PORTRAIT. "Montrer comment la nature nous rend service" : Sandra Lavorel, pionnière de l'écologie fonctionnelle, médaille d'or du CNRS

Directrice de recherche à Grenoble, experte de la biodiversité, Sandra Lavorel a reçu la médaille d'or du CNRS en 2023 pour ses travaux sur l'écologie fonctionnelle. À l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, portrait de cette femme inspirante : une scientifique pionnière dans une discipline devenue primordiale avec le changement climatique.

Enfant, Sandra Lavorel a beaucoup arpenté les Alpes, exploré la nature, constitué des herbiers. Son père, lui-même chercheur, l'envoyant en "mission naturaliste" pour l'occuper et avoir le temps de rédiger ses articles scientifiques. Lyonnaise la semaine, elle était savoyarde et haut-savoyarde le week-end et pendant les vacances. Très tôt, les écosystèmes alpins sont devenus son terrain de jeu. En grandissant, elle a eu envie de les préserver.

"J'ai toujours été intéressée, depuis l'adolescence, par les questions d'environnement", raconte-t-elle.

"Très inspirée par de très bons profs de biologie", elle s'oriente d'abord vers un diplôme d'ingénieur agronome. Mais elle veut "travailler dans la protection de la nature, notamment dans les parcs nationaux". Après des stages, elle prolonge par une thèse "et de fil en aiguille", devient chercheuse.

Une nouvelle manière de classer les plantes

En 1991, lorsque Sandra Lavorel soutient sa thèse, l'écologie n'a pas encore la place qu'elle a acquise aujourd'hui dans la société et au sein de la communauté scientifique. "On n'était pas pris très très au sérieux, pas toujours", concède la chercheuse dans un sourire. "Par exemple, par rapport à des gens qui faisaient de la génétique, on avait beaucoup moins de crédibilité, à l'époque", dit-elle.

Sandra Lavorel est alors à l'avant-garde. Elle ramène de trois années de post-doctorat en Australie l'idée de classer les plantes "non pas selon leur identité, mais d’après leurs fonctions". Grâce à cette nouvelle nomenclature, elle souhaite "modéliser des écosystèmes entiers et analyser leur réponse au changement climatique". 

Alors que d'autres partent étudier la forêt amazonienne, Sandra Lavorel entre au CNRS à Montpellier en 1994, puis revient, naturellement, en montagne, étudier les écosystèmes alpins qui sont, pour elle, "un environnement fascinant". Elle entre au laboratoire d'écologie alpine, à Grenoble, en 2003.

Les services que nous rendent les écosystèmes

"Les écosystèmes et la biodiversité ont une valeur en soi, sans les humains. L'humain n'est qu'une composante. Nonobstant tout cela, l'idée de ces recherches, c'est de révéler les valeurs des écosystèmes pour la société", explique la scientifique.

"La première chose qu'on rappelle toujours, c'est que l'air que l'on respire ne serait pas respirable s'il n'y avait pas eu des êtres vivants sur Terre qui avaient transformé tous les gaz de l'atmosphère en oxygène et des plantes qui continuent à le faire chaque jour", dit-elle.

"Toute notre nourriture vient d'écosystèmes et il y a d'autres fonctions : par exemple, la protection contre les risques, comme la régulation des crues. Nous, ici, dans les Alpes, ce sont des questions très importantes de stabilité des plantes contre les éboulements, les avalanches", poursuit-elle.

"Il va y avoir aussi des services comme la pollinisation par les insectes qui sont nécessaires à plus des trois quarts des aliments que nous consommons", rappelle Sandra Lavorel.

Quand la biologie rencontre les sciences humaines

Mais la scientifique ne s'arrête pas là. Elle mêle biologie, botanique et sciences humaines. Elle détaille ainsi "les services culturels" que nous rend la nature : "le fait de bénéficier de la nature pour aller s'y promener, sa contribution à notre santé mentale et au lien social". "C'est important dans plein de dimensions de la qualité de la vie", dit-elle. 

"C'est une pionnière, au moins en France et en Europe, du travail à l'interface entre sciences de la nature et sciences humaines et sociales", confirme Éric Garnier, du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier, sur le site internet du CNRS.

D'autant que, dès le début de ses travaux, dans la vallée de la Haute-Romanche, en Isère, ou au col du Lautaret, dans les Hautes-Alpes, Sandra Lavorel mise sur une science participative. Elle crée des groupes de réflexion composés d'acteurs locaux et d'agriculteurs.

"On ne peut pas travailler hors sol, au sens propre du terme, et pour moi c'est quelque chose de très motivant", dit-elle. 

