la même : "Il faisait beau, il s'est baladé sur des sentiers qu'il ne connaissait pas parce qu'il n'a pas utilisé de GPS. Il a croisé la route d'automobilistes, peut-être, mais il n'a pas croisé la route de cette pauvre famille." Aucune charge n'a été retenue contre lui à l'issue de sa garde à vue.

L'espoir du pôle "cold cases"

Malgré des milliers d’actes de procédure, la mobilisation d’une centaine d’enquêteurs français et britanniques, force est de constater que l'enquête n'a toujours pas abouti. Dix ans après le massacre, la seule avancée attendue se déroule sur le plan judiciaire.

La procureure de la République d'Annecy Lise Bonnet-Mathis, en charge du dossier, a requis fin juillet le dessaisissement du juge local au profit du nouveau pôle "cold cases" de Nanterre consacré "aux crimes en série et non élucidés". D’après l’AFP, en mai dernier, il analysait une centaine de dossiers dont sept confiés à un juge d’instruction. "C’est un choix de raison et pas de cœur", indiquait la magistrate au magazine Society.

La décision doit être validée par le juge d'instruction d'Annecy et celui de Nanterre pour aboutir. La réponse est attendue pour cette rentrée. Pour Jacques Dallest, ancien procureur général près la cour d'appel de Grenoble et ancien directeur de la commission chargée de réfléchir sur l'amélioration du traitement judiciaire des "cold cases", l'affaire de la tuerie de Chevaline répond à de nombreux critères pour être étudiée par cette juridiction spécialisée.

L'affaire de Chevaline implique "des victimes qui sont d'origine étrangère", ce qui donne lieu à des investigations internationales, observe le magistrat à la retraite, "et c'est l'un des critères qui justifie assez pleinement la saisie du pôle". Si le dossier rejoint le pôle de Nanterre, il pourra être étudié par des magistrats dédiés à plein temps à ce type d'affaires.

"Au moins, tout aura été fait pour essayer de résoudre une affaire qui est par nature complexe. Tous les crimes ne sont pas résolus, même en 2022. On peut avoir l'idée qu'il suffit de faire un travail extrêmement précis, minutieux, mais ce n'est pas toujours le cas. Parfois, l'auteur laisse des traces qui le confondent, d'autres fois il n'y a rien. Le dossier de Chevaline, conclut Jacques Dallest, est un dossier compliqué sur ce plan."