"Le Cri", le chef-d’œuvre d’Edvard Munch, sous l’œil du Synchrotron de Grenoble

Des scientifiques ont utilisé le générateur de rayons X le plus puissant au monde pour venir au secours du célèbre tableau du peintre norvégien. De Munch à Van Gogh, ce microscope géant contribue régulièrement à conserver les œuvres d’art. Et à mieux les comprendre.

Photographie "Le cri" (1910) - Musée Munch, Oslo
Photographie "Le cri" (1910) - Musée Munch, Oslo © Irina Crina Anca Sandu - Eva Storevik Tveit, Munch Museum
Il symbolise la part de douleur et de mystère de la condition humaine, il exprime un sentiment universel, l’angoisse existentielle. Il résonne fortement dans la crise actuelle. "Le Cri" peut être vu aussi, prosaïquement, comme un appel au secours, au secours de lui-même.

Car un péril menace le chef-d’œuvre mondialement connu conservé au Musée Munch, à Oslo, en Norvège. Autour du cou du personnage, dans les nuages du coucher de soleil et dans l’eau du fjord, des signes de dégradation sont apparus sur les touches jaunes de ce tableau de 1910, l’une des cinq variantes réalisées par Edvard Munch (1863-1944). "Les analyses nous ont permis d’identifier l’humidité, comme la principale raison de l’altération des couleurs du tableau", explique Letizia Monico, la scientifique italienne qui a signé le diagnostic avec plusieurs chercheurs et spécialistes européens. "Nous avons également prouvé que l’impact de la lumière est mineur."
 
"Les analyses nous ont permis d’identifier l’humidité, comme la principale raison de l’altération des couleurs du tableau"
"Les analyses nous ont permis d’identifier l’humidité, comme la principale raison de l’altération des couleurs du tableau" © Letizia Monico (CNR-SCITEC, Italy)

Comment une telle détérioration est-elle possible alors que cette œuvre est précieusement conservée dans une zone protégée du Musée Munch, où l’éclairage, la température mais aussi l’humidité sont dûment contrôlés ? C’est le problème que devait résoudre l’équipe scientifique internationale, menée par le Conseil national italien de la recherche (CNI), avec les conservateurs du musée et les universités de Pérouse et d’Anvers.

Les chercheurs ont utilisé des technologies de pointe, non destructrices, qui permettent d’explorer les couches picturales en profondeur, à l’échelle microscopique. Après une première série d’analyses sur place, au musée, ils ont observé des micro-fragments de la peinture avec le Synchrotron européen de Grenoble (ESRF). C’est un accélérateur d’électrons, un super générateur de rayons X qui, avec sa transformation en cours, est en passe de devenir le plus puissant au monde. Bref, une sorte de microscope géant.
 
En dévoilant l’intérieur de la matière, le Synchrotron a donné les clés du mécanisme de détérioration du tableau.
Dr. Annalisa Chieli (Université de Pérouse, Italie), Dr. Letizia Monico (CNR, Italie) et Dr.
Gert Nuys (Université d'Anvers, Belgique) lors de mesures de micro-flocons de jaune de cadmium du "Cri",  Au Synchrotron (ESRF - Grenoble)
En dévoilant l’intérieur de la matière, le Synchrotron a donné les clés du mécanisme de détérioration du tableau. Dr. Annalisa Chieli (Université de Pérouse, Italie), Dr. Letizia Monico (CNR, Italie) et Dr. Gert Nuys (Université d'Anvers, Belgique) lors de mesures de micro-flocons de jaune de cadmium du "Cri", Au Synchrotron (ESRF - Grenoble) © Chantal Argoud (ESRF)

En dévoilant l’intérieur de la matière, le Synchrotron a donné les clés du mécanisme de détérioration du tableau. L’humidité en est certes la cause principale, mais associée à une réaction chimique dûe à la nature des pigments utilisés par Munch : le sulfure de cadmium présent dans sa palette de jaunes se transforme en chlorure de cadmium.