Pionnière dans la méthode : des travaux participatifs

"Ce n'est pas la peine de proposer des changements, si on n'a pas l'adhésion des gens qui habitent dans les territoires. On essaye au maximum de les faire participer à nos recherches, à la fois pour partager des connaissances, des idées et pour faire accepter éventuellement des trajectoires de changement", argumente-t-elle.

Car le changement, c'est maintenant. "Ce que l'on observe c'est une très grande variabilité climatique, ce qui fait qu'on a des écosystèmes qui sont sous ce stress", détaille la chercheuse.

"Pour certaines espèces de plantes et d'insectes, on peut observer des remontées en altitude dans nos régions et des remontées vers le nord, à l'échelle de la France et de l'Europe", explique-t-elle.

Mais pour Sandra Lavorel, "il y a un facteur qui est le plus important dans les modifications de la biodiversité", "c'est tout ce qui est usage des sols", dit-elle.

Irrigation, fertilisation, exploitation intensive : la gestion des sols en question

L'agriculture, l'urbanisation, "ont des effets qui sont beaucoup plus visibles, beaucoup plus rapides et qui sont très bien quantifiés aujourd'hui". Modification et rétrécissement des zones d'habitat pour des espèces de plantes et d'animaux, capacité des écosystèmes à séquestrer le carbone pour réguler le climat : "C'est quand même très tributaire de la manière que l'on a de gérer les sols", indique l'écologue.

Au col du Lautaret, à 2400 mètres d'altitude, elle étudie ces effets sur les pelouses alpines. 

"Pour les prairies de montagne, il est absolument clair que de l'exploitation qui va être intensive, c'est mauvais : si on fait trop de fertilisation, trop d'irrigation, c'est très défavorable à la biodiversité, à la santé de l'écosystème et à la séquestration du carbone".

Loin de prôner un retour à l'état sauvage, Sandra Lavorel, membre de l'Académie des Sciences depuis 2013, préconise "d'imaginer nos paysages comme une mosaïque".

Penser les paysages comme des mosaïques

"Bien sûr, on a besoin de manger, donc il faut avoir des endroits de production mais il ne faut pas que cela. Il ne faut pas non plus qu'il n'y ait que des endroits d'évolution naturelle ou de jachère, c'est vraiment savoir gérer des mélanges dans un paysage". Redonner ainsi au mot bio-"diversité" son sens premier.

Experte reconnue au niveau international, Sandra Lavorel est l'une des scientifiques autrices des rapports de l'IPBES, le "Giec de la biodiversité" : une plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques.

"Une urgence à agir pour réduire les impacts"

"Ce qui m'intéresse, ce sont les solutions, ce ne sont pas juste les problèmes", dit-elle. "C'est pour ça que je travaille avec les acteurs et que j'essaye de réfléchir à cette notion de service écosystémique. Cela revient à mettre en valeur ce que la nature fait pour les humains, notamment je travaille beaucoup sur la manière dont les écosystèmes aident les humains à s'adapter au changement climatique".

Et si des "choses sont déjà irréversibles", il y a pour elle "une urgence à agir pour réduire les impacts, ceux que l'on peut encore réduire et aussi pour essayer de ne pas en générer plus".

"La transition énergétique est difficile pour tout le monde, socialement c'est très difficile, mais une des raisons pour lesquelles c'est difficile c'est parce qu'on a déjà trop attendu. Plus on attend, plus ça va être compliqué, et humainement, et du côté naturel. Et c'est quand même très très inquiétant", déplore la scientifique.

Mais "en montrant les fonctions de la biodiversité pour les humains, peut-être qu'on aura plus de chance de sensibiliser la société entière et en particulier les décideurs à la nécessité de conserver cette biodiversité", dit-elle. 

La place des femmes dans les sciences

Dans ses travaux comme dans la formation de ses équipes, Sandra Lavorel œuvre pour la variété des profils. Et si l'écologie est un domaine scientifique qui séduit de plus en plus de femmes, elle estime qu'il reste du chemin à faire dans le monde des sciences.

Fidèle à ses convictions sur le bénéfice de la pluralité des connaissances et points de vue, elle pense que "la meilleure solution, c'est la parité. Car il y a de très bonnes complémentarités dans les façons d'être, les compétences, les points forts et les points faibles. Il faut que les choses soient faciles pour les femmes comme elles peuvent l'être pour les hommes et qu'il y ait de l'écoute et de la bonne entente. Cela s'applique à toutes les différences. Pour moi, l'ingrédient le plus important c'est le respect des différences", conclut la médaille d'or du CNRS.

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