C’est que pour exprimer son "Cri", l’artiste scandinave a expérimenté des couleurs vives, mélangeant divers liants à de nouveaux pigments synthétiques. Pour valider leurs résultats, les chercheurs ont soumis aux mêmes analyses un fragment prélevé dans un tube de peinture de l’artiste, ainsi que d’autres échantillons du composé minéral, vieillis artificiellement. "Notre objectif était de comparer les données de tous ces différents pigments afin d’extrapoler la cause de la dégradation des couleurs" précise la chercheuse Letizia Monico.
 
Aperçu des zones montrant le point d'échantillonnage et les peintures dégradées au jaune de cadmium.
Aperçu des zones montrant le point d'échantillonnage et les peintures dégradées au jaune de cadmium. © Photographie "Le cri" (1910) - Musée Munch, Oslo - Irina Crina Anca Sandu et Eva Storevik Tveit, Munch Museum

A la lumière de cette étude, le musée Munch peut revoir le taux d’humidité et, plus largement, les conditions de conservation des œuvres du maître norvégien. C’est une avancée aussi pour comprendre l’altération d’autres tableaux : le sulfure de cadmium, découvert au début du XIXème siècle, est présent dans les jaunes de nombreux peintres, tels Henri Matisse, James Ensor ou Vincent Van Gogh.

La palette de Van Gogh fait d’ailleurs partie de la galerie de peintures qui, ces dernières années, ont déjà été passées au crible du Synchrotron. Ses faisceaux de rayons X qui ont de multiples applications dans les sciences (chimie, médecine, biologie, paléontologie…), apportent de plus en plus de connaissances sur les oeuvres d’art et les moyens de les préserver.

Ainsi, l’origine du ternissement de certaines toiles de Van Gogh a été élucidée : ses fameux jaunes, des jaunes de chrome, s’assombrissaient en réaction à la lumière du soleil et aux éclairages à rayons violets.

De même, l’un des tours de main de Rembrandt a livré ses secrets : c’est un carbonate de plomb, un composé inhabituel chez les grands maîtres, qui contribue à l’effet de relief sur ses toiles, le fameux "impasto", une technique d’empâtement qui accumule plusieurs couches de peinture.

Rappelons enfin le décodage d’une autre technique illustre : le "sfumato" de Léonard de Vinci, ce procédé qui donne un aspect vaporeux et des contours estompés à ses toiles. Les scientifiques ont découvert que le génie italien jouait à la fois sur les pigments et sur le "glacis", une  superposition de peinture transparente, jusqu’à trente couches de 1 à 2 microns pour une épaisseur totale ne dépassant pas 30 à 40 microns.

"Ce type d’étude montre que l’art et la science sont intrinsèquement liés" souligne Marine Cotte, spécialiste du patrimoine culturel à l’ESRF et associée à ces recherches. "La nouvelle source de rayonnement du Synchrotron en cours de tests, améliorera encore les performances de nos instruments. Elle nous permettra de réaliser des analyses avec une sensibilité et un niveau de détails accrus." 
 
Marine Cotte lors de l'expérience au synchrotron sur la ligne de faisceau ID21, à l'ESRF (Synchrotron européen -
 Grenoble)
Marine Cotte lors de l'expérience au synchrotron sur la ligne de faisceau ID21, à l'ESRF (Synchrotron européen - Grenoble) © ESRF / Stef Candé

"Le Cri" est exposé avec les plus grandes précautions du fait de sa fragilité et de sa renommée. Et d’autant plus qu’il a été volé en 2004 et n’a été retrouvé que deux ans plus tard, en 2006. S’y ajoute le prix record atteint en 2012 par une autre version du tableau : près de 120 millions de dollars, ce qui en fait l’une des peintures les plus coûteuses jamais vendues aux enchères.

L’ouverture d’un nouveau musée Munch, le "Lambda", est prévue cette année à Oslo. Le chef d’œuvre expressionniste au visage terrifié va bénéficier sans doute d’un luxe de mesures de protection et, a priori, des nouveaux principes de conservation inspirés du Synchrotron.

 
